Un nouveau Spinoza : entretien avec Bernard Pautrat

Les curieux du spinozisme ont le choix entre plusieurs éditions récentes aux caractéristiques assez affirmées. Nul ne s’attend à lire dans la Pléiade une édition savante en langue originale munie d’un imposant apparat critique. À sa manière, cette collection prestigieuse peut cependant surprendre en adoptant des points de vue inattendus. Nous avons demandé à Bernard Pautrat d’expliciter son approche pour cette nouvelle édition de Spinoza.


Spinoza, Œuvres complètes. Nouvelle édition publiée sous la direction de Bernard Pautrat. Avec la collaboration de Dan Arbib, Frédéric de Buzon, Denis Kambouchner, Peter Nahon, Catherine Secrétan et Fabrice Zagury. Gallimard, coll. « Bibliothèque de La Pléiade », 1 952 p., 76 €


Que Gallimard vous ait choisi pour diriger cette nouvelle édition de Spinoza en Pléiade, cela se comprend aisément. Votre long séminaire à la rue d’Ulm a marqué les esprits de ses participants, vous avez traduit trois ouvrages majeurs (Traité de l’amendement de l’intellect, Éthique, Traité politique) de ce philosophe dont vous ne considérez pas qu’il ait été particulièrement maltraité par les traducteurs. Même si toute traduction vieillit, est-ce seulement pour en proposer une nouvelle que l’éditeur vous a confié cette tâche ? Je ne cache pas mon plaisir de voir enfin accessible le Précis de grammaire de la langue hébraïque qui ne figurait pas dans la précédente édition déjà qualifiée de « complète ». Mais je doute que sa présence suffise à justifier cette refonte. Vous écrivez que Spinoza a connu au XXe siècle une telle faveur auprès des érudits et des chercheurs que notre connaissance de sa vie et de son œuvre a été extraordinairement enrichie. Pourquoi, en un mot, cette nouvelle édition ?

Il est vrai que mon séminaire a duré longtemps : vingt-deux ans, sur les cinquante que j’ai consacrés à l’École normale supérieure. Pourquoi ai-je parlé d’enrichissement ? Pas seulement au sens où toute traduction vieillit – celle d’Appuhn n’est plus très jeune et elle n’est pas sans erreurs. Il y a eu au XXe siècle un grand nombre de travaux de toutes sortes sur Spinoza. Ils ont concerné l’établissement du texte, qui a été profondément revu et corrigé, et aussi la connaissance de sa vie, grandement améliorée. Il va de soi que la bibliographie a pris une tout autre importance. Tout cela justifiait une nouvelle édition après celle de 1955.

Spinoza en Pléiade : entretien avec Bernard Pautrat

Pourquoi me confier cette tâche à moi ? L’intention avouée du directeur de la « Bibliothèque de la Pléiade », Hugues Pradier, était de faire un volume Spinoza destiné au grand public cultivé. Je lui ai paru, je suppose, quelqu’un de sérieux, de compétent pour ce faire. J’avais traduit les trois livres que vous avez cités, j’avais aussi ressuscité Jules Prat en préfaçant ou postfaçant l’édition ou la réédition de ses traductions de Spinoza. Ce fut assurément, de la part d’Hugues Pradier, un choix courageux, dans la mesure où, ayant passé ma vie professionnelle rue d’Ulm, à l’écart de l’Université, et tout à fait en marge des études spinozistes qui s’y développent, mon autorité en la matière risquait d’être contestée. Je tiens à dire que, dans mon approche de Spinoza et du spinozisme, j’ai bénéficié constamment du soutien ferme de mon éditeur, et je l’en remercie.

On a beaucoup lu Spinoza en métaphysicien. Sa rigueur même a quelque chose de fascinant qui n’a pas peu contribué à la faveur dont il a bénéficié dans la seconde moitié du XXe siècle. Telle n’est pas votre approche. Plus que son ontologie, c’est sa quête de sagesse qui vous importe. Vous écrivez ainsi : « L’Éthique est une éthique ».

En fait, peu de gens la lisent vraiment, surtout comme une éthique, ce qui n’empêche pas de dire, comme je l’ai souvent entendu : « Spinoza, j’adore ! » alors qu’on en a survolé quelques pages. Bien sûr, ce n’est pas d’une lecture commode mais on n’arrivera à rien si l’on ne se donne pas la peine de lire l’Éthique en entier, en refaisant pour soi-même toutes les démonstrations. Il faut vingt ans pour comprendre qu’il faut vingt ans pour la comprendre ? Eh bien, soit. Cela m’éloigne du spinozisme de magazine autant que de celui d’universitaires pour lesquels Spinoza n’est jamais qu’un chapitre de l’histoire de la philosophie et qui se préoccupent peu de parvenir à la sagesse. Je porte sur lui le même regard que Pierre Hadot sur les stoïciens et les épicuriens : considérer ces philosophies comme des écoles de vie.

Spinoza en Pléiade : entretien avec Bernard Pautrat

Portrait de « Benedictus de Spinoza » par Franz Wulfhagen (1664)

Dans la quarantaine de pages intitulée « Introduction », vous « racontez » – le verbe apparaît plusieurs fois – Spinoza. Vous dressez le portrait d’un homme, de sa quête subjective. Son évolution se traduit par les différentes manières de se nommer : d’abord « Bento », puis « Baruch », puis « B.d.S. » pour « Benedictus de Spinoza d’Amsterdam ». Beaucoup de lecteurs de Spinoza sont plutôt sensibles à la dure froideur de cristal de ses démonstrations. Votre approche pourrait en choquer certains.

