Une érudition du réel

La publication par les éditions Claire Paulhan de la correspondance entre Guillaume Apollinaire et André Salmon constitue à nos yeux une somme et un sommet d’érudition littéraire. Engageons plus nettement notre jugement : il s’agit d’un véritable chef-d’œuvre. Nos éloges s’adressent à la fois à la chercheuse ayant composé cette étude savamment annotée, Jacqueline Gojard, et à l’éditrice elle-même.


Guillaume Apollinaire et André Salmon, Correspondance 1903-1918 & Florilège 1918-1959. Édition préfacée et annotée par Jacqueline Gojard. Claire Paulhan, 488 p., 39 €


Qu’est-ce qui justifie un tel enthousiasme ? Ici, un faisceau de réponses. Ce livre offre pas moins d’une centaine d’illustrations comprenant portraits, photos et tableaux des deux poètes, dont n’avaient été vus que quelques exemplaires dans telle ou telle étude. La chronologie de la correspondance s’accompagne ainsi d’une émouvante chronologie du vieillissement des deux amis, depuis leur rencontre au café parisien du Soleil d’or, boulevard Saint-Michel, en 1903, jusqu’à la disparition d’Apollinaire en 1918 et celle d’André Salmon cinquante ans plus tard.

Guillaume Apollinaire et André Salmon : une érudition du réel

Guillaume Apollinaire en 1905. Photographie de E.-M. Poullain. © O. Messac

Outre l’excellente qualité des portraits photographiques, dont celui d’Apollinaire dû à son ami étudiant en droit Edmond-Marie Poullain, qui ouvre le livre et nous montre un jeune homme de 23 ans, pourvu d’un faux col, d’une petite moustache et de deux billes noires à la place des yeux, figurent des couvertures de programmes, des lettres manuscrites, des cartes postales vite griffonnées mais surtout des tableaux de Marie Laurencin, de Kisling, de Pascin, de Derain, ainsi que des dessins à la plume de Salmon lui-même ou de Picasso. Feuilletant les pages, on croirait traverser un musée.

À cette nuance que le musée vit et vibre des mots jetés à la hâte par les deux poètes, s’invitant à telle ou telle exposition, tel café, telle rencontre, ou s’en décommandant, en pleine confiance que la poste transportera leurs missives ou leurs billets à destination et à temps. Il y a de la nervosité, de l’instantanéité dans la correspondance au regard de quoi les portraits et les tableaux ralentissent à souhait la lecture.

Il s’agit donc d’un livre polychronique – faute d’un autre mot – enregistrant les vitesses multiples de la vie moderne. Comme tel, il explique merveilleusement les poèmes essentiels de l’un et l’autre poète. Par exemple, on se promènera désormais dans « Zone » d’Apollinaire avec infiniment plus de facilité que selon une lecture sèche du poème. Le Paris que traverse le piéton regagnant Auteuil depuis la tour Eiffel et le pont Mirabeau s’enrichit ici de détours dans les brasseries et les cafés comme de retours vers le passé, apportant aux mots une charge de complexité que semblait effacer leur syntaxe allègre, dénuée de ponctuation.

Guillaume Apollinaire et André Salmon : une érudition du réel

Portrait d’André Salmon par Léopold Gottlieb (vers 1908) © Coll. particulière, Paris

Outre les illustrations, la hiérarchie typographique de la page posant à son fronton l’échange entre les poètes et, selon le plus ou moins d’espace qu’il occupe, l’étayant d’un soubassement touffu de notes en caractères plus petits, permet une circulation de l’œil verticalement aussi bien que latéralement. Ce sont toutes ces notes d’une précision inouïe, dont on sent bien que chacune aura demandé des heures de recherche en bibliothèque ou en archives, qui font le prix de cette étude. À les lire seules, on pourrait presque reconstituer, à l’aveugle pour ainsi dire, le récit qu’elles ont pour tâche d’éclairer.

Ce livre nous semble l’exemple parfait de ce que nous appellerons crânement une « érudition du réel ». Non seulement le livre ainsi conçu apporte en effet la chair de l’espace et du temps au poème qu’il a pour objet de commenter, mais l’infaillibilité de son exactitude le rapproche de l’acte poétique même. Rien de superflu ni de vague ici, bien au contraire, mais la reconstitution archéologique du vivant d’où s’est arrachée et emportée la parole des deux poètes. Le célèbre recueil d’Apollinaire Alcools (1913) comme la prose poétique moins connue de Salmon Le manuscrit trouvé dans un chapeau (1904-1919) retrouvent dans ce soubassement, cette terre de notes fertilisée par le poème, leur site d’origine.

Guillaume Apollinaire et André Salmon : une érudition du réel

Lettre de Guillaume Apollinaire à André Salmon (1908) © Éditions Claire Paulhan

Là est la clé du chef-d’œuvre que nous avons annoncé d’entrée. Par-delà les vitesses de temps multiples mises en jeu par le travail de recherche et grâce aussi à l’exigence inouïe de la chercheuse, reprennent corps, se redressent sous nos yeux, les figures des deux poètes qui, se rencontrant à l’âge de vingt ans à Paris, chacun dans une précarité d’existence presque totale, se sont liés d’amitié et se sont ligués pour donner des formes neuves à leur compréhension du monde. Il est ainsi passionnant de voir, ce dont on se doutait déjà, l’extraordinaire facilité d’attaque d’Apollinaire, si proche d’une innocence, dans la célébration de la vie. Son poème épithalame lu au mariage de son ami André, en 1909, qui occupe les pages 140 à 142, dépasse pour ainsi dire la compréhension qu’il a de lui-même. Comme tel, il annonce déjà le surréalisme.

En voyant des drapeaux, ce matin, je ne me suis pas dit :

Voilà les riches vêtements des pauvres ;

Ni : la pudeur démocratique veut me voiler sa douleur ;

Ni : la liberté en honneur fait qu’on imite maintenant

Les feuilles, ô liberté végétale, ô seule liberté terrestre !

Tout n’est pas parfaitement clair ici, assurément. On dirait que le poète court derrière la liberté de ses propres phrases, dont il ne maîtrise pas parfaitement le destin. Les drapeaux du 13 juillet 1909 dont on pavoise les rues républicaines sont en effet les mêmes que ceux qui mobiliseront cinq ans plus tard les jeunes recrues de la guerre, dont Apollinaire lui-même – de son côté Salmon, quoique réformé, s’engagera au 26e bataillon de chasseurs à pied avant d’être définitivement renvoyé dans le civil en 1917 – car les poètes n’ont pas nécessairement le don de double vue, ainsi que le montre la suite du poème :

Ni : parce que les drapeaux claquent aux fenêtres des citoyens qui sont contents depuis cent ans d’avoir la vie et de menues choses à défendre.

On connaît le résultat final, la mort de Guillaume au 202, boulevard Saint-Germain, le buste de Dora Maar sculpté par Picasso et dédié par lui à Apollinaire, en 1959, tout contre l’église Saint-Germain-des-Prés, le discours prononcé à cette occasion par André Salmon. Ce discours ainsi que de nombreux autres textes confiés par Salmon à des revues ou prononcés sous forme de conférences à la gloire de son ami défunt constituent, sur près de 170 pages, la seconde partie du livre. L’accès à la postérité exige le travail incessant de l’amitié. André Salmon fut sur ce point d’une humilité et d’une fidélité exemplaires. Le livre de Jacqueline Grojard et Claire Paulhan vaut, quant à lui, bien mieux qu’un monument. C’est une éblouissante leçon de poésie vivante et de savoir vivant.

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