Faire de la photographie en prison

Entre 2016 et 2018, le photographe Maxence Rifflet a visité une dizaine d’établissements pénitentiaires, principalement en Normandie. Dans sept d’entre eux, aux architectures très différentes, comme la minuscule prison de Cherbourg (47 places, inaugurée en 1827), le centre de détention de Val-de-Reuil (ouvert en 1990, prévu pour 800 détenus), ou celui de Condé-sur-Sarthe (inauguré en 2003), il est entré avec son appareil photographique et toutes les autorisations requises pour faire des images. À partir de ce cheminement dans un univers qui lui était inconnu, il a construit plusieurs expositions et un livre singulier, où alternent son récit, des images d’archives, ses photographies, celles faites par des détenus mais aussi des clichés coréalisés avec ces derniers.


Maxence Rifflet, Nos prisons. Le Point du jour, 268 p., 32 €

Exposition Nos prisons, jusqu’au 27 novembre 2022. Centre d’art Le Point du Jour, 50100 Cherbourg-en-Cotentin


Un matin de ces deux années de travail sur la détention, la fille de Maxence Rifflet, dépitée de voir son père partir à nouveau, lui révèle qu’elle « s’amuse à dire à ses copains que son père est en prison, et elle jubile d’observer leurs réactions […] Pourquoi, me demande-t-elle parfois, aller dans des endroits pareils passer du temps avec des prisonniers, alors que tu pourrais rester avec moi ? ». Cette question apparemment naïve hante à juste titre la démarche du photographe. Le livre s’ouvre en effet sur un terrible portrait de Christine, détenue, qui, refusant de se soumettre à une séance de photographie biométrique, a été maintenue violemment devant l’objectif par les surveillants pour rappeler aux lecteurs comme au photographe que l’usage de la photographie fait partie du processus pénal, depuis Alphonse Bertillon au moins. Être incarcéré, c’est d’abord être mis à nu pour une fouille intégrale puis livrer son visage à un photographe pénitentiaire.

Nos prisons, de Maxence Rifflet : de la photographie en prison

Julien H. dans une cour de promenade de la maison centrale de Condé-sur-Sarthe (mai 2016) (photographie réalisée en collaboration avec Julien H.) © Maxence Rifflet

Que peut bien vouloir faire dans une prison un photographe connaissant cette violente omniprésence du regard, symbolisée par les figures du panopticon et de l’œilleton ? Avant d’entrer, Maxence Rifflet a beaucoup réfléchi, il a beaucoup lu, surtout sur l’histoire des prisons et particulièrement sur celle de leur architecture. C’est une des lignes de force de son travail. Il a rencontré Christian Demonchy, architecte du centre expérimental de Mauzac, accordant plus de libertés aux détenus, voulu par Robert Badinter à son arrivée comme garde des Sceaux au début du premier septennat de François Mitterrand. Demonchy construisit d’autres établissements, moins novateurs, tels que la maison d’arrêt de Villepinte. Rifflet a rendu visite à Robert Badinter, il a regardé en détail les gravures de Piranese, réalisé une maquette en argile de ces « prisons imaginaires » ; surtout, il a regardé les centaines de photographies prises depuis la fin du XIXe siècle, et lu avec la plus grande attention Surveiller et punir, le maitre livre de Michel Foucault.

Le livre qu’il propose n’est donc pas un livre de photographies de prison de plus – la prison, avec les camps de migrants, est, à certains égards, le passage obligé de nombreux photographes contemporains, comme l’avait montré en 2010 l’exposition L’impossible photographie au musée Carnavalet. Contrairement à d’autres, Rifflet n’a pas cherché à jouer sur les limites, bien au contraire ; sur certaines images, des parties interdites à la photographie (des vues des murs d’enceinte, par exemple) ont été « effacées à la demande de l’administration ». Il n’a pas voulu non plus mettre les détenu.e.s dans des complicités illicites, pour éviter qu’après son départ ils ou elles en paient les conséquences. Paradoxalement, et c’est aussi le sens de son titre, l’ouvrage est subversif. Cette résistance au carcéral nait d’un parti pris des plus simples sur le papier, mais très rare car très exigeant : ce que fait Maxence Rifflet en prison, c’est tenter de pratiquer pleinement la photographie, radicaliser à l’extrême la manière dont le compositeur Nicolas Frize a pu pratiquer la musique en détention dans le passé.