C’est possible. Je pense pourtant avoir beaucoup insisté sur l’aspect géométrique. On verra bien. Mon « Introduction » est essentiellement sincère, j’ai voulu faire sentir combien la lecture de Spinoza m’avait transformé. Pas seulement moi, mais aussi des gens qui n’avaient pas de diplôme de philosophie mais qui se sont appliqués à lire l’Éthique et, la lisant, l’ont comprise et en ont été transformés, sauvés au sens où l’on sauve sa peau. Certains participants à mon séminaire m’ont dit que la lecture approfondie de Spinoza les avait changés. Ce livre est fait pour apporter la béatitude à ceux qui se donnent la peine de le lire. Alors, d’aucuns seront peut-être choqués par la perspective en quelque sorte « existentielle » de mon introduction, mais on ne peut pas plaire à tout le monde. Et je fais miens les propos de Roland Caillois à propos de son « Avertissement » de 1955 : « Mes collaborateurs ne sont évidemment pas tenus d’[en] approuver le contenu ». C’était souligner qu’un tel texte comporte inévitablement une dimension personnelle et suppose une certaine liberté de ton et d’esprit.

Vous avez choisi des spécialistes de Descartes pour traduire les Principes de la philosophie de Descartes, ainsi d’ailleurs que pour le Traité théologico-politique, dont le traducteur est aussi capable de lire la Torah dans sa langue originale. C’est une manière de faire sentir d’où vient Spinoza, philosophiquement parlant. J’imagine qu’entre cartésiens et spinozistes l’accord n’est pas toujours aisé.

Plus qu’un désaccord doctrinal, nous avons inévitablement rencontré un problème d’harmonisation, et cela vaut pour l’ensemble des traductions contenues dans le volume. Il est préférable qu’un même mot latin y soit partout traduit de la même façon. Cette exigence va de soi pour les concepts ; j’y ai aussi tenu pour le style, la tonalité. Cela nous a donné pas mal de travail. Spinoza est parti du cartésianisme et s’en est éloigné, les notions elles-mêmes peuvent diverger alors que les mots restent les mêmes. Cela n’a pas facilité la tâche de chaque traducteur ni celle de qui avait la charge de l’ensemble.

Spinoza en Pléiade : entretien avec Bernard Pautrat

Bernard Pautrat © Marco Castro

Ma question comportait une dimension directement philosophique : les Principes de la philosophie de Descartes sont présentés comme « démontrés selon la manière géométrique ». Est-ce à dire que celle-ci ne serait qu’un artifice rhétorique de présentation, si elle peut se prêter aussi à une philosophie différente de celle de Spinoza, y compris sur des points aussi importants que la liberté ?

On peut faire semblant que soient vrais des axiomes que l’on sait faux, après quoi on va dérouler une démonstration que l’on sait fragile, voire fausse ; il suffit que reste la cohérence. Toutefois, ce n’est pas ainsi que j’aborde la question. Je suis surtout sensible à la différence entre ordo et mos. Les Principes de la philosophie de Descartes sont présentés more geometrico, c’est-à-dire « à la manière » des géomètres, pour paraphraser le titre d’un célèbre recueil de pastiches. L’Éthique, en revanche est ordine geometrico, autant dire que ce n’est pas un « à la manière de » : on déroule un raisonnement aussi nécessairement vrai que celui d’un mathématicien. Un artifice rhétorique ? Je soutiens mordicus que non. Cette question éclaire d’ailleurs une bizarrerie : pourquoi commencer l’exposé de Descartes par la deuxième partie des Principes et pas la première ? Parce que c’est facile à « disposer d’une façon géométrique » (comme écrit Descartes lui-même dans les Réponses aux Secondes objections) puisque l’objet de l’exposition est lui-même géométrisable. Après quoi Spinoza désobéit à l’interdiction explicite de Descartes et géométrise en métaphysique pour chercher la formule de la béatitude.

Et il la trouve vraiment ?

Je le pense, je le suppose. Quant à moi, à défaut de la béatitude (n’exagérons rien), le peu de sagesse que j’ai pu acquérir est peut-être, après tout, un effet de l’âge, mais les années qui m’ont mené à cet âge ont été largement consacrées à Spinoza et c’est donc à son crédit que je le porte.  Mon rapport aux autres, au tout de mon existence, en a été transformé. Comprendre qu’il n’y a pas de libre arbitre, cela change tout, à commencer par le visage du monde. Et Spinoza, pour moi, est fait pour qu’on s’en serve, pour apprendre à réussir sa vie, et c’est pourquoi il faut le lire, ce qui s’appelle lire. L’ayant fait, de mon mieux, pour mon propre compte, m’étant laissé mener « comme par la main » sur le chemin de la sagesse, ce fut pour moi une joie de diriger cette édition destinée à faire partager cette expérience. À quoi s’est ajouté un plaisir nouveau, celui de traduire sa correspondance. Rencontrer l’homme, le faire parler et tenter de le faire entendre : cela n’est pas allé sans émotion.

Propos recueillis par Marc Lebiez


Pascal Engel avait rendu compte en 2019 de la parution des Œuvres complètes de Spinoza dans la collection Bouquins.

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