Meurtre dans un manoir irlandais

Suspense (48)

John Banville, célèbre écrivain irlandais, est l’auteur de romans exigeants, d’une écriture exquise. En 2006, après quarante-cinq ans de littérature « high brow », il s’est mis à publier en parallèle, sous le pseudonyme de Benjamin Black, des romans policiers, dont la série des Quirke : son personnage principal est un médecin légiste, incarné dans la version télévisée par l’acteur Gabriel Byrne. En 2020, peut-être lassé des jeux de la pseudonymie, Banville a fait paraître sous son nom Neige sur Ballyglass House, un polar qui raconte les aventures d’un nouveau héros, le sergent-détective Strafford.


John Banville, Neige sur Ballyglass House. Trad. de l’anglais (Irlande) par Michèle Albaret-Maatsch. Robert Laffont, coll. « Pavillons », 416 p., 22 €


Les décors et l’époque restent les mêmes (l’Irlande des années 1950). L’atmosphère, le ton, la prose gardent les qualités de précision et d’étrangeté qu’on connaît à John Banville. Et la couverture du livre, en tout cas dans sa version anglaise, promet une suite à ce premier « Strafford ». Tous les motifs de satisfaction sont donc réunis.

L’histoire de Neige sur Ballyglass House se déroule en décembre 1957 dans le comté de Wexford, au plus fort d’un hiver de frimas et de flocons. Le sergent-détective Strafford est venu enquêter, à 150 km de sa base dublinoise, sur la mort d’un prêtre assassiné dans la demeure des notables du coin, les Osborne. Le prêtre, qui était leur invité, a été tué au milieu de la nuit, son cadavre retrouvé dans la bibliothèque. Lequel des habitants du manoir pouvait-il lui en vouloir au point de lui planter un couteau dans le cou et (la bienséance du « meurtre en lieu clos » est ici mise à mal) de l’émasculer ? St John (prononcez Sinjun, classe sociale oblige) Strafford se heurte aux silences et aux mensonges du propriétaire des lieux, de son épouse, de ses enfants, des domestiques…Tout le monde dormait, personne n’a rien vu ni rien entendu. Quant à l’opinion de la maisonnée et du voisinage sur l’homme de Dieu, elle est, pour le moins, diverse. La hiérarchie catholique, qui fait la pluie et le beau temps jusque dans la police, a, en tout cas, un avis clair sur la manière dont il faut traiter les choses et Strafford s’en voit prestement informé par l’onctueux et menaçant archevêque local : l’affaire doit être étouffée, sinon…

Suspense (48) : Neige sur Ballyglass House, de John Banville

Des thèmes et situations à la Agatha Christie sont donc remis en service, mais profondément modifiés par l’ironie et le goût « postmoderne » de Banville. Un des intérêts de Neige sur Ballyglass House, peu dans la tradition d’un Cluedo agathachristien, réside dans son contexte religieux et social. Les Osborne chez qui le crime a eu lieu sont des Anglo-Irlandais, ces propriétaires fonciers protestants installés dans l’île depuis le XVIIe siècle, qui ont maintenu aussi longtemps qu’ils ont pu leurs privilèges et leur statut mais qui, dans les années 1950, n’ont plus que leur morgue, leurs excentricités et leurs prétentions pour exercer une domination sur une population pauvre et à 95 % catholique. Le jeu entre puissants et faibles, protestants et catholiques, poseurs du beau monde et petit peuple, se déroule dans le livre avec un certain humour grâce à Strafford, catholique, mais d’une classe sociale équivalente à celle des Osborne (contrairement aux gens du coin et à ses collègues de la police, généralement issus de milieux populaires) ; il est ainsi à même de percevoir avec clairvoyance les stratégies d’intimidation, de séduction ou de repli des uns et des autres, mais pas toujours à même, comme beaucoup de héros de Banville, de les déjouer.

Les bizarreries de Strafford, les écarts narratifs par rapport à son point de vue, la présence conjointe du poétique et du scabreux, la subtilité des descriptions, éloignent Neige sur Ballyglass House de la doxa du « rompol » de l’« âge d’or » auquel il emprunte au début sa forme, son décor et ses personnages. Il apparaît en même temps, dès la première page, comme du « vrai bon » Banville, sous une forme certes allégée, mais offrant un échantillon de la vaste palette propre à l’auteur où le velouté voisine avec le laqué, l’évanescent acidulé avec le très sombre.

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