Darras en 3D

Décidément, le grand Jacques ne fait jamais les choses à moitié. Trois recueils, de longueur et d’importance inégales, parus chez trois éditeurs différents – grâces leur soient rendues –, illustrent, si besoin était, d’abord la prolixité, ensuite la fécondité et enfin la multiplicité de Darras. Quatre à quatre, il monte les marches qui le ramènent du côté de sa Picardie natale. Sur un tempo plus indolent, il suit rêveusement la course « tout ensemble effrénée et immobile » de la Maye, « son » fleuve côtier de prédilection, avant de boucler son vaste cycle sur l’évocation monacale d’un piton rocheux au large de l’Irlande. À l’heure où d’autres rendent les armes, il fait feu de tout bois. Et sa triple salve, faisant la part belle à la gouache, au poème, à la pensée, le consacre authentiquement tri-dimensionnel. 


Jacques Darras, Le chœur maritime de la Maye. Le Castor Astral, 150 p., 18 €

Jacques Darras, Je suis une rivière. Textes et gouaches. Éditions de la librairie du labyrinthe, 64 p., 14,50 €

Jacques Darras, Quatre à quatre vers le Nord. Cours toujours, 70 p., 12 €


Picard et fier de l’être, Darras est pourtant tout sauf de sa paroisse, de sa chapelle. C’est qu’il est avant tout européen. De France mais aussi d’outre-Quiévrain. Un peu des Pays-Bas, et d’Angleterre, sur la rive d’en face, presque entièrement. Sa région natale, la Somme, il ne la sollicite qu’à proportion de sa capacité à additionner, jamais à soustraire. Ainsi, Quatre à quatre vers le Nord, titre qui compte plus d’un jeu de mots dans son énoncé, incarne joyeusement ce sens du multiple et de la multiplication. Bien que mince, et parfois controuvé, le recueil tout en quatrains, outre qu’il rapatrie le poète pérégrin, fait somme, au sens où, par-delà l’anecdote ou le lieu littéralement commun, il condense en même temps qu’il évide :

« Nord, la force la forge. L’eau le feu. Le vieux Thot,

Le Germain. Oui mais la douceur aussi, les étoffes,

Les tissus, la garance d’Arras, les cramiques

Houblonnées par la bière. Quatre lettres, le cosmos. »

Trois recueils de Jacques Darras, poète tri-dimensionnel

Jacques Darras (2009) © Jean-Luc Bertini

Le Nord, donc, mais aussi la Maye et la Manche. Premier étage de la fusée Darras. Lancement après lancement, tous effectués depuis la rampe de Bernay-en-Ponthieu, où Darras naquit il y a plus de quatre-vingts ans, trajet et trajectoire, constamment repris et corrigés, se font tantôt plus amples, tantôt moins. À l’image du cheminement opéré au sein du Chœur maritime de la Maye, où le poète choisit de remonter aux origines lointaines du Brexit géologique qui sépara, jadis, la Grande-Bretagne du continent européen, avant de reprendre sa marche en avant, progressant de toponyme en nom de pays (Deal, Drumcliffe, Eastbourne, Lindisfarne…), pour terminer son périple à même les degrés taillés dans la roche de l’île de Skellig, au large de l’Irlande. Pèlerinage réorienté vers le grand Ouest – to go west, dans l’anglais de Joyce, c’est mourir – et revisité en mémoire par un voyageur qui revendique haut et fort la dimension du temps, bien davantage que celle de l’espace.

Je suis une rivière, à la parfaite ambiguïté lexicale – s’agit-il d’être ou de suivre le cours d’eau ? les deux, mon capitaine ! –, se veut avant tout acte de pensée. Penser in situ l’identité au sein de la contradiction, penser l’anonymat (« Le plus difficile est l’anonymat ») alors que vivre, c’est nourrir des désirs de sommet, de renommée. Suivre le lit du fleuve, dans lequel il s’est si souvent baigné, tout en (se) réfléchissant en son miroir. Un miroir où l’humour, toutefois, préserve des pièges du narcissisme :

« Comprenez-vous pourquoi j’emporte partout la Maye avec moi ?

