Une histoire affligeante

Premier récit de Sonia Devillers, journaliste à France Inter, Les exportés recueille un écho médiatique tout à fait notable. Elle y présente ce qui serait « le secret le mieux gardé de la Roumanie communiste » (1) : des Juifs troqués contre des porcs. EaN a demandé son avis à Marianne Hirsch, professeure de littérature comparée à Columbia University (auteure de The Generation of Postmemory. Writing and Visual Culture After the Holocaust, Columbia University Press, 2012), qui a quitté avec ses parents la Roumanie au début des années 1960.  


Sonia Devillers, Les exportés. Flammarion, 278 p., 19 €


Sonia Devillers ne s’en sort pas trop mal, et même plutôt bien, lorsqu’elle reconstruit l’histoire intime de sa famille en Roumanie pendant la guerre, puis sous le communisme. Mais le choix d’une écriture à visée sensationnaliste de la partie historique laisse en revanche fortement à désirer. Puisant à des sources désormais connues, la journaliste exploite des faits historiques par trop réels dont le tragique, qui se suffit à lui-même, aurait mérité un traitement plus sobre. Les histoires familiales, même les plus banales en apparence, peuvent être étonnamment instructives, mais cela dépend de la façon dont on les raconte. Et l’histoire familiale de la journaliste de France Inter est tout le contraire de banale. Des parents et grands-parents émigrés de la Roumanie communiste, juifs de surcroît, doublement rescapés du génocide et de la dictature de Ceausescu.

Les exportés, de Sonia Devillers : une histoire affligeante

Ces grands-parents-là ressemblent à d’autres Juifs d’Europe de l’Est (et d’ailleurs) qui, à la fin de la guerre, ont pu être séduits par le message universaliste du communisme. D’autant qu’avant la catastrophe du siècle, ils avaient cru momentanément être des membres à part entière des sociétés auxquelles ils s’étaient identifiés. En Roumanie, cependant, il n’y eut pas ce phénomène qu’on appela « symbiose judéo-allemande » ou, en Hongrie, « judéo-magyar ». De ce point de vue, l’évocation de la vie antérieure au communisme des grands-parents de l’auteure à Bucarest n’est pas dénuée d’intérêt. Leur portrait, tout à fait crédible, est rédigé par une belle plume. On pardonnera même le piano Bechstein, topos un peu usé, qui campe le décor, mais tout le monde n’a pas le talent du grand Péter Esterházy pour aborder le sujet du déclassement comme il le fit dans Harmonia Caelestis (2001).

Cependant, là où ce récit pèche, c’est dans son exploitation ad nauseam du trafic humain auquel s’est livrée la Roumanie communiste et dans sa réduction à un échange de Juifs contre… des porcs (alors qu’il y avait aussi des poules, des veaux, etc. et même des dollars ou des Deutsche Mark et que des membres de la minorité allemande et d’autres encore furent aussi vendus aux Allemands). Et pas n‘importe quels porcs ! La race supérieure (le landrace danois), vous aurez compris le clin d’œil.  Au point d’avoir recours au « spécialiste » du cochon, Érik Orsenna lui-même (Cochons. Voyage au pays du vivant, Fayard, 2020), qu’elle met ainsi de son côté comme elle le fait en citant les meilleurs spécialistes de la pire – on ajouterait volontiers : avec l’Albanie – des sociétés est-européennes de type soviétique.

À ce stade, on est saisi par le dégoût et l’envie de cesser de lire. Mais il y a mieux encore. Lorsque l’auteure s’interroge : « Quel autre pays a vendu ses cochons contre des Juifs ? » et répond en mentionnant une phrase en l’air d’une « autorité » comme le scénariste Ben Hecht selon laquelle « les fascistes avaient essayé de vendre leurs juifs mais n’y étaient pas parvenus. Les communistes allaient mieux faire », on a évidemment envie de lui dire que les fascistes ont fait bien « mieux » encore et que le trafic d’êtres humains, y compris par des États, communistes ou non, reste, hélas, d’actualité. Il suffit de dévier son regard. Voici donc une histoire affligeante à tout point de vue, publiée et orchestrée à grand bruit au moment où la journaliste prend la tête d’une émission diffusée à une heure de grande écoute sur la chaîne la plus écoutée de France.

Les exportés, de Sonia Devillers : une histoire affligeante

Laissez-passer (« certificat de voyage) accordé en 1961 à un Juif roumain pour émigrer en Israël

Entretien avec Marianne Hirsch

Quand et comment avez-vous quitté la Roumanie ?

