Von Saar, fin de siècle

Le lieutenant Burda est, après Le château de Kostenitz en 2003, une des rares œuvres de Ferdinand von Saar offertes à un large public français, si l’on excepte quelques nouvelles comme Le casseur de pierres. Cet auteur, qui, après avoir connu un réel succès, s’est suicidé en 1906 à l’âge de soixante-douze ans, est traditionnellement considéré comme un des derniers écrivains autrichiens réalistes, juste avant l’arrivée de la génération de la « Jeune Vienne » (avec, entre autres, Hugo von Hofmannsthal), précédant elle-même de peu la révolution expressionniste. La Première Guerre mondiale, qui fit éclater l’Empire austro-hongrois, allait en bouleverser la vie littéraire et artistique, jusqu’à ce que l’Anschluss n’en vînt provoquer la débâcle.


Ferdinand von Saar, Le lieutenant Burda. Trad. de l’allemand (Autriche) et postfacé par Jacques Le Rider. Bartillat, 126 p., 16 €


Paru en 1887 à Stuttgart, ce court roman (ou cette longue nouvelle) brosse le portrait d’un érotomane typique : en dépit de sa condition modeste, le lieutenant Burda, stationné à Vienne vers 1860, tombe amoureux de la jeune princesse L* qui appartient à la haute aristocratie impériale, et se persuade à tort que celle-ci répond à ses vœux. Avec sa mise soignée, son élégance et ses beaux yeux gris, il se croit irrésistible. On sait que le délire passionnel de l’érotomane, décrit depuis le milieu du XIXe siècle, conduit celui-ci à interpréter le moindre geste de la personne aimée comme une preuve d’amour, et Joseph Burda ne s’en prive pas durant les quelques mois que dure l’aventure. Comme l’érotomanie se limite au domaine amoureux et laisse la personne qui en souffre mener par ailleurs une vie normale, son aveuglement n’empêche pas Burda d’effectuer toutes les tâches qui incombent à un jeune officier.

Le lieutenant Burda : Ferdinand von Saar, fin de siècle

Tout se met en place dès le début pour que se referme sur lui le piège où il fonce tête baissée et de bon cœur, malgré les mises en garde de son ami, jeune sous-lieutenant comme lui, qui partage son logis et tient ici la place du narrateur. L’amoureux transi multiplie les tentatives d’approche de la princesse, se montre partout où il s’attend à la rencontrer, au théâtre, à l’opéra. En galant accompli, il lui écrit un poème, et se convainc que ses délicates manœuvres amoureuses seront vite récompensées. Tout ce que Burda remarque chez la princesse est immédiatement compris comme un signe qu’elle lui adresse : les couleurs qu’elle porte par exemple, le jaune qu’il imagine correspondre aux parements de son uniforme. Mais, en réalité, la princesse le trouve importun. Et quand un officier d’état-major proche du prince demande au narrateur de bien vouloir intervenir auprès de son ami pour éviter le scandale, Burda, loin de flairer le danger, est sûr qu’on veut simplement l’empêcher de poursuivre de ses assiduités une jeune femme trop prompte à se laisser séduire. Une curieuse annonce trouvée deux jours plus tard dans un journal le conforte dans son sentiment fallacieux, une citation extraite de la pièce de Lessing Minna von Barnhelm : il croit y reconnaître un habile stratagème de la princesse pour l’inviter à la prudence, un message codé en référence à sa propre situation.

Mauvaise foi, aveuglement, faux-fuyants, refus obstiné de voir la vérité : Burda vit dans l’illusion, un peu à la manière de Don Quichotte, sans jamais se rendre compte qu’il poursuit une chimère. Les héros qui quittent le monde réel pour vivre dans celui du rêve et du mensonge abondent dans l’histoire de la littérature, mais le lieutenant Burda n’a nul besoin de s’abstraire de la vie pour être victime de ses fantasmes. Si la princesse l’aimait, on serait en plein drame romantique, mais elle ne l’aime pas, et l’amoureux obstiné, seul responsable de sa folie, n’est plus qu’objet de pitié ou de risée. À chaque fois, c’est le même déni de la réalité. Quand sa dulcinée passe toute une soirée à danser avec un autre que lui, ce ne peut être que pour égarer les soupçons. Si son régiment est déplacé en Bohême, c’est qu’on veut l’éloigner de Vienne pour que la princesse l’oublie. Si cette dernière fait à son tour le voyage de Prague, ce n’est pas pour rendre visite à une amie, mais pour le voir, lui.

