Le sixième épisode de la chronique « À l’écoute » coordonnée par Gérard Noiret lit deux éditions bilingues, Antinoüs, composé en anglais par Fernando Pessoa, et Comment retarder l’apparition des fourmis de José Carlos Becerra, la traduction de Colloques avec mon Démon de Mario Andrea Rigoni, L’ombre portée de Marie Étienne et Un visage habituel de Jean-Claude Leroy.
Fernando Pessoa, Antinoüs. Trad. de l’anglais (Portugal) par Yvan Quintin. Édition bilingue. ErosOnix, coll. « Classiques », 87 p., 14 €
Considéré comme le plus grand poète portugais, Fernando Pessoa (1888-1935) a écrit une partie de son œuvre en langue anglaise. Le lecteur français peut aujourd’hui découvrir (en bilingue) son long poème Antinoüs, rédigé entre 1915 et 1921, dans une nouvelle traduction d’Yvan Quintin qui se distingue par sa grande sensibilité. « The boy lay dead, and the day seemed a night / Outside. The rain fell like a sick affright » (« Le garçon gisait mort, dehors on aurait dit / La nuit. Il pleuvait, même effroi de la nature ») : ce garçon n’est autre qu’Antinoüs, l’amant de l’empereur Hadrien, noyé dans le Nil dans des circonstances mystérieuses – que Marguerite Yourcenar évoquera à son tour dans les Mémoires d’Hadrien. L’instructive postface d’Anibal Frias nous propose différentes clés pour comprendre le poète portugais, son approche du désir, son usage des hétéronymes (le brusque Alberto Caeiro, le plus mélancolique Ricardo Reis, l’aventurier Alvaro de Campos…). Landa wo
Marie Étienne, L’ombre portée. Préface de Marie Joqueviel-Bourjea. Apic, 124 p., 500 dinars
Pour Marie Étienne, la poésie est « une denrée dont on oublie la force, la clémence, la surprise ». Trois qualités qu’une femme abandonnée mobilise pour dire sa douleur et s’écarter de l’ombre portée de son amant. Ici, comme l’écrit Marie Joqueviel-Bourjea dans sa préface, le poème est le fruit d’« une conception rhapsodique de l’écriture » qui rapproche et oscille entre le récit, le journal et le théâtre. Ayant longtemps travaillé avec Antoine Vitez, Marie Étienne puise dans La mouette de Tchekhov une énergie polyphonique et libératrice. Dialogues fragmentaires, mots désarticulés, didascalies en refrain, questions en suspens, silences sans nom, cris prêts à jaillir : la souffrance (dé)structure le poème, déjà hanté par l’image, « ce reste laid de l’amour ». L’introspection est une distanciation mais aussi une réappropriation du droit de raconter et de choisir sa perspective narrative. Le mot d’ordre : « non écrire sur l’amour, mais éclairer ce qui en lui absorbe et contrarie ». La poésie devient une opération de démêlage, un soulèvement contre « la dictature protéiforme des sentiments », un rêve d’évasion qui privilégie l’effort et refuse le renoncement. Sensible et intransigeante, cette écriture comble le manque face à la rupture qui recommence. Khalid Lyamlahy
Jean-Claude Leroy, Un visage habituel. Rougerie, 64 p., 12 €
Si Cioran se faisait un allié de « l’inconvénient d’être né », c’est plutôt l’angoisse qui aide Jean-Claude Leroy à exister. Elle est une souffrance mais, étrangement, elle vient conjurer la mort : « la trahir, c’est me tuer / mon angoisse m’appartient / son étoffe, c’est la mienne ». Tout « espoir anéanti », il porte son propre deuil, vivant sans vivre dans cette « époque épuisée » où la vie n’est pas la vie. Est-il condamné à « errer indéfiniment / ou s’ancrer à l’endroit du manque », entre présence et absence ? Il y a chez ce poète qui cherche son vrai visage une quête éperdue de l’identité se dérobant sans cesse, compagnon de qui il est, sans pouvoir coïncider, d’où une immense solitude intérieure doublée d’une « misanthropie paradoxale ». Cette quête existentielle ne saurait s’accommoder des faux-semblants et, loin des « faiseurs de vérités invérifiables », inspire une écriture sobre où chaque mot, même le plus banal, doit engager l’être, même si la poésie peut être vénéneuse : « libre folie évadée de tout et de toujours / gorgée d’air initiale, poésie, poison où je patauge ». Alain Roussel
José Carlos Becerra, Comment retarder l’apparition des fourmis. Édition bilingue. Trad. de l’espagnol (Mexique) par Bruno Grégoire et Jean-François Hatchondo. La Barque, 96 p., 21 €