À la même époque que la famille de l’auteure, en 1961. Mes parents ont quitté le pays sans aucune possibilité de se faire acheter ! Ils ne furent pas les seuls à ne pouvoir le faire, un cas que ne mentionne pas Sonia Devillers.

Mes parents s’étaient inscrits sur les listes de départ vers Israël dès 1958. Ma mère avait dû démissionner de son poste de professeure de langues étrangères pour éviter d’être licenciée. Mon père, qui était ingénieur, a eu la chance de conserver son travail, et moi, celle de ne pas être humiliée à l’école comme cela arriva à d’autres élèves dont les familles étaient inscrites sur ces listes. Toutefois, dans notre cas, ces listes n’ont servi à rien. La plupart de ceux qui sont partis avaient des parents à l’étranger qui purent payer le fameux Jacober, cet intermédiaire juif britannique qui négociait avec le gouvernement roumain dont parle Sonia Devillers. Je crois me souvenir de la somme de 1 000 dollars par personne. Dépourvus de tels moyens, nous sommes restés.

Deux ans plus tard, quand l’inscription pour l’Europe fut possible, nous nous sommes inscrits sur une liste pour l’Autriche, où ma mère avait des cousins. Il devenait urgent de quitter le pays, mon père pouvant être emprisonné à tout moment avec l’accusation de corruption dans la construction. Comment avons-nous finalement réussi à quitter la Roumanie, nous ne l’avons jamais su exactement. Peut-être à cause de notre appartement situé dans un beau bâtiment assez central donnant sur le boulevard avec de l’eau chaude deux fois par semaine. En tout cas, pas contre de l’argent que nous n’avions pas ! Il régnait alors en Roumanie une grande crise dans l’immobilier. Un jour, deux membres du Parti sont venus visiter notre appartement. Le lendemain, nous étions convoqués à la milice : nos papiers étaient prêts et huit jours plus tard nous quittions la Roumanie, sans aucun objet de valeur qui aurait pu nous mettre en danger : nous avions seulement les diplômes de mes parents, des photos, quelques livres, des édredons, des habits et mon ours en peluche.

Votre famille était donc bien différente de celle de Sonia Devillers ?

Absolument. En la lisant, je ne pense même pas que ses grands-parents aient pu être séduits comme d’autres par le communisme. Ils donnent plutôt l’impression de Juifs aisés et privilégiés qui ont voulu conserver leurs privilèges quel que fût le régime. Au point d’abandonner le judaïsme que trahissait leur nom et de collaborer avec les nouveaux dirigeants. Ce qui ne les a d’ailleurs pas préservés de l’antisémitisme. Mes parents étaient athées, n’avaient aucun privilège, mais ils n’ont ni changé leur nom ni nié leur identité juive. La petite-fille des Deleanu ne se pose pas la question de l’adaptation, voire de la complicité de ses grands-parents avec ce système absolument corrompu et cruel. Elle semble préférer parler de l’histoire des porcs…

Que pensez-vous du traitement de ce fait historique ?

Ce traitement est non seulement exagéré par cette focalisation sur le commerce de Juifs contre des porcs et son instrumentalisation, mais il est partiellement faux. Les grands-parents de Sonia Devillers n’ont pas été des « exportés » de force : comme d’autres, après avoir perdu leurs privilèges, ils tenaient absolument à partir et étaient heureux de pouvoir quitter la Roumanie. On ne peut pas le leur reprocher, bien entendu, mais ce ne sont pas les victimes qu’elle tente de présenter. Le terme d’« exportés » fonctionne bien en langage journalistique, mais il est impropre.

Diriez-vous, vous aussi : « la nation enterrait son passé antisémite, les juifs enterraient leurs souffrances » ?

Que la Roumanie ait voulu enterrer son passé fasciste et antisémite, c’est certain. Les Juifs auraient-ils de leur côté enterré leurs souffrances ? La réponse ne peut être qu’individuelle. Mes parents ne voulaient pas, par exemple, être considérés comme des victimes. Ils étaient fiers d’avoir réussi à s’en sortir. Mais le sort des Juifs pendant la guerre et leur vulnérabilité encore au présent faisaient partie de leurs sujets quotidiens. Le rapport au passé de ces dictatures et de la post-mémoire, individuelle et/ou collective, ne peut se résumer à des phrases fortes. C’est un sujet trop grave.

Propos recueillis par Sonia Combe


1. Entretien donné à Radio Nova par l’autrice.
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