Comment survivre à son père

Quel est donc le personnage principal de La féroce, le dernier roman de l’Italien Nicola Lagioia ? Est-ce Clara Salvemini, la jeune femme nue au corps tuméfié déambulant dans la nuit qui apparaît, inquiétante et fascinante, dès les premières pages du livre ? Est-ce Vittorio Salvemini, le père, qui, à la tête d’une vaste entreprise de construction aux ramifications internationales, tient sa famille sous son joug ? Est-ce la Famille elle-même, cette famille italienne qui emprisonne et qui broie, et dont aucun des membres n’échappe à l’emprise ? Ou bien encore l’Italie tout entière, les turpitudes multiples qui y sont à l’œuvre, et, plus largement, notre époque, notre XXIe siècle, menaçant, menacé, qui semble prêt à nous engloutir tous, en poursuivant à l’aveugle le saccage de nos équilibres essentiels. Qui est donc cette Féroce annoncée par le titre du roman ?


Nicola Lagioia, La féroce. Trad. de l’italien par Simonetta Greggio et Renaud Temperini. Flammarion, 456 p., 23 €


Le roman de Nicola Lagioia, noir, progresse au fil des pages sur le mode de l’enquête. À partir de scènes clefs, emblématiques, les énigmes fondatrices du récit sont posées dès les premiers chapitres, prolongeant leurs ramifications tout au long du livre jusqu’à son dénouement brumeux. Les thèmes ainsi exposés se déploient en une construction complexe qui mêle différentes strates du temps, toutes finissant indistinctement par se rejoindre en un seul présent de la conscience.

Trois scènes, plus particulièrement, font figure de pivots. Dans la nuit lourde d’un quartier résidentiel de Bari, au cœur de la région des Pouilles, la pâle silhouette de Clara Salvemini, couverte d’ecchymoses, progresse, hallucinée, jusqu’au milieu de la route nationale. Cette nuit-là, Clara est retrouvée morte. S’agit-il d’un suicide comme on l’annonce ? N’est-ce pas, de manière plus trouble et plus compromettante pour sa famille, une disparition liée à la vie de perdition qu’elle mène depuis plusieurs années ?

Orazio Basile, un camionneur de la région, a été amputé d’une jambe à la suite d’un accident sur la route de Bari à Tarente. Avec ses compagnons du cercle récréatif de Tarente, il ressasse ses souvenirs et rumine en boucle pour lui-même le secret qu’il détient, lié aux conditions de la disparition de Clara Salvemini. Que sait-il et quelle est au juste son histoire ? Comment un destin subalterne tel que le sien a-t-il croisé celui de la famille Salvemini ?

Des années plus tôt, à une époque où se nouent déjà les drames à venir, la villa ancienne achetée par Vittorio Salvemini et réaménagée par lui avec une arrogance destructrice de parvenu est la proie d’un incendie. Quelle en est la cause ? Et pourquoi l’un de ses fils, le fragile et obscur Michele, lié à Clara par une solidarité indéfectible, s’est-il livré à cet acte criminel ?

Nicola Lagioia, La féroce

Nicola Lagioia © Leonardo Cendamo/Leemage/Flammarion

L’enquête qui traverse le livre, et qui tient de la quête et du tâtonnement, rejoint celle menée par Michele pour tenter d’élucider le mystère de la mort de sa sœur et dénouer les liens familiaux suffocants qui les ont bridés l’un et l’autre. À l’origine des trajectoires croisées dont le roman est parcouru, en amont des actes de violence qui s’y accomplissent, la figure omnipotente de Vittorio Salvemini est toujours là qui opère. Si Clara et Michele projettent l’ombre de leur couple pur et ténébreux sur l’ensemble du texte, Vittorio, pour sa part, en apparaît comme la source noire, lui qui diffuse son influence néfaste sur le récit. Le pouvoir de corruption de cet homme sans scrupules se révèle d’emblée illimité, irrésistible, contagieux comme une gangrène, agissant sur le cercle des notables véreux de la région comme au cœur de sa famille elle-même. Et si le mot de mafia n’est pas prononcé, le système mis en place par Salvemini est bien de cette nature, comme en témoigne la dimension tentaculaire de l’emprise qu’il exerce sur les autres : intimidations, pots-de-vin, menaces, pressions multiples, éloignement, tous les moyens sont bons pour réduire les volontés qui lui sont contraires et les soumettre à son implacable loi.

Maître de leurs destins, Nicola Laglioia soumet ses personnages à l’épreuve de ce pouvoir tyrannique. « En Italie la famille est sacrée. En général, les gens préfèrent la laisser les détruire », fait observer un journaliste à Michele au cours de son enquête. Sur les quatre enfants de la famille Salvemini, trois tentent désespérément, chacun à sa manière, d’échapper à la mécanique de domination mise en place par leur père et qui constitue son mode de vie et son mode de fonctionnement mêmes. Tous seront rattrapés par la chute – y compris Vittorio, comme happés par un piège qui se referme sur eux, englués dans un pourrissement inextricable. Sauf peut-être le plus faible, en apparence au moins : Michele.

Si Ruggero, l’aîné, s’est dirigé vers une brillante carrière d’oncologue, n’est-ce pas pour fuir l’héritage auquel son père le destinait à la tête des affaires familiales ? Il sera malgré lui entraîné dans les méandres d’un périlleux projet de complexe résidentiel mené par Vittorio dans la région protégée de la côte du Gargano, un projet qui menace d’engloutir la fortune familiale.

Si Clara a noué avec Michele, réprouvé au sein de sa propre famille, des liens si indéfectibles, en marge de la volonté de ses parents, n’est-ce pas, là aussi, pour résister et tracer sa propre voie ? Elle laissera sa vie dans cette lutte. Quant à l’instable Michele, s’il semble le plus démuni face à la puissance virile de son père, face à la force brute incarnée par ce dernier, n’est-ce pas lui, à la fin, qui tient tête à un Vittorio vieillissant au terme d’un combat aux allures titanesques ?

La féroce, aujourd’hui traduit en français, a valu à son auteur en Italie le prestigieux prix Strega, attribué en 2015. D’une écriture nerveuse et sensible, Nicola Lagioia met en scène dans ce livre au pouvoir d’évocation très prenant le face-à-face entre des enfants et leur père, et leur combat pour exister malgré lui, traçant au passage un beau portrait féminin, le portrait magnétique et intrigant de Clara Salvemini. En écrivain de son temps préoccupé par les grandes tensions qui parcourent notre monde, il imagine en Vittorio Salvemini un personnage emblématique d’entrepreneur sans scrupules qui, s’il est ici italien, pourrait, tout aussi bien, être d’ailleurs et de partout.

Stéphanie de Saint Marc

À la Une du n° 41

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