Les nouveaux romans à énigme

Couronné par les prix littéraires les plus prestigieux en Italie, Nicola Lagioia, né en 1973, illustre l’actuel retour du roman vers une sociologie, une anthropologie de la réalité quotidienne, bref incarne une littérature documentant les « formes de vie ». Il s’agit de tenter de présenter l’énigme de comportements individuels, de figures de la singularité quelconque, marqués par la disparition de toute limite dans la violence de l’agir.


Nicola Lagioia, La ville des vivants. Trad. de l’italien par Laura Brignon. Flammarion, 512 p., 23 €


« Personne n’a la conscience exacte de ses actes les plus abjects. Autrefois, c’était possible. Plus maintenant. On souffre. On rejette la faute sur le mécanisme. Autant accuser la nature. S’il n’y a plus de choix, il n’y a plus non plus de culpabilité. Faire une chose ou ne pas la faire. La faire. » Ces propos sont tenus par le narrateur, non de La ville des vivants, mais du précédent roman de Lagioia : La féroce (2014 pour l’édition originale, 2017 pour la traduction française) : ils s’appliquent toutefois exemplairement au projet littéraire répétitif, paradoxal dans une certaine mesure, de l’auteur.

La ville des vivants, de Nicola Lagioia

Rome (2005) © CC3.0/MichaelBueker

Paradoxal, car chacun de ces deux romans pose la question de l’énigme du « qui ? », de l’illisibilité de gestes criminels qui symbolisent la perte de tout repère moral. Chacun de ces deux romans souligne l’inanité de tout « vouloir comprendre », c’est-à-dire l’impossibilité d’opposer à cette nuit de l’être une explication qui rende lisible ces actes. Mais, pour ce faire, chacun développe simultanément sur des centaines de pages (il s’agit de très longs romans) une approche sous forme d’enquête extrêmement documentée, minutieuse, « journalistique » dans le cas de La ville des vivants, pour insérer dans une trame narrative continue le surgissement de cette violence comportementale où personne n’a conscience de ses actes les plus abjects. Actes qui, quoi qu’en dise l’auteur, semblent, dans la citation extraite de La féroce, mais aussi dans un grand nombre de commentaires insérés dans la trame même des récits, recevoir une explication historicisée en termes de perte de tout « surmoi », liée à ce lieu commun que constitue le constat de la « perte des valeurs » !

L’action, dans La ville des vivants, c’est « l’affaire Varani » (nom de la victime) ; le lecteur pourra retrouver sur internet les abondantes archives de ce crime hors du commun, depuis son surgissement dans les médias (mars 2016) jusqu’aux deux procès séparés des assassins, Manuel Foffo et Marco Prato, le second n’ayant jamais eu lieu puisque Prato s’est suicidé quelques jours avant (octobre 2017).

L’événement donc : le massacre d’un jeune homme, Luca Varani, à coups de couteaux et de marteau, par deux homosexuels gravitant dans le monde de la drogue et de la prostitution à Rome, massacre sans autre cause que, précisément, cet obscurcissement du principe même de causalité d’un acte. Le roman va osciller continûment entre deux pôles, l’un portant sur des personnes singulières, l’autre, plus collectif, radiographiant la société romaine. L’exposition « objective », descriptive, de ce massacre convoque l’entourage des deux coupables, leurs familles, leurs connaissances, en rapportant tous leurs propos, toutes leurs réactions, notamment dans la presse, dans les émissions de « télé-réalité », en soulignant la nature totalement contradictoire des jugements portés sur les deux assassins, sur la victime et, plus encore, en mettant en évidence les liens entre ces jugements et le « monde du milieu » dont font partie pratiquement tous ces « témoins ». Ce monde interstitiel, défini comme intervallaire entre le « monde des vivants » et celui des morts, caractérise (un séjour turinois du narrateur en atteste) Rome où la « gente per bene » (les « gens de bien ») se mêle, dans l’obscurité d’une corruption généralisée, à l’inframonde de la pègre, de la mafia, de la drogue, de la prostitution… Ce pôle tente, de façon très appuyée, dans les commentaires à valeur généralisante du narrateur, de désamorcer tout jugement hâtif distinguant le bien du mal.

La ville des vivants, de Nicola Lagioia

Nicola Lagioia © Leonardo Cendamo. All rights reserved 2022 / Bridgeman Images

Un second pôle du roman est entièrement construit autour d’une poétique singulière, passionnée, ambivalente, de la ville de Rome. Cette poétique analyse sociologiquement les « mondes » composant ce microcosme et semble avoir valeur d’explication historique et idéologique des comportements dont il est le théâtre. L’évocation de cette société apparaît elle-même comme paradoxale car les strates, moralement et culturellement hétérogènes, de ces mondes séparés font l’objet de glissements incessants tout au long du récit : cette anthropologie de l’espace urbain constitue sans doute la véritable visée de ce roman-document, même si elle s’aventure par là même sur un terrain d’anthropologie sociale d’une complexité qui n’est guère compatible avec un récit « journalistique ».

Depuis longtemps, le discours anthropologique, en particulier celui de Claude Lévi-Strauss, a établi que la présence d’une structure ternaire de mondes superposés et de valences symboliques différentielles graduées semblait constituer un invariant imaginaire de toutes les sociétés, quelle que soit la place qu’elles occupent dans le schéma de l’évolution. Si l’on rappelle la radicalité « structurale » de ce constat, c’est qu’il rend exactement compte du projet anthropoétique de La ville des vivants, celui d’une circulation entre « les mondes » qui nourrit une partie importante de l’imaginaire du roman et du cinéma italien contemporains avec, sans doute, le souvenir fondateur de Silvio Berlusconi comme lieu commun mémoriel !

À l’évidence, Rome pour Lagioia est le théâtre de cette circulation symbolique entre les mondes, le « surmonde », le « sous-monde », et le « monde du Milieu » (celui des protagonistes du roman) ; entre la face solaire d’un ordre apparent et la face nocturne de ce même monde dans ses exactions inavouables mais plus ou moins connues de tous, puisque chacun est susceptible d’être pris dans ces mouvements erratiques : ascensions soudaines grâce à l’argent, sale le plus souvent, chutes infernales dans la délinquance, les vivants se débattant entre les deux (ce mouvement d’oscillation est le thème central de La féroce). Dès lors, la quatrième de couverture de l’édition française, presque entièrement centrée sur la singularité de la réalité romaine contemporaine, tout comme le titre lui-même, associant, paradoxalement, la cité de Rome à la vie alors que, de toutes les descriptions de cette cité sourdent la puanteur, la pourriture, la corruption, le délabrement, la saleté, la ruine, apparaissent comme des révélateurs de l’enjeu majeur du roman.

La ville des vivants : Rome, ville de mort, ville de ruine, est encore ville de vie parce que ville de décomposition, de désordre, de délabrement, d’espaces interlopes, de lieux intervallaires, comme si l’informe, la plasticité de l’informe, développait une énergétique du mouvement, de la métamorphose dynamique de « l’entre ». C’est ainsi que le roman de Nicola Lagioia se rattache à un courant, majeur dans la littérature italienne depuis la fin du XXe siècle, qui, sous forme d’enquêtes, de comptes rendus, de dialogues, agencés selon une technique de montage, juxtapose des commentaires sur une affaire pour proposer un nouveau modèle de roman à énigme. Des héritiers mineurs de De sang-froid ? Dans le cas de Nicola Lagioia, plutôt un roman d’amour et de haine de plus en hommage à la ville de Federico Fellini.

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