Contes de l’OxyContin

En décembre 2021, le Metropolitan Museum de New York annonce que sept de ses galeries d’exposition, dont la fameuse aile contenant le temple de Dendour, ne porteront plus le nom de leurs donateurs, les Sackler. Le MET n’est pas la première institution à effectuer ce geste ; l’ont précédé dans cet « effacement » le musée du Louvre ainsi que d’autres institutions artistiques et universitaires aux États-Unis et dans le monde. Mais le symbole est frappant : le MET était le musée avec lequel la famille Sackler avait eu les rapports les plus longs et les plus étroits, et c’est là que l’artiste photographe Nan Goldin avait, en 2018, effectué avec son groupe PAIN (Prescription Addiction Intervention Now) son « die-in » anti-Sackler et anti-OxyContin. Mais tout cela est l’aboutissement d’une longue histoire, que Patrick Radden Keefe conte dans L’empire de la douleur.


Patrick Radden Keefe, L’empire de la douleur. L’histoire cachée de la dynastie Sackler. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Claire-Marie Clévy. Belfond, 688 p., 24 €


Patrick Radden Keefe est le journaliste qui a réussi à faire connaître, y compris à Nan Goldin, l’ampleur du désastre sanitaire dû à l’OxyContin de Purdue Pharma (propriété des Sackler). Dans un article du New Yorker de 2017, il dénonçait « la famille qui a construit un empire sur la douleur », révélant les milliards de dollars qu’elle avait gagnés avec ce « médicament miracle » (devenant alors plus riche que les Rockefeller), ainsi que les millions d’addictions et les centaines de milliers de décès qu’il avait causés. L’ingrédient actif de l’OxyContin est en effet l’oxycodone, un proche parent de l’héroïne, deux fois plus puissant que la morphine, mais les campagnes marketing et les pressions diverses des Sackler avaient permis sa diffusion dans le monde médical et son adoption comme banal antidouleur. Ainsi, Nan Goldin, à qui il avait été prescrit après une tendinite du poignet, en était devenue presque immédiatement dépendante et avait dû suivre une longue cure de désintoxication.

L’empire de la douleur : contes de l'OxyContin

Un comprimé de 10 mg d’Oxycodone © CC1.0/Psiĥedelisto

Effarée de la malfaisance et de l’impunité des Sackler, armée de sa renommée de plasticienne, elle s’attaqua à eux dans des manifestations destinées à réduire à néant toute leur prétention à la fierté philanthropique et « à faire honte à ceux qui acceptaient de recevoir leur argent ». « Shame on Sackler ! », « Take down their names ! », tels étaient les slogans qu’on entendit au MET, au Louvre, au Guggenheim… Ai Weiwei, Laurie Anderson, Marlene Dumas, Anish Kapoor, William Kentridge, Barbara Kruger, Ed Rusha, Richard Serra, Cindy Sherman, Kara Walker… signèrent la pétition que Goldin fit circuler.

Après l’article de Radden Keefe, la mobilisation des artistes, les procès intentés par certains États américains, les institutions bénéficiant des dons des Sackler ont eu plus de mal à se réfugier dans l’inaction et le déni. Petit à petit, elles ont été contraintes d’effacer leur nom des salles de concert, musées et départements hospitaliers qu’ils avaient financés, des bourses, programmes et chaires d’enseignement qu’ils avaient créés. Rude coup pour une dynastie habituée à se penser, paraît-il, comme des mécènes « à l’égal des Médicis ». Sur le plan judiciaire, les milliardaires du médicament ont réussi jusqu’à aujourd’hui à échapper à presque toute condamnation (le plus souvent en consentant à des arrangements financiers avec les requérants) ; ils n’ont reconnu aucune responsabilité dans la crise des opioïdes.

L’empire de la douleur : contes de l'OxyContin

Dans le Montana © Jean-Luc Bertini

Bien mieux, Purdue Pharma, producteur de l’OxyContin, s’est opportunément déclaré en faillite en 2021 (tandis que McKinsey, leur consultant, bien connu chez nous pour ses « conseils » prodigués aux gouvernements nommés par Emmanuel Macron, a, lui, été condamné à une amende de 573 millions de dollars pour son rôle dans « l’agressive stratégie commerciale » qu’il avait mise en place pour ce médicament).

