Il suffirait de presque rien

Les noms de Raymond Jones et de Germaine Brière ne sont pas passés à la postérité. Tous deux auraient pu jouer un rôle déterminant si. Le « si » est l’une des formules qu’apprécie Pierre Bayard, dont le nouvel essai, Et si les Beatles n’étaient pas nés ?, est aussi amusant que stimulant. La réflexion de l’auteur prend appui sur « deux modes de connaissance du réel » qui lui sont chers : l’uchronie et les univers parallèles dont il traitait dans Il existe d’autres mondes.


Pierre Bayard, Et si les Beatles n’étaient pas nés ? Minuit, 176 p., 17 €


L’uchronie, on le sait, est ce genre narratif qui relate ce qui se serait passé si. Des historiens et philosophes comme Renouvier l’ont d’abord expérimentée au XIXe siècle. Ensuite, elle est devenue populaire en tant que branche de la science-fiction : parmi les romans les plus célèbres de ce genre, Le maître du Haut Château de Philip K. Dick fait référence. On doit la notion d’univers parallèle à la physique quantique et, pour reprendre le précieux lexique placé par Bayard à la fin de son livre, « elle postule que la totalité des événements possibles non réalisés dans cet univers l’est dans d’autres ». Avouons une certaine réticence, liée à l’ignorance de la physique en général. Avançons quand même.

Et si les Beatles n’étaient pas nés ?, de Pierre Bayard

Un célèbre passage piéton sur Abbey Road, à Londres (2007) © CC2.0/Miquel C.

Raymond Jones est le client entrant chez un disquaire et lui demandant un disque de parfaits inconnus, les Beatles. Le disquaire, un certain Brian Epstein, découvre le groupe grâce à lui. Il en fera un phénomène mondial. Mais si Epstein n’avait pas été aussi obstiné ? Ou, plutôt, s’il avait aidé un autre groupe ? Les Kinks, par exemple (pour qui Bayard – et il n’est pas le seul – a une préférence) ?

Le premier phénomène qu’étudie l’auteur est l’éclipse. Un artiste plonge un autre artiste dans l’obscurité. Les Beatles le font à leur époque, même si la rivalité avec les Rolling Stones, groupe jamais éclipsé, prouve que l’éclipse peut n’être que passagère. Camille Claudel est durablement éclipsée par Rodin. Mais aussi par son époque qui n’accorde pas de place aux femmes artistes, et enfin, après son internement, par son existence d’artiste empêchée. L’éclipse est alors intérieure, psychique. Si Rodin n’avait pas existé, le sort de Camille en eût été modifié. Et si Shakespeare n’avait pas existé, c’est la postérité de Ben Jonson qui aurait connu une autre importance. Pour ce troisième exemple, l’essayiste montre comment le « canon » a changé avec le XIXe siècle, quand les romantiques, et Hugo d’abord, ont célébré ce Shakespeare qu’un Voltaire méprisait. L’effacement de Ben Jonson par son contemporain nous prive d’émotions, selon Bayard. D’où l’effort à faire, par un glissement vers le monde perdu de Jonson. D’où sans doute l’importance des mondes parallèles, et des bifurcations y conduisant.

Dans la deuxième partie, Bayard traite d’un monde sans Marx, sans Freud, sans Margaret Mead, et des effets que ces absences auraient eus. Passons un peu vite sur le premier nommé, si ce n’est que, pour l’auteur, il a éclipsé Proudhon et d’autres penseurs du socialisme dont les théories non violentes n’auraient pas servi à des dictateurs ou à des partis totalitaires. Soit, ça se discute. Comme il l’écrit, ce socialiste non violent qu’était Proudhon était antisémite et misogyne et nul ne sait ce qui en serait issu. Plus solide est l’idée selon laquelle ces deux « fondateurs ou instaurateurs de discursivité » (l’expression est de Michel Foucault) ouvrent l’espace à autre chose qu’eux, « produisent […] la possibilité et la règle de formation d’autres textes ».

Et si les Beatles n’étaient pas nés ?, de Pierre Bayard

On lira avec amusement et intérêt le chapitre consacré à Freud, dans lequel apparaît l’avocate Germaine Brière qui défendit les sœurs Papin en s’appuyant sur la théorie des personnalités multiples. Le succès de Freud repose en partie sur la dimension scandaleuse (pour l’époque) de ses théories, et sur le soutien des intellectuels, notamment les surréalistes.