Jusque sur la rive d’en face.

May(e) I ?

Yes, you May !

Traverser, traduire, la seule façon d’être dans « l’à la fois ». »

Trois recueils de Jacques Darras, poète tri-dimensionnel

Chemin faisant, remonte à la surface la généalogie du poème, plus que la vie du poète : « Farine raffinée du poème. / À ne surtout pas séparer du son. / Par tamisage. / On choisit le mot vent (v, e, n, t) fuyant au ras du sable. / On cueille ensuite le mot van (v, a, n) aux mains du vannier qui le destine au vanneur, trinité lexicale toujours active. / On souffle, on dissémine. / Vent, van, vanne, vanneur, vannier, vanneau, etc. »

Pensant le poème, Darras le dispense à volonté. De fait, cette « espèce de chanteur » fait de la paronomase sa figure de prédilection : « le chantier, le chanter ». Et de l’anaphore le principal carburant de sa poésie pneumatique, axée sur la redondance et la duplication. Anaphore qu’il aime à déployer, en de longs versets où Whitman le dispute à Claudel, pour ce qui est de la parenté (kinship, mot qu’il affectionne entre tous). Dernièrement, il sollicite de plus en plus l’image, à la faveur de gouaches signées de sa main et reproduites – en couverture du Chœur maritime de la Maye, à chacune des pages de Je suis une rivière. Déluge de couleurs, crues et (faussement) naïves, qu’on dirait blakiennes, s’il n’y avait cette irréductible différence entre l’aquarelle du poète du « Tigre » et la gouache du natif de Bernay. Mais déluge dont il ressort plus vivant que jamais.

Parvenu au terme (provisoire, s’empressera-t-on de préciser) d’une entreprise poétique sempiternellement reprise, quoique toujours frappée d’incomplétude – « Le poème, quoi ! L’incomplétude du poème ! »—, l’auteur n’a pas pu ne pas s’interroger sur le choix du mot qui, tout en bas de la dernière page du huitième et dernier volume du cycle de la Maye, le représentera, au moins symboliquement. Aujourd’hui et pour la postérité. Alors, ce mot, qui est tout sauf celui de la fin, tout sauf testamentaire, quel est-il ? Danse, au pluriel :

« mais préfère garder le roulis de l’aller

Dans les jambes, les pieds, pour de futures danses. »

Trois recueils de Jacques Darras, poète tri-dimensionnel

Preuve que Darras n’en aura jamais fini (« Nous n’en aurons jamais fini avec la mer »), qu’il reviendra – « Revenir est l’infinitif de la mer ». Sous le pied, sous le poème, l’énergie se garde intacte. Sous la page, la plage, et inversement : « Une page est comme / Une plage, la plage comme une page grouillant de sens ». Un pied (forcément marin) sur la mer toujours recommencée, l’autre sur la terre ferme, à laquelle le lie un « pacte semellaire [sic] / Naturel », Darras danse. Danse et contredanse : danse en vis-à-vis, d’origine française ; country dance, d’origine anglaise. Ni valse, ni bourrée, encore moins mazurka, ce serait plutôt la danse ancestrale des Gilles de Binche qui viendrait à l’esprit. Celle que son complice de toujours, l’acteur Jacques Bonnaffé, mime jusqu’à la transe :

« Ils dansent, ils dansent la danse de la terre fructifiante.

Ils dansent ils font fructifier la danse par la danse.

Ils dansent la multiplication des feuilles dansent le dépouillement des feuilles.

Ils dansent la graine de la danse qu’ils sèment qu’ils replient en tournant.

Ils dansent ils tournent ils entraînent le mouvement de tourner avec eux. »

(Van Eyck et les rivières dont la Maye)

À l’heure du Jugement dernier, c’est sûr, le derviche tourneur dansera comme un beau diable !

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