José Carlos Becerra (1936-1970), poète mexicain mort accidentellement à trente-quatre ans, célébré en son temps par Octavio Paz, est connu surtout pour Récit des événements. On le (re)découvre ici avec une suite de poèmes dont on a l’impression qu’ils ne s’arrêtent jamais, à une virgule près. L’amour, le voyage, l’écriture, n’ont qu’une seule destination, si l’on peut dire : la mort. La mort qui gangrène tout. Les fourmis sont là, invisibles et omniprésentes, elles travaillent le réel de l’intérieur : « un masque ne ment pas, / c’est l’effort / d’une femme qui revient la nuit / avec une discrétion toute naturelle ». On peut penser poésie mystique, mais c’est une mystique physique : « quelque chose semblable à la chaleur absorbée de l’assentiment ». On peut penser passé, mais c’est un passé qui s’est déjà installé dans le futur, « l’ordre terrible du mouvement ». Il n’y a pas de recette miracle pour arrêter les fourmis, la mort gagne du terrain sur tous les terrains. Le poète même échouera contre ses mots, quelques jours après l’écriture de ce livre, « comme contre une cible invisible ». Roger-Yves Roche
Mario Andrea Rigoni, Colloques avec mon Démon. Trad. de l’italien par Michel Orcel. Arcadès Ambo, 95 p., 14 €
Est-ce un hasard si les éditions Arcadès Ambo publient de concert l’Abrégé des rêveries sur la nature primitive de l’homme de Senancour (1770-1846) et Colloques avec mon Démon de Mario Andrea Rigoni (1948-2021), essayiste, traducteur et poète italien ? Sans doute pas, Michel Orcel étant l’éditeur/préfacier des deux ouvrages, et le traducteur du second. N’empêche que la coïncidence est frappante, d’autant que ce poétique Colloques avec mon Démon – par-delà les liens « léopardiens » qui unirent l’écrivain italien et le poète/traducteur/éditeur français – est finalement d’une veine assez proche du sensualisme mélancolique cher à l’auteur d’Oberman. Cela dit, Mario A. Rigoni, qui traduisit et édita Cioran, apporte dans ces poèmes une touche de noirceur (noir de pêche, velouté, plutôt que noir d’os sévère !) pimentée parfois de nihilisme démoniaque – mais qu’un subtil humour sauve du désastre absolu. : « L’œil vitreux / Du nouveau Loth verse des larmes de sel / En regardant la destruction fumer. » La collapsologie versifiée ? Voire… François Boddaert
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Salon de la revue 2026 - Pour fêter les 150 ans de La Revue de Belles-Lettres, nous avons demandé aux membres de la revue de choisir un texte librement et de nous en dire quelque chose. Laissons-nous porter par ces voix et ce qu’elles éveillent en nous.
Salon de la revue 2026 - La moitié du fourbi déploie un rapport d’une grande originalité avec le réel et ce qui nous entoure. De numéro en numéro, son équipe explore des possibles formels et narratifs extrêmement stimulants, rêvant ensemble d’un monde plus apaisé et malin.
Salon de la revue 2026 - Marie Virolle revient sur la longue et riche histoire d’A littérature-action. Entre France et Algérie, s’y déploient des imaginaires, des regards sur la réalité du monde, un certain engagement citoyen. Défense d'une revue qui résiste.
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Salon de la revue 2026 - Partenaire du Salon de la revue, En attendant Nadeau vous invite à découvrir un événement unique qui met au centre le partage des idées et des arts. Une façon, dans une époque qui manque de lucidité, de comprendre la richesse, l'énergie et les bienfaits qu'apportent les revues.
Olivier Penot-Lacassagne a composé une précieuse anthologie de poèmes amérindiens contemporains. À l'écoute de voix rares, ce livre est une mosaïque de mondes, d'existences et d'imaginaires.
Notre chronique « En bref » s'arrête sur des romans de W.E.B. Du Bois et Gün G. Ayurzana, sur des poèmes de la Québécoise Gabrielle Filteau-Chiba, sur l'histoire potentielle du monde juif musulman qu'envisage Ariella Aïsha Azoulay. Et enfin sur l'ouvrage qu'Élie During et Dork Zabunyan consacrent à Gilles Deleuze.
Rescapée des camps de la mort où elle fut déportée comme Rom, l'artiste autrichienne Ceija Stojka (1933-2013) a créé environ un millier d’œuvres picturales, qui sont autant d'hommages aux innocents massacrés. Le musée des Beaux-Arts et d’Archéologie de Besançon lui consacre actuellement une exposition.
De Mai 68 au Chili en passant par Tian’anmen et la Tchétchénie, Alain Keler s'impose comme un photographe de premier plan. La rétrospective que lui consacrent les Rencontres photographiques d’Arles est à la hauteur d'une œuvre qui travaille en profondeur l'événement.
Organisée par le collectif Essence Carbone à la Maison Henri II de La Rochelle, l'exposition « Polysémie du vide » explore le thème du vide à travers des œuvres d'art d'une grande diversité. On a été saisi par sa force et la qualité de sa conception.