Deux livres de Margaret Mead ont eu une influence majeure sur nos sociétés. Mais le premier, Mœurs et sexualité en Océanie, s’appuie sur des sources orales peu fiables et laisse croire à l’idée d’une société samoane sans tabou quant à la sexualité. Pris à la lettre dans les années 1970, ce livre éclipse un autre livre de la même autrice, Trois sociétés primitives de Nouvelle-Guinée, dont l’importance sur les études de genre est bien plus grande.

Pour qui aime les paradoxes, la troisième partie consacrée aux influences rétrospectives est la plus amusante, et stimulante pour la pensée de la littérature. Que Kafka ait influencé Léon Bloy, et quelques autres auteurs cités par Borges dans une de ses Enquêtes, n’est pas qu’un paradoxe. Les chefs-d’œuvre reconfigurent le paysage littéraire, modifient notre perception. Nous lisons autrement les œuvres qui ont précédé mais donnons-nous toute son importance à l’œuvre de Kafka dans son époque ? La conclusion de Bayard est intéressante.

On lira avec plaisir ce qui pourrait être le début d’un roman se déroulant dans un village de la Beauce, Illiers. Pierre Bayard, dont les fictions critiques sont peut-être l’esquisse d’une véritable œuvre romanesque, en donne les premières pages. Il montre combien ce lieu souffre d’incomplétude. Un monde sans Proust produit de nombreux effets qu’on ne développera pas ici, sinon de manière elliptique. Là aussi, la reconfiguration est d’importance. Sans Proust, pas de critique narratologique à la Genette, pas de critique génétique non plus. Sans Proust, les manuels scolaires rendent leur place à Dumas et à Verne, et le bref propos critique (voire obtus) de Charles-Marc Des Granges, prédécesseur de Lagarde et Michard, n’a plus lieu d’être. Barrès, Bourget, Loti et Anatole France racontent une autre histoire de la littérature. Le roman sans intrigue que constitue À la recherche du temps perdu ne peut dès lors influencer certains héritiers ou prédécesseurs, comme Flaubert qui rêvait d’un roman sur rien.

Et si les Beatles n’étaient pas nés ?, de Pierre Bayard

Dans des champs de fraise au Québec © CC4.0/Marc-Lautenbacher

« Interventions », qui constitue la dernière partie du livre, montre comment les hiérarchies sont corrigées par des actes concrets. De l’invention (discutée) de Louise Labé aux vrais faux tableaux de Beltracchi, augmentant ainsi l’œuvre de Van Dongen ou de quelques peintres du « Cavalier bleu », Bayard montre que l’imagination à laquelle on rendrait les pleins pouvoirs permettrait de faire justice. En écho à ce qu’il écrit dans certains chapitres de Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ?, l’auteur ouvre des pistes pour l’enseignement secondaire ou universitaire et, dans la ligne de ses autres essais sur la littérature, il propose un « complément d’œuvre » : on peut améliorer des œuvres ratées, et dans des mondes parallèles mettre en lumière ce qui sommeille dans l’ombre ou la nuit. L’auteur collectif qui se cacherait derrière la poétesse lyonnaise permettrait de mettre en lumière une femme, et partant, les femmes qui écrivent, corrigeant ainsi « une injustice esthétique et sociétale ».

Peut-être le sort connu par Pasternak et Cholokhov esquisse-t-il le chemin de ces « corrections » ? Le premier a, sans le vouloir, montré combien la littérature pouvait être puissante, puisque la CIA a tout fait pour que ce roman scandaleux pour les bureaucrates soviétiques paraisse en Europe occidentale. Le second, Prix Nobel presque oublié, aurait mérité que David Lean tourne son Don paisible, avec Omar Sharif, Géraldine Chaplin et Julie Christie. Tout n’est pas perdu.

Pour compléter le propos de cet essai (ou fiction ?), on lira avec intérêt l’entretien de Pierre Bayard avec Thierry Hoquet dans le dernier numéro de la revue Critique. Il s’explique sur ce qu’il appelle « critique interventionniste », et en particulier la critique policière, utilisée dans divers essais. C’était le cas dans Œdipe n’est pas coupable et cette branche de la critique interventionniste existe depuis Qui a tué Roger Ackroyd ? paru en 1988. Parmi les cold cases en cours, celui du suicide d’Emma Bovary n’est pas le moindre. Qui veut en savoir plus ira lire ce qu’en dit un membre du Policburo pour le site Intercripol dont Bayard est président d’honneur. L’entretien est très amusant et rappelle, ce n’est pas inutile, que l’intelligence et la fantaisie s’allient aisément.


EaN a aussi rendu compte de Comment parler des faits qui ne se sont pas produits ? et d’Œdipe n’est pas coupable.
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