Une femme et un homme

Milan, 1948. À son éditeur, Arnoldo Mondadori, qui l’interroge sur le roman qu’elle est en train d’écrire, Alba de Céspedes (1911-1997) peine à répondre ; « J’ai fini par lui expliquer qu’il s’agissait d’une histoire d’amour entre un homme et une femme, mais vu de son côté à elle » – ce qui se dit, en italien, « dalla parte di lei ». Et c’est sous ce titre qu’a paru l’année suivante ce roman qui vient d’être réédité en français.


Alba de Céspedes, Elles. Trad. de l’italien par Juliette Bertrand. Traduction révisée par Marc Lesage. Gallimard, 624 p., 25 €


C’est une histoire d’amour, en effet, et celle du lien immémorial entre l’amour et la mort. Elle est entièrement narrée par une femme, Alessandra, dont la sensibilité, infiniment romantique (« Je me rappelais ma mère et son attachement à l’histoire d’Emma Bovary… »), détermine chaque instant de son rapport au monde sensible, chaque rencontre, chaque amitié. Dans les dernières pages de ce très long roman, le lecteur apprend qu’Alessandra rédige le récit de sa vie, le récit d’une vie comme manifestation d’un « trésor d’amour sans limites qui m’a toujours empêchée de me sentir pauvre ou épuisée », depuis la prison où elle se trouve pour le meurtre de son mari, Francesco. Cet homme rencontré à Rome, sujet et objet d’un amour aussi exclusif qu’irradiant, est un enseignant à l’université, militant antifasciste : « J’avais devant les yeux le visage de Francesco. Je l’appelais, il me répondait ; nous parlions une langue que nul ne pouvait comprendre. À partir de ce moment-là, mon amour pour lui a fait toujours partie de moi, c’était un invité que j ‘avais accueilli avec une gratitude émue et enjouée. Bien vite, il avait envahi tout mon être, jusqu’à mon sang et mon esprit. »

Elles, d'Alba de Céspedes : une femme et un homme

Dans les Abruzzes © CC3.0/Zitumassin

Cette présence va décider de la totalité du projet de vie, fusionnel, imaginé par Alessandra, projet que l’Histoire va progressivement ruiner. Le contrôle des libertés et la traque des opposants mis en œuvre par le fascisme mussolinien, puis la guerre et bientôt l’invasion allemande après le débarquement allié dans le sud de l’Italie, en juillet 1943, vont introduire un « mur » entre les exigences de cette passion absolue et le mode de vie que sa lutte armée impose à Francesco : réunions secrètes, actes de guérilla, errances de cache en cache… et bientôt l’arrestation et l’emprisonnement ; un mur de solitude élevé entre eux par ce qu’Alessandra ressent comme un délaissement, un mur consécutif encore à un intense sentiment d’exclusion puisque cette lutte, tous les partisans le lui répètent, Francesco compris, ne peut être que celle des hommes.

Elles rend compte d’une « Vita Nuova » inaugurée par l’évènement de la rencontre, celle de Francesco ; mais cette vie de passion se trouve évoquée à travers le regard, la voix, les perceptions d’Alessandra, nouvelle Béatrice ; elle se métamorphose, au fil des jours menaçants, en un combat pour préserver cet amour, puis en un combat pour maintenir l’espoir, pour ne pas répéter le suicide de la mère d’Alessandra, provoqué par un amour impossible. Alba de Céspedes voulait « s’opposer à l’idée que l’amour est une illusion », comme elle le souligne dans la préface d’une réédition de 1994.

Pendant les dernières années de sa vie, Roland Barthes, dans La préparation du roman, dessinait un projet d’écriture romanesque qu’il qualifiait de « Vita Nova » . Il rêvait d’un roman sur l’amour, d’une apologie du sentiment amoureux : un roman « qui consentirait au pathos, au moment pathétique […] Contre l’opinion commune qui récuse la compassion et exalte la littérature “sans pathos”, Barthes réaffirme la force de l’émotion suscitée par la souffrance. Par elle se maintient interminablement le non-sens que la tragédie oppose au sens donné au Mal et à la violence », écrit Tiphaine Samoyault dans la biographie qu’elle lui a consacré. Mais Barthes attestait encore d’une conscience aiguë de l’impossible retour à la « Belle Forme », celle du grand roman qui connut son apogée au XIXe siècle, le roman d’avant le moment historique de « la perte de l’harmonie » ; c’est pour cela qu’il songeait à une forme hybride, un album, une succession de notations sur les travaux et les jours. Elles correspond à la partie thématique de ce programme de réhabilitation du romanesque, et apparait comme une longue apologie du sentiment amoureux, mais aussi et, plus encore peut-être, comme une apologie passionnée de l’« être-femme », une revendication de la présence active des femmes dans le monde à l’égal de celle des hommes. Alba de Céspedes affirme un imaginaire de l’amour comme une force féminine d’affirmation existentielle absolue.

Elles, d'Alba de Céspedes : une femme et un homme

Évoquant les heures qui ont précédé le suicide de sa mère, Alessandra écrit : « Le concierge avait répété je ne sais combien de fois que, ce matin-là, quand ma mère était sortie, elle lui avait dit gentiment “Bonjour Giuseppe !” […] Les hommes ne comprennent pas comment les femmes arrivent à dire : “Bonjour Giuseppe” et à sourire à l’instant de leur mort. Et pourtant quelque chose les lie si obstinément à la vie qu’elles tentent d’en faire partie jusqu’au dernier moment. Peut-être qu’elles attendent leur salut de cette force même qu’elles ont en elles. Comme le temps était nuageux, ma mère avait pensé à prendre son imperméable, elle avait dit “Bonjour Giuseppe” et s’était jetée dans le fleuve ». Mais, au-delà de ce destin singulier, le roman dénonce de manière parfois très sombre la condition des femmes, en Italie, à la fin des années 1940, tout particulièrement dans le monde rural, ici celui des Abruzzes : « Combien de fois les femmes doivent-elles consciemment mourir au cours de leur misérable vie, jour après jour ? », interroge ainsi la grand-mère d’Alessandra.

Si le roman d’Alba de Céspedes (qui, de 1944 à 1948, dirige la revue Mercurio à laquelle contribuent nombre d’intellectuels progressistes de tous pays) manifeste une véritable revendication politique, il épouse néanmoins, d’un point de vue formel, les normes narratives du XIXe siècle. À l’opposé d’une tendance actuelle du récit comme transcription du quotidien – ce que l’on a pu qualifier de « moment documentaire » de la fiction – comme de la « littérature du réel », la réédition d’Elles préfigure une autre orientation, tout aussi actuelle : celle d’une littérature mettant au cœur de ses préoccupations la question des relations entre hommes et femmes et, plus encore, le retour en grâce du romanesque dont témoignent nombre d’écrivaines italiennes contemporaines, de Milena Agus à Elena Ferrante – même si elles assument lucidement un héritage critique des poétiques du XXe siècle dans leur art du récit.

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