Le lieutenant Burda : Ferdinand von Saar, fin de siècle

Ferdinand Von Saar par Charles Scolik (1909)

Jusqu’au bout, Burda continue de croire contre toute évidence à sa bonne fortune ; il n’a qu’un bref éclair de lucidité, vite refoulé, juste avant de mourir fidèle à son rêve, serrant contre lui avec amour le bouquet de violettes desséchées qu’il imaginait jadis offert par sa noble dame. La description quasi clinique de la folie de Burda est d’ailleurs en prise directe avec une époque où la psychiatrie connaît des progrès décisifs, alors que le professeur Theodor Meynert forme à l’université de Vienne quantité de jeunes médecins (dont Sigmund Freud, qui ne tardera pas à s’opposer à lui) ; on fouille les motivations secrètes de l’inconscient, la psychanalyse verra bientôt le jour tandis qu’un autre médecin, Arthur Schnitzler, mettra son expérience au service de la littérature.

Il faut cependant remarquer que les élans amoureux de Joseph Burda ne vont pas vers une simple lavandière ou vers une riche héritière, mais vers une beauté idéalement située dans l’entourage impérial : une autre de ses lubies est en effet de vouloir s’élever dans la hiérarchie sociale, et, comme chez Stendhal, Balzac ou Maupassant, les femmes du monde ont un rôle primordial à jouer dans cette ascension. Si Burda ne vise pas la bourgeoisie qui gagne pourtant en pouvoir et en richesse, c’est parce qu’il croit sa famille bannie à tort de la haute noblesse depuis 1620, alors qu’elle s’était engagée du mauvais côté lors de la bataille de la Montagne Blanche. Il embauche un généalogiste pour prouver son ascendance, et subit une première rebuffade de la part de ses supérieurs pointilleux sur l’étiquette lorsqu’il fait indûment précéder sa signature du sigle Gf, abréviation de Graf (comte). Il a beau s’inventer pour se justifier un deuxième prénom, Gottfried simplifié en Gf, l’humiliation lui rappelle cruellement qu’un sujet de l’empereur doit rester à sa place dans un pays qui n’a pas, comme la France, connu le brassage social dû à la Révolution et aux différents régimes qui lui ont succédé. Même si ses qualités de soldat sont appréciées, le roturier Burda ne rejoindra jamais le corps des officiers supérieurs réservé aux nobles, ni même la cavalerie où chacun doit avoir la fortune nécessaire à l’entretien de son cheval. Ferdinand von Saar, qui a lui aussi servi plusieurs années dans l’armée autrichienne, sait de quoi il parle.

Le lieutenant Burda : Ferdinand von Saar, fin de siècle

Le Graben de Vienne, photographie colorisée (vers 1890) © CC0

 

Du militaire, Joseph Burda a aussi la fierté et le sens de l’honneur, affûté par l’esprit de corps qu’on lui a inculqué. Une injure ou un affront ne peuvent se laver que dans le sang, et les duels sont alors légion : en 1900, Arthur Schnitzler dépeindra avec le lieutenant Gustl un autre personnage d’officier outragé – malheureusement pour lui, il s’agit d’un simple boulanger contre qui le code lui interdit de se battre. Gustl ne voit donc d’autre issue que le suicide, auquel seul un happy end lui permet d’échapper sans perdre la face. Burda a la chance, si l’on peut dire, d’être pris à partie par un officier de cavalerie à qui il demande raison, et son duel lui permet de défendre en même temps que le sien l’honneur du régiment, dans la plus pure tradition de la fleur de l’armée. Quand il tombe sous les coups d’un adversaire pour le moins inélégant et peu respectueux des usages, une salve, d’honneur justement, est tirée sur sa tombe. Et avec sa mort le vieux monde rentre dans l’ordre.

Ferdinand von Saar décrit les mœurs d’une société finissante, mais il irrigue la peinture sociale d’un flux puisé dans les avancées de la psychiatrie et donne à son roman une force qui le fait échapper à la stricte temporalité. Sa prose, impeccablement rendue en français par Jacques Le Rider (dont on apprécie également la postface très documentée), est simple, précise, sans détours, agrémentée de courtes mais jolies descriptions de Vienne ou de Prague. On l’a rapprochée de celle d’Adalbert Stifter, que d’ailleurs il admirait, mais les plus jeunes aussi lui ont rendu hommage. À la fois successeur et précurseur, entre l’écriture classique et la modernité, Ferdinand von Saar laisse donc dans la littérature une trace originale, et la publication du Lieutenant Burda est une heureuse initiative qui, en ressuscitant son nom, rend justice à un écrivain qui a sa place aux côtés de Stefan Zweig ou Joseph Roth comme peintre d’une « k.u.k. Monarchie » surannée, ou déjà disparue. D’autres traductions de ses œuvres seraient évidemment les bienvenues.

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