Cinq poètes

Cinq poètes qui voyagent, chacun à sa manière, entre la poésie et la vie et qui dessinent ainsi les contours d’une poésie existentielle : l’écriture à vif de Lionel Bourg, la révolte de l’être chez Jean-Claude Leroy, la colère, le désespoir, la tendresse dans l’écriture de Germain Roesz, le regard sur la sculpture de Joël Gayraud, la leçon des choses chez Sebastian Reichmann.

Cinq poètes : Lionel Bourg, Jean-Claude Leroy, Germain Roesz…

« Arrive un printemps » par Germain Roesz (2020) © D.R.


Lionel Bourg, Où se perdent nos pas. Fata Morgana, 48 p., 12 €


Lionel Bourg, c’est une écriture qui fait crier les mots, une voix éraillée, mêlant révolte et tendresse au fil de la phrase écrite dans une belle langue française, presque classique. Cette fois, avec Où se perdent nos pas, le ton est plus apaisé, et l’auteur, dans une coulée verbale toujours de haute tenue, au bord de la confidence, nous entraîne parmi les morts, les siens, avec lesquels il vit et respire, ses fantômes qui peuvent être familiers, cinématographiques ou artistiques (ceux de Wim Wenders ou de Hopper), littéraires ou anonymes à « l’aspect terrifiant » qui hantent « les morgues provisoires des camps de réfugiés ».

Lire ce texte, c’est entrer dans l’intimité de Lionel Bourg, le lieu où il vit – où les morts, bien qu’invisibles, « circulent en toute liberté » par les portes ouvertes de sa mémoire –, les livres, les objets, les peintures qu’il aime, les promenades dans la ville ou ailleurs, les contrées pluvieuses qu’il affectionne particulièrement, « les provinces bourrues, marquetées de guérets, de garennes ou de landes livrées à la prolifération des bruyères ». Les dessins sont d’Olivier Jung.


Jean-Claude Leroy, Tu n’es pas un corps. Encres de Gwenn Audic. Le Réalgar, 80 p., 13 €


La facilité consisterait à inscrire le dernier livre de Jean-Claude Leroy dans le genre d’une poésie engagée, avec ce que cela comporte d’idéologie et de formalisme. Ses poèmes ne viennent pas seulement en écho des luttes qu’il mène dans la vie réelle, mais ils sont surtout une expression par la parole d’une révolte totale de l’être contre les conditions qui lui sont faites, dans la société spectaculaire, au sens de Guy Debord, comme dans le langage où il faut libérer les mots, retrouver « la magie rieuse » de la « langue archétypale de la tribu ». Il y a un espoir désespéré, un « vain combat », dans son écriture qui se dresse face à toute forme d’oppression, qu’elle vienne du réel ou de la pensée : « le feu de la vie n’a pas perdu ses dents », écrit-il. S’il y a une valeur qu’il revendique, c’est l’amour, tel qu’on peut le vivre malgré tout pour « respirer la vie » au présent. « Le croisement du rien rieur avec la béance du vide », voilà ce qu’incarne le livre de Jean-Claude Leroy.


Germain Roesz, Dans la paroi de verre. Les Lieux-Dits, 108 p., 12 €


Peintre, Germain Roesz « pense avec la peinture, est pensé par la peinture ». Poète, il tente avec Dans la paroi de verre de « lever le voile de la transparence, tout comme celui de l’opacité ». Il parle d’un lieu en lui-même où la souffrance du corps le force à porter sur le réel un regard différent : « Faut-il le malheur la peur le tourment / pour envisager / voir autrement / le monde que je crois tenir ». Comme dans sa peinture, sa poésie, où les couleurs sont très présentes, n’avance pas « en ligne droite ». Elle voyage dans une sorte de chaos sans chercher à l’organiser, ouvrant ainsi de multiples chemins, dans le dit et le non-dit, à l’affût de tout ce que le regard peut saisir au fil des jours et, intuitivement, de ce qui reste insaisissable. Au fil des poèmes, il exprime sa colère, son désespoir, sa tendresse, dans une sorte de halètement, bégayant la vie, en quête d’une « assomption intérieure » peut-être impossible. Mais, de toute façon, Germain Roesz sait que « les poètes mordent à pleines dents / le cœur des étoiles ».


Joël Gayraud, Les tentations de la matière. Poèmes sur des sculptures de Virginia Tentindo. Éditions Pierre Mainard, 64 p., 18 €


Ces poèmes de Joël Gayraud, qui est par ailleurs traducteur et essayiste – il est notamment l’auteur d’une étude approfondie et prospective sur l’utopie, « L’homme sans horizon » – s’appuient sur des sculptures de Virginia Tentindo. Entrer dans l’univers mythologique de cette artiste originaire de Buenos Aires, c’est se confronter à des divinités mi-humaines, mi-animales, tour à tour fascinantes et obscènes qui impliquent autant le toucher que l’œil. Incarnées dans la matière, ces créatures demandent à être célébrées telles qu’elles sont, et les poèmes de Joël Gayraud, qui les évoquent ou invoquent, c’est selon, sont comme des offrandes.

Voici en entier le poème sur la sculpture intitulée par l’artiste « Bacchus Dionysos » :

« Lorsque le deux fois né

aux lèvres de minium

coiffé du bonnet phrygien

a poussé la porte du bar

à califourchon sur sa panthère noire,

la foudre a fendu le comptoir

où s’élève la fumée des cigares

dans les volutes du piano jazz

De la brèche

jaillit une fontaine de vin nouveau

et Ariane la solitaire

juchée sur son tabouret de travail

y remplit la coupe d’émeraude

Et elle la tend au fils du feu

ni homme ni dieu

le bouc au masque de phosphore

venu la délivrer

de sa servitude millénaire »

Cinq poètes : Lionel Bourg, Jean-Claude Leroy, Germain Roesz…

« Bacchus Dionysos ». Photo de Luc Joubert © D. R.


Sebastian Reichmann, La moquette de Klimt. Préface de Petr Král et enluminures de Tomáš Frýbert. Non Lieu, 98 p., 12,50 €


Les poètes de l’Europe centrale ont souvent un sens du concret qui se donne comme tel, refusant tout glissement vers l’abstraction où les mots ne seraient que des mots. D’origine roumaine, Sebastian Reichmann s’inscrit dans cette démarche qui est aussi et surtout une manière d’être. Il est l’homme d’un pays que n’indique aucune carte et qu’il dessine au fil de ses lentes déambulations à Paris, Prague, Vienne, Budapest et Bucarest, attentif à tous ces détails de la vie réelle qu’il intègre dans une sorte de rêverie existentielle où règne la synchronicité des événements. Il se livre en toute confiance au jeu inconnu du hasard, prenant la leçon des choses et acceptant avec une sorte de nonchalance ironique les aléas du quotidien et même de l’amour, tel ce « brusque déboîtement mental / comme en écho d’une lancinante douleur / à l’épaule droite effleurée / par la porte de la maison qui/claque pour toujours/une autre porte s’ouvre et puis une autre / qui donne sur la montagne // et c’est parti / vers le sommet main dans la main ».

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