Le miroir de l’écriture

Bien sûr, il y a une histoire d’amour et de mort, de désir et d’adultère, entre des personnages dont les motivations sont curieusement floues, soit parce qu’ils sont cantonnés dans un arrière-plan brumeux, soit parce que le narrateur ne leur accorde que peu d’attention. Or, le sujet du livre n’est pas cette histoire-là, mais celle de l’écriture. Au fond, depuis Le livre des aveux (The Book of Evidence, 1989), Banville parle-t-il vraiment d’autre chose ?


John Banville, La guitare bleue. Trad. de l’anglais (Irlande) par Michèle Albaret-Maatsch. Robert Laffont, 318 p., 23,50 €


« Oliver Otway Orme, en fait. O O O. Quelle absurdité ! » En effet, ça commence mal pour ce peintre qui ne peint plus et qui n’a jamais été, selon lui, qu’un simple « barbouilleur ». Un homme qui s’interroge sans cesse sur le statut du réel et laisse entendre que son récit, après tout, relève essentiellement de l’imaginaire ou, si l’on veut, de son « point de vue particulier », ou encore de son « truc ». L’aveu est sans fard : « Je transforme tout en un tableau que j’encadre. » Un pique-nique devient Le déjeuner sur l’herbe, ou mieux encore une scène de Vaublin (peintre imaginaire, anagramme de Banville, à peu de chose près), ce semblable, ce jumeau qui hante l’œuvre, et singulièrement Le monde d’or (Ghosts, 1993). L’écrivain brouille délibérément toutes les pistes. Orme commet son premier larcin – il est aussi un voleur, sans la moindre envergure – dans la boutique de Gepetto – Gepetto, vraiment ? Gloria sa femme, Polly sa maîtresse, ou bien une construction de l’esprit, une improbable « Poloria » ? Ce qu’on ressent en état d’ivresse – l’ivresse de l’écriture ? –, n’est-ce pas la réalité après tout, « et le monde sobre une fantasmagorie floutée » ?

John Banville, La guitare bleue

© Johannes Weber

L’artiste a beau vouloir « laisser passer la meute hurlante », jouer les indifférents, il est déconcerté par les miroirs. D’abord parce qu’ils sont un monde autre, un univers inversé qui, lui, ne laisse rien passer et nous surveille avec une vigilance impitoyable. Et, pire encore,  parce qu’ils transforment le familier en étrangeté. Polly et Orme échangent un bref regard dans le miroir et « à cet instant-là, c’était comme si on était des inconnus – non, plus que des inconnus, pire que des inconnus : des créatures venues d’univers radicalement différents ». Orme a beau faire le malin et gloser sur « la symétrie en miroir » et « l’interaction de deux réalités », il est bien obligé de reconnaître qu’il n’y comprend rien. Un aveu d’échec, encore un aveu, décidément.

Pourtant, le narrateur n’économise pas ses efforts. Il y a la guitare bleue, celle de Wallace Stevens dont le poème est cité en épigraphe du roman. Aux gens qui lui disent : « Tu as une guitare bleue / Tu ne joues pas les choses telles qu’elles sont », le guitariste répond : « Les choses telles qu’elles sont changent sur la guitare bleue. » En outre, ce musicien, c’est le Joueur de guitare de Picasso, qui a inspiré le poème de Stevens. Double caution pour Banville, double marchepied pour accéder à un réel qui se dérobe, pour faire face à « la tyrannie des choses, à leur incontournable réalité ». Comme Miss Vandeleur, Orme collectionne les objets, en les dérobant, et il assimile le vol de Polly à celui d’un tube de peinture. Il analyse la perte de son aptitude à peindre comme le produit d’« une attention bourgeonnante, irrésistible et finalement fatale pour ce monde-là, je veux dire le monde quotidien, objectif, des choses simples ». Or, le monde offre une forte résistance, vit en autonomie complète, « refuse de nous laisser entrer ».

John Banville, La guitare bleue

Wallace Stevens

Alors, la représentation du monde est impossible ? Ce serait mal connaître Banville : le texte prouve le contraire. Abondance de portraits, au vitriol : père du narrateur comparé à une mante religieuse, aux membres mal attachés, qui a le plus grand mal à maintenir « l’intégralité de son squelette dans son enveloppe corporelle » ; père de Polly dont le nez aurait pu être sculpté « dans un morceau de bois flotté décoloré » ; autoportrait, règlement de comptes à dire vrai,  qui n’épargne ni les cheveux (« bouclettes aussi serrées que des fleurets de choux-fleurs ») ni la peau (« tégument livide, moite et flasque »). Évocations nombreuses des paysages irlandais : oiseaux noirs se démenant « pour voler à rebours sur un ciel d’étain sali » ; champs de choux semés de « joyaux de pluie tremblotants » ; et la pluie, oui, partout, tout le temps… sauf un jour de funérailles. Et le sentiment d’être assiégé par la profusion « consternante » des choses.

Le grand péché d’Orme, ce n’est pas d’avoir été « l’archéologue » de son propre passé, mais « c’est d’avoir désespéré », d’avoir été un archéologue amateur qui s’embrouille « désespérément » dans sa chronologie, persuadé qu’un « impassable gouffre » séparait le monde du dedans et le monde du dehors. Désespoir qui pourrait bien être surmonté : « Oui je vais peut-être m’embarquer dans un grand recommencement. » Sans doute pour se mesurer avec la mort ; alors on n’est pas si loin de Malraux : « L’art est un anti-destin. » Les innombrables références à la peinture, de Botticelli à Picasso ou de Bosch à Courbet, sont la preuve éclatante d’une véritable foi du narrateur/auteur, foi qui imprègne déjà les romans antérieurs comme Le monde d’or ou Athéna. L’écrivain/le peintre, comme le miroir, préside à une « sournoise magie transformatrice ».

John Banville, La guitare bleue

John Banville © Douglas Banville

Orme est un drôle d’oiseau : l’autodérision, l’incapacité d’un « moi déboussolé » à aimer véritablement, le souci de garder l’émotion à l’écart, le goût pour une sorte de néant où circulent de vagues fantasmes, ne font certes pas de lui un héros, et pourtant il plaît aux femmes (il n’en revient pas lui-même). Surtout, présence in figura de l’écrivain dans la fiction, il appartient de plein droit, à sa manière caustique, balourde ou étincelante, à la quête que mène Banville de livre en livre, pour notre plus grand bonheur.

Claude Fierobe

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