Scènes de guerre en Ukraine

Ukraine

Dans l’océan de l’édition, le théâtre n’a plus qu’une petite place occupée par quelques maisons résistantes, dont la bien nommée L’Espace d’un instant (soutenue par la Maison d’Europe et d’Orient). Cette maison a beau être une structure fragile, elle sait ce qu’elle veut : éditer sur papier des pièces écrites par des dramaturges de la partie Est de l’Europe. Mauvaises routes est donc une pièce traduite de l’ukrainien et publiée en France récemment, en mars 2022. Son auteure, Natalka Vorojbyt, est une dramaturge reconnue, née à Kyïv en 1975 et formée à l’Institut de littérature Maxime-Gorki de Moscou. Elle a déjà été traduite et jouée dans de nombreux pays européens.


Natalka Vorojbyt, Mauvaises routes. Trad. de l’ukrainien par Iryna Dmytrychyn. L’Espace d’un instant, 92 p., 13 €


Mauvaises routes a été écrite en 2016, deux ans à peine après l’invasion de la Crimée par la Russie. Elle se déroule au cours de ces années-là, 2014-2016, dans le Donbass, région déjà déchirée et violée aux sens propre et figuré. Le lecteur français, lui, découvre la pièce en 2022. S’il est un peu distrait, pourtant, il risque de penser qu’elle a été écrite aujourd’hui, là, maintenant, après le 24 février 2022, date officielle du début de la « guerre d’Ukraine ». Alors, il comprend que tout ce qui se passe aujourd’hui se passait déjà en 2014-2016 ; que la guerre est dans la paix comme le jaune est dans le blanc de l’œuf ; que les dates ne sont que des repères, des aiguilles fichées dans le temps pour que nous autres, êtres humains, ne perdions pas entièrement la tête.

Natalka Vorojbyt : scènes de guerre en Ukraine

Près de l’aéroport de Donetsk (mai 2015) © CC4.0/Mstyslav Chernov

Revenons à la pièce. Elle est divisée en deux parties. La première est un long préambule écrit à la première personne par Natalka Vorojbyt, prénommée Natacha dans ces pages. Elle s’adresse à un officier de trente-huit ans, pro-russe, qu’elle tutoie et à qui elle explique qu’elle a décidé de faire une enquête sur l’aéroport de Donetsk. La voilà donc aux prises avec un ennemi, ce guerrier qui l’attire physiquement, dont elle sait qu’il a « déjà tué quelqu’un pour de vrai ». La situation est tragicomique, le ton est faussement léger, la narratrice brille de sagacité et de désir.

Des détails réalistes, souvent drôles et sordides à la fois, jonchent ces vingt pages de préambule, résumant la brusquerie et le sang qui s’étalent sur les pages de nos journaux depuis le mois de février. Des organes sont volés sur les blessés que l’on opère ; des portables sonnent, qui viennent de la poche de cadavres. « Dans notre pays, depuis l’annexion de la Crimée, il reste bien peu de mer. Celle d’Azov est une mer humble, pour les pauvres », écrit Natacha-Natalka. Nous qui ne la connaissions que par les médias et la guerre, nous ne savions pas que la mer d’Azov offrait à tous des kilomètres de répit, de calme et de côtes bordées de pins.

Natalka Vorojbyt : scènes de guerre en Ukraine

Au nord-ouest de Donetsk (mai 2015) © CC4.0/Mstyslav Chernov

Mauvaises routes se poursuit par une seconde partie qui semble avoir été écrite par l’auteure, micro à la main, au fil de sa traversée du Donbass assiégé. Six fragments se succèdent, où les personnages ont rarement des noms : trois adolescentes ; une femme ; un militaire ; lui ; elle ; Vassia, la femme de Vassia… Ils sont simples, ils n’ont rien d’héroïque, il arrive même qu’ils soient minables, comme vous, comme nous. Mais ils sont à l’image d’un pays occupé et martyrisé depuis des générations : ils n’ont plus vraiment de pensée politique, ils frappent, tuent, meurent, survivent. Certains sont d’une brutalité inouïe. La tension homme-femme que l’auteure réussit à mettre en mots fait trembler parce que c’est la tension qui se résout dans le viol.

Il faut lire le fragment numéro 5, qui voit une jeune fille essayer de déjouer un militaire prêt à la pénétrer en lui opposant des « Je t’aime » jusqu’à l’obliger à avouer : « Je voulais pas combattre ». Le renversement final de cet extraordinaire fragment est inattendu. Entre-temps fusent dans la cave où se déroule l’action des bribes de dialogues sur la mort, l’absurde et la vie, et des bribes de clichés qu’eux ont sur « nous », civilisation « de Juifs, de libérastes et de pédérastes »… Les lettres se mettent à vibrer parce que ces saillies haineuses résonnent ici encore, dans la France de 2022. La vase de l’histoire remonte.

Natalka Vorojbyt : scènes de guerre en Ukraine

Près de l’aéroport de Donetsk (mai 2015) © CC4.0/Mstyslav Chernov

Aussi étrange que cela puisse paraitre, Mauvaises routes laisse passer de la lumière, de l’espoir, beaucoup d’humour. La finesse du regard de Natalka Vorojbyt le permet, ainsi que sa compréhension des êtres, son respect des autres. Sa pièce, qui fait suite à d’autres, dont Le magasin de céréales et Maïdan, donne son plein sens à ce qu’on appelle le théâtre documentaire.

Cette pièce a été lue en français au théâtre de l’Odéon, où nous l’avons découverte, le 21 mars 2022. Elle sera lue par Marcel Bozonnet le 25 juillet 2022 au festival d’Avignon, dans le cadre du cycle baptisé « Le Souffle d’Avignon ».

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