Mais ceci n’est, pour le moment, que le dernier acte d’une histoire familiale que Radden Keefe raconte sur trois générations. Il part de l’arrivée aux États-Unis, au début du XXe siècle, de pauvres Juifs d’Europe centrale, pour la clore sur leurs petits-enfants et arrière-petits-enfants, aujourd’hui empêtrés dans un héritage dont l’aspect criminel et corrompu a été exposé aux yeux de tous.

L’empire de la douleur : contes de l'OxyContin

À Cambridge, le musée Arthur M. Sackler (ici en 2008) de l’université Harvard n’a pas encore été débaptisé. © CC0/Daderot

Son récit est d’abord celui d’une bonne vieille success story à l’américaine : les fils Sackler, méritants rejetons d’immigrés, font de bonnes études de médecine avant de se découvrir du goût pour le commerce plus que pour l’exercice de l’art d’Esculape. Les voilà en conséquence engagés dans le domaine de la publicité pharmaceutique (le juteux « créneau » des antidouleurs) puis dans l’achat de laboratoires. L’époque est celle que, dans un poème, Robert Lowell appellera « les années cinquante sous calmants » (« the tranquillized fifties »). Bingo, la promotion du Valium et du Palfium pour le laboratoire Roche, avec les méthodes du milieu (c’est-à-dire sans respect pour la morale et la réglementation), les rend immensément riches. Il ne leur reste plus, à eux et à leurs héritiers, qu’à consolider et développer un empire pharmaceutique. Ils achèteront, entre autres, Purdue Pharma en 1952 et créeront un nouveau médicament, l’OxyContin, en 1995, qui deviendra le premier remède contre les douleurs chroniques, une fois son protocole de conception, son système d’évaluation et sa mise sur le marché bidouillés.

Le succès des Sackler s’accompagne de l’habituelle recherche de pouvoir et de prestige, et des ratages affectifs propres à la mégalomanie : manies collectionneuses, mariages avec des femmes de plus en plus jeunes, enfants suicidés, achat d’influence par la philanthropie… Mais une chose est d’avoir des pratiques financières et commerciales douteuses ou illicites, d’instrumentaliser ou de contourner le droit, de corrompre, autre chose d’être responsable d’une gigantesque crise sanitaire et des 500 000 morts qu’elle a provoqués. Pourtant, dès le début, la ligne de défense des Sackler (et de leurs innombrables avocats) reste la même : l’OxyContin est un excellent médicament et ce sont les patients qui en ont fait une mauvaise utilisation.

L’empire de la douleur : contes de l'OxyContin

Toute cette saga est fascinante, et Raden Keefe, excellent journaliste qui a mené à fond son enquête, la présente avec verve. Au-delà de la stupéfaction et du plaisir que chacun ressent toujours devant l’ascension puis la chute (uniquement morale pour le moment) des grands méchants capitalistes, avec tout le trésor de ruse et de morgue qui les accompagne, se dévoile un autre aspect, disons socio-anthropologique. Ce sont les relations, différentes aux États-Unis de celles qui existent en Europe, entre public et privé, entre les administrations et les populations, entre la presse et ses lecteurs, entre le monde de la culture et les grands magnats, entre les artistes et les institutions ou les commanditaires qui les font vivre. Il apparaît alors que les formes de criminalité ou de mépris des règles dont se sont rendus coupables les Sackler sont l’extension d’un vaste système de faveurs, passe-droits, avantages, entrisme dans des instances de contrôle, pratiqués pour leur famille, leur cercle amical, leur corporation, etc., par tous ceux qui possèdent un important capital économique.

« Take down their names ! », disaient les slogans furieux des membres de PAIN lors des manifestations anti-Sackler. La banderole d’un des protestataires, certes un peu trop générale, pointait, elle, le plus grand dysfonctionnement dans lequel s’inscrit le problème Sackler : « Down with the whole system ! »

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