Un regard, une main, des cheveux

Deuxième recueil poétique, après Nous sommes désormais nos être chers (2020), de Simon Johannin – qui a également coécrit avec sa femme, Capucine, le splendide roman Nino dans la nuit (2019) –, La dernière saison du monde offre une expérience forte sur les sensations, le corps et l’acte d’écriture. Le travail énonciatif auquel se livre le poète fait entendre une voix au seuil des catégories de genres tout en investissant le lieu de la poésie amoureuse pour proposer un regard sur la fin du monde pensée comme la possibilité d’un renouveau esthétique.


Simon Johannin, La dernière saison du monde. Allia, 112 p., 10 €


« Dois-je me baigner dans ces sensations qui me soulèvent ? » : cette question, qui fonde l’un des poèmes du recueil, résume l’esthétique d’ensemble du livre. La phrase contient en réalité deux interrogations : celle du sujet – qui est je ? – et celle du lieu de porosité entre ce sujet et le monde. C’est là que le geste poétique de Simon Johannin se révèle : le recueil construit une saturation de sujets et de sensations en investissant le topos de la poésie amoureuse. On lit par exemple :

« Tu souffles la vie sur ma peau

La vie partout

La vie jusque dans tes cheveux défaits

La vie fatiguée de tes yeux

Qui ne peuvent se fermer au plaisir »

Je et tu sont réduits à une série de morceaux corporels et de sentiments, sans renvoyer jamais aux mêmes énonciateurs. D’un poème à l’autre, c’est un regard, une main, des cheveux qui se donnent à lire. D’un poème à l’autre, il est possible d’identifier le regard d’un homme sur une femme, d’une femme sur un homme, les deux en même temps et inversement – ou de ne rien identifier du tout.

Deuxième recueil poétique de Simon Johannin, La dernière saison du monde offre une expérience forte sur les sensations, le corps et l’acte d’écriture.

Simon Johannin © Théo Giacometti

La poésie telle qu’elle se dessine dans La dernière saison du monde n’est pas une série d’images figées, mais la diffraction de gestes, d’affects et de lieux amoureux qui se recomposent et se décomposent sans cesse. Cette poésie est tellurique, voire « archaïque » (ce qui ne veut pas dire archaïsante) : elle pose la question de la possibilité même d’une poésie aujourd’hui, et de la manière dont elle peut participer à une reconfiguration du sensible. Cette poésie se caractérise notamment par l’investissement du réel, celui des sons et des sensations brutes que retranscrit l’écriture. L’ouverture du recueil pose ainsi la matière du vêtement comme vecteur du contact entre je et elle :

« Une robe très courte

Motif et soie du levant

L’orage de chaleur que provoque la résille

Les bottines trottent encore

Et les regards dérangent quand le collier

Passe doucement de sa main

À la mienne »

Le lecteur sera frappé par l’impossibilité d’identifier une figure, