De l’Alaska au Kamtchatka

Des réponses aux questions que nous nous posons peuvent se trouver très loin, tout au bout du monde, dans le plus grand nord. Ce n’est pas seulement la curiosité pour des peuples différents qui peut nous emmener vers l’Arctique, c’est aussi l’intérêt très direct pour leurs réponses.


Nastassja Martin, À l’est des rêves. Réponses even aux crises systémiques. La Découverte, coll. « Les Empêcheurs de penser en rond », 250 p., 21 €

Nastassja Martin, Les âmes sauvages. Face à l’Occident, la résistance d’un peuple de l’Alaska. La Découverte, 294 p., 14,50 €


Un livre comme ceux de Nastassja Martin peut relever de plusieurs lectures. La plus évidente est le plaisir littéraire que procure cette narration des relations entre l’anthropologue et les communautés lointaines qu’elle rencontre avec l’intention de les comprendre tant dans leurs différences que dans leurs ressemblances. Tristes tropiques et les meilleurs livres de la collection « Terre humaine » apportaient une satisfaction de cet ordre. Sans doute en allait-il de même avec son Croire aux fauves (Verticales, 2019) où elle racontait sa douloureuse rencontre avec un ours qui l’avait gravement blessée au visage.

À l’est des rêves et Les âmes sauvages, de Nastassja Martin

Si l’on s’intéresse aux enjeux théoriques de l’anthropologie et que l’on connaît suffisamment les débats actuels de cette discipline pour pouvoir formuler une position pertinente et sensée, on peut voir en l’autrice une disciple de Philippe Descola, son directeur de thèse, et analyser sa proximité avec les positions de celui-ci. Elle se réfère à ses ouvrages, elle les cite, elle les commente – est-ce à dire qu’elle ne serait qu’une sage épigone ? Disons plutôt qu’elle mobilise finement les méthodes et les concepts que le professeur au Collège de France a popularisés, à partir de sa remise en cause de la belle et simple opposition de la nature et de la culture, sur laquelle s’était constituée l’anthropologie classique depuis le XIXe siècle.

Les livres d’anthropologie mêlent souvent considérations théoriques et descriptions concrètes sans que le philosophe voie toujours bien ce qui fonde quoi. Il est clair qu’un débat comme celui sur le dualisme nature/culture engage des questions proprement philosophiques, mais sur quelles bases et avec quelle argumentation ? Doit-on voir dans l’anthropologie une des manières possibles de pratiquer une philosophie appliquée ? Un des cours auxquels Emmanuel Kant était le plus attaché était précisément celui qu’il intitulait Anthropologie du point de vue pragmatique et qui a été traduit par Michel Foucault. Ce n’était certes rien de comparable aux travaux des ethnologues mais l’usage du mot marque une proximité des projets.

En parlant d’« ontologie », Nastassja Martin se montre consciente du caractère philosophique de ses engagements théoriques. Elle sait bien que l’objet de tout ethnologue est construit : celui-ci ne part pas vers n’importe quel groupe humain. En l’occurrence, aller du côté du détroit de Béring était mettre ses pas sur des chemins empruntés auparavant par Philippe Descola, y compris au sens d’un cheminement intellectuel. Nastassja Martin est donc partie pour l’Arctique avec des questions qui allaient forcément orienter ce qu’elle serait susceptible de saisir, au double sens de l’appréhension et de la compréhension. Reste à savoir si l’on fait progresser le débat philosophique sur le dualisme nature/culture en recourant à de petites sociétés animistes.

À l’est des rêves et Les âmes sauvages, de Nastassja Martin

Comprendre ce qu’il en est pour ces sociétés impose sans doute de sortir d’un tel dualisme dont on se plaira à dénoncer le caractère simpliste, ou du moins inadéquat pour tel ou tel groupe humain – qui peut être la société japonaise. Serait-il insupportable de dire qu’une telle dualité, fondamentale voire fondatrice pour les philosophes grecs, l’est aussi par voie de conséquence pour la pensée occidentale ? Pourquoi voudrait-on que les concepts dans lesquels se pense l’Occident depuis deux millénaires et demi soient forcément pertinents pour comprendre les autres ? Accepter leur altérité est certes difficile et l’on admire les anthropologues qui nous paraissent parvenir à le faire, mais cela ne nous contraint nullement à renier des modes de pensée qui ont été fondateurs pour nous. L’Occident s’est défini en particulier par sa valorisation de l’universel et il l’a fait sur le mode colonialiste au XIXe siècle et maintenant sur celui de la mondialisation technologique. Nous pouvons interroger cette logique colonialiste et son actuelle variante technologique sans pour autant nous croire tenus de jeter à la poubelle la valorisation de l’universel – dont la science est une précieuse illustration. Il s’agirait d’écouter ce que les autres peuvent nous dire plutôt que de continuer à tonitruer nos certitudes, fussent-elles autodestructrices. Une vertu remarquable du travail de Nastassja Martin est de nous inciter à nous poser semblable question dans des termes propres à faire advenir des réponses utilisables. Osons le mot : des termes politiques.