Nos prisons, de Maxence Rifflet : de la photographie en prison

Il n’y a pas de candeur dans ce geste, mais le constat simple qu’il faut se déprendre de l’exotisme qui colle à la prison pénale depuis sa création, et que la littérature, l’art et le cinéma ont largement alimenté jusqu’à en faire un espace à part, constituant une photographie pénitentiaire comme il existe une photographie animalière. Si parfois Rifflet y cède en photographiant un graffiti ou une astuce d’aménagement du quotidien, il tient sa ligne : prendre le contre-pied, faire comme Courbet, emprisonné en 1871 à Sainte-Pélagie, qui y peint une grappe de raisins. Il faut éviter de croire que la photographie va rendre compte de la condition des détenus ou restituer l’enfermement. Rifflet ne purge pas une peine, il n’est pas non plus en préventive. Il est celui qui est reçu par le directeur, celui qui sort en fin de journée, que les surveillants apprécient plus que les détenus même s’ils ne comprennent pas bien ce qu’il fait. C’est sous la dénomination commune et des plus banales d’« atelier artistique » que Maxence Rifflet est entré en prison. Pendant quelques jours, ici dans la salle dévolue aux activités culturelles, ailleurs dans les quartiers de détention, et même dans des cellules, il a « fait de la photographie ».

Peu d’artistes aiment perdre la maitrise, lui a accepté de se déprendre ; lors de ces séances, il a été d’accord pour ne pas comprendre, comme avec Julien qui arrive en costume avec un seau en plastique, une pomme et une patate. Il a bien voulu devenir dans certains cas un simple exécutant (appuyer sur le déclencheur quand son interlocuteur lui dirait de le faire), un pourvoyeur de matériel – prêter des appareils et développer les négatifs –, le témoin et l’enregistreur d’une performance – celle imaginée par deux femmes à la maison d’arrêt de Rouen, se livrant à des exercices d’acrobatie et d’équilibre grâce à l’étroitesse de leur cellule –, un photographe de paysage – comme lors de sa visite à la prison expérimentale de Mauzac ou dans une série d’images de l’établissement prises du dehors (le centre de détention de Caen observé le jeudi 7 juillet 2016 depuis la rue du Pot-d’Étain).

Rifflet sait être aussi un formidable portraitiste. Deux portraits se font écho : celui d’Annick, détenue âgée qui tenait un « bar à champagne », allongée sur une table haute, les cuisses dénudées, dans une tenue « légère » au milieu de la salle des ateliers dont le mur est percé d’un énorme œilleton ; et celui du « grand Robert » (Robert Badinter), assis dans un confortable fauteuil de son bureau, avec dans les mains la maquette de Mauzac, « sa » prison. Maxence Rifflet invente avec les femmes et les hommes qu’il rencontre une pratique singulière qui ne passe pas que par l’image. Le photographe fait de l’image le lieu d’un dialogue.

Nos prisons, de Maxence Rifflet : de la photographie en prison

Robert Badinter tenant 
entre ses mains la maquette d’un pavillon 
du centre de détention de Mauzac (juin 2018) © Maxence Rifflet

Le livre pourra en ce sens surprendre : il est construit en sept chapitres, sept unités de lieu (chaque chapitre s’ouvre sur une photographie aérienne de l’établissement pénitentiaire, découpée et placée sur une page blanche où figurent aussi le nom de l’architecte, la date d’ouverture et le nombre de places, sans oublier l’échelle). Si les images dominent, le texte écrit par le photographe prend une place importante. Tous ces textes sont des récits à la première personne – c’est la manière du photographe d’être dans l’image. Rifflet fait part de ses doutes, de ses questions d’abord, puis, quand il « entre » en détention, relate les étapes du travail, les échanges, les moindres gestes. Ce photographe aime les détails, non pour en faire des natures mortes, mais parce qu’il ne supporte pas l’imprécision, le flou.

S’il laisse à chacun de ses partenaires son indépendance – la peur du geste autoritaire traverse le livre de bout en bout –, il n’en demeure pas moins que se dégage de ces agencements – qui prennent parfois la forme de montages ou de compositions – une vision de l’art photographique davantage qu’une vision de la prison. Si Rifflet est un artiste, c’est que sans cesse il cherche à inventer avec ses partenaires de travail des formes nouvelles, mais aussi des expériences d’images inédites, comme lorsqu’un homme de la prison de Cherbourg s’empare d’une surface réfléchissante apportée par le photographe et produit des effets de lumière. Il s’agit bien de s’emparer de la prison avec les détenus pour se jouer de l’architecture. On notera d’ailleurs que, non sans malice, Rifflet, qui le cite pourtant largement, n’a pas tiré le portrait de l’architecte Demonchy. À la prison de Villepinte, l’une de ses réalisations, Rifflet livre le portrait de jeunes gens discutant dehors (« dans la cour de promenade le lundi 24 septembre 2018 », précise la légende). L’un d’eux porte un survêtement tricolore de l’équipe de France de football. Ce photographe n’a décidément pas l’œil dans sa poche : ce sont bien « nos prisons » qu’il nous donne à voir.

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