Qu’a vu l’ours ?

Le 25 août 2015, sur une montagne du Kamtchatka, en Russie, un ours mord la tête d’une anthropologue, la broie un peu. Quand l’anthropologue lui plante son piolet dans le flanc, il repart emportant un bout de sa mâchoire. Nastassja Martin a interrogé le sens de cette rencontre dans Croire aux fauves, un livre intense, inattendu et réflexif, panique et joyeux.


Nastassja Martin, Croire aux fauves. Verticales, 152 p., 12,50 €


Le récit de Nastassja Martin commence par les heures et les jours qui suivent la rencontre, jours chargés de souffrance, l’animal ayant gravement blessé l’anthropologue. La confrontation sera narrée, mais seulement dans les dernières pages. Croire aux fauves se donne moins pour but de s’attarder sur un événement dramatique que d’essayer d’en cerner la signification, d’en questionner les ondes de choc.

Paradoxe, la douleur naît autant des Hommes que de la bête. Hospitalisée dans cet Extrême-Orient russe où « Gagarine sur une façade, CCCP, l’étoile, la faucille, le marteau […] ce passé, c’est tout juste hier », Nastassja Martin se réveille avec un tuyau dans la gorge, nue, attachée au lit. Croire aux fauves est aussi l’histoire violente de rapports avec la médecine, russe d’abord, française ensuite. L’ours n’a pas le monopole de l’altérité ; pour y survivre, l’anthropologue doit apprivoiser le monde médical.

Nastassja Martin, Croire aux fauves

Nastassja Martin © Philippe Bretelle

Dès le départ, elle n’envisage pas le contact avec l’ours comme une attaque, définie par un agresseur et une victime, mais comme un affrontement, une confrontation, un face-à-face, presque au sens propre puisque les deux têtes se touchent. S’il y a traumatisme, c’est que chacun a emporté un morceau de l’autre – mâchoire, chairs – et a laissé un bout de soi à la place – odeurs, cicatrices. Travaillant avec des peuples qui entretiennent un rapport animiste à la nature, Nastassja Martin questionne la dangereuse proximité de l’ours et de l’être humain, encore actuelle pour les chasseurs évènes qu’elle fréquente et avec qui elle est amie. La rencontre inquiète les Évènes en ce qu’elle passe la frontière entre l’animal et l’humain. Portant dans sa chair les marques de la bête, Nastassja devient « miedka, celle qui vit entre les mondes », moitié humaine, moitié ours. Or, les miedka « portent la part de l’ours en elles » et certains pensent même qu’il les poursuit toute leur vie. L’une peut attirer l’autre, devenir l’autre. Il vaut donc mieux les éviter, la conjonction d’un ours et d’une femme amenant sur un terrain trop scabreux, angoissant.

L’ours poursuit l’anthropologue. À l’hôpital, où elle voit un film d’animation dans lequel l’amoureux d’une femme portant son nom a été changé en ours. Dans ses rêves, beaucoup. Et même avant la confrontation : les Évènes avaient donné comme nom à Nastassja Martin « matukha », l’ourse. Il la suit dans sa convalescence : la broche remplaçant le bout de mâchoire enlevé s’infecte, une contamination nosocomiale lui apporte des staphylocoques, elle est « bien victime d’une invasion ».

Au-delà des circonstances originales et des échos, il faut à Nastassja Martin inventer une manière personnelle de vivre avec la rencontre. Pas la façon des médecins, pas celle de sa famille et de ses amis, même pas celle des Évènes. Elle doit faire advenir, puis affirmer, sa conception de l’événement. Le texte, l’écriture sert à cela, s’approprier l’expérience, la faire sienne. L’anthropologue doit « arriver à survivre, malgré ce qui a été perdu dans le corps de l’autre, arriver à vivre avec ce qui y a été déposé ». L’animal n’est pas mieux loti : « le fond humain des bêtes, c’est ce que l’ours voit dans les yeux de celui qu’il ne devait pas regarder ; c’est ce que mon ours a vu dans mes yeux. Sa part d’humanité ; le visage sous son visage ». Dans la montagne, au détour d’un rocher, deux mondes se sont interpénétrés, et ils ont vu leur intimité. C’est ce qui rend la rencontre choquante, déstabilisante. Qu’elle le veuille ou non, l’échange sauvage fait désormais partie de l’anthropologue. Pour le garder vivant, il faut rester dans l’incertitude, en équilibre, pour lui conserver sa nature duale et trouver « un entre-deux. Un lieu où [s]e reconstituer ».

Nastassja Martin, Croire aux fauves

Royal Ontario Museum, Toronto © Jean-Luc Bertini

Comme il s’agit de vie, le récit reste profondément libre et vif, dans sa traversée des villes de l’Extrême-Orient russe, de la forêt des Évènes, des volcans où l’anthropologue est partie chercher elle ne savait quoi, sinon l’ours. Ponctué de révoltes et d’humour, volant du Kamtchatka à la Pitié-Salpêtrière, et des Alpes au Kamtchatka, il ne se laisse pas plus figer, cadrer, que celle qui raconte. Le questionnement s’étend à la vie intérieure et au travail de Nastassja Martin : « me souvenir est mon métier », rappelle-t-elle lors d’une conversation avec son amie Yulia. On pourrait ajouter : s’interroger et écrire. « J’écoute. Je m’approche, je suis saisie, je m’éloigne ou je m’enfuis. Je reviens, je saisis, je traduis », explique-t-elle à Daria, chasseuse évène. Ce travail la conduit à se tenir entre deux mondes, l’occidental et l’indigène, celui-ci, « Grand Nord » lui-même « bouleversé par des mutations profondes », entre deux. Mais le doute et l’instabilité dépassent profession et culture. En plus de surmonter les rencontres avec l’ours et les médecins, on doit aussi « sortir de l’aliénation que produit notre civilisation », comprendre un monde en crise, et pas seulement en ex-URSS.

Loin de la théorie, Croire aux fauves est un livre profondément humain (et animal), porté par les émotions fortes, les larmes et les désarrois d’une femme qui ne se satisfait pas des évidences, une femme que des questionnements bouillonnants mettent en mouvement. L’écriture a la vivacité de l’exigence, car le sens se cherche, l’anthropologue retrouve sa place par l’écriture. Le livre se clôt sur son origine : « Je commence à écrire ». Quand il en arrive à ces lignes, le lecteur lui aussi croit aux fauves. Il a rencontré l’ours, et se tient en éveil, convaincu que « l’incertitude [est] promesse de vie ».