Le fait de s’être retrouvée la tête prise dans la gueule d’un ours et la jambe lacérée par ses griffes aurait pu n’être qu’un violent traumatisme ; elle en parle comme d’une « rencontre ». Elle vient dans le Grand Nord pour étudier les traditions animistes des autochtones et elle fait l’expérience d’une fusion avec un « non-humain ». Ce n’est pas du chamanisme mais cela aide à saisir ce que peut être le chamanisme.

Nastassja Martin était d’abord allée en Alaska, à la rencontre des Gwich’in qui en habitent les forêts subarctiques, du côté de Fort Yukon et du cercle polaire. Une région où l’on a découvert le « plus grand gisement de pétrole américain jamais mis au jour ». Les écologistes américains prirent alors conscience d’une grave menace pesant sur la nature. Quant aux indigènes, ils « commencèrent à revendiquer leurs droits en matière de propriété foncière ». Ils voyaient aussi que leurs terres étaient parsemées de radars tournés vers la Russie – dont elles avaient fait partie jusqu’en 1867. La colonisation américaine du nord-est alaskien se fait plutôt sur un mode moderniste, entre exploitation des hydrocarbures et souci écologiste. Le détroit de Béring ne sépare pas des peuples autochtones qui différeraient en tout, même s’ils ont été confrontés à des modernités différentes. Après l’Alaska, Nastassja Martin s’est donc rendue de l’autre côté du détroit, au Kamtchatka, passant ainsi du Far West à un Far East si peu distant.

À l’est des rêves et Les âmes sauvages, de Nastassja Martin

Des enfants Gwich’in près de Fort McPherson, dans le nord du Canada (2013) © CC3.0/Adam Jones

Des deux côtés vivent des autochtones confrontés à une modernité qui récuse leurs conceptions animistes et leur mode de vie de chasseurs-cueilleurs. Du côté américain, il s’agissait de départager les terres en tenant compte à la fois de leur richesse minière et de considérations environnementalistes, tout en faisant en sorte que les indigènes pussent « collaborer aux projets de développement des ressources ». Du côté soviétique, la modernité était pensée en termes de kolkhozes, avec ce que cela supposait de mise en commun des troupeaux, et surtout de sédentarisation dans un cadre urbanisé. Comme du côté américain, la puissance coloniale état animée de bons sentiments. Pour les uns, en faisant bénéficier même les indigènes du développement des ressources ; pour les autres, en folklorisant leurs coutumes, en créant des institutions comparables à nos musées d’arts et traditions populaires que visiteront des touristes pleins de bonne conscience. Il y avait naguère un vol direct de Bruxelles à Pétropavlovsk.

Or, ni les uns ni les autres de ces colonisés ne se satisfont de dispositions censées leur être favorables. Le plus troublant, peut-être, est l’attitude du groupe d’Even du Kamtchatka avec qui Nastassja Martin est en contact : ils tournent le dos à la modernité pour retrouver un mode de vie traditionnel dans la forêt. La modernité a certes un goût prononcé de vodka mais c’est aussi certains conforts urbains que peut offrir la commune d’Esso. Elle compte près de 2 000 habitants, et donc des commerces – et un musée de la vie traditionnelle avec de magnifiques maisons de bois. Retourner dans la forêt, c’est renouer le fil d’un dialogue quotidien avec les animaux et les éléments. C’est aussi retrouver une pauvreté certaine. Dans le Kamtchatka, le réchauffement général se traduit par des pluies abondantes dès le mois de février ; toute cette eau va geler et les animaux habitués à creuser la neige pour trouver à s’alimenter ne peuvent briser cette épaisse couche de glace. Beaucoup meurent de faim – huit des dix rennes que possédait l’un des habitants. On pourrait penser que, une fois surmonté l’aspect autoritaire du kolkhoze, la ferme collective avait l’avantage d’offrir une meilleure protection en de semblables circonstances.

En nous donnant à entendre la logique de ce refus, en nous le rendant compréhensible, Nastassja Martin pose en termes pertinents une des questions politiques majeures de notre temps marqué à la fois par un retour sur le colonialisme et par les conséquences, prévisibles ou déjà actuelles, du bouleversement climatique : la notion de « capitalisme » épuise-t-elle tous les aspects de la modernité ? Telle est la grande richesse de ses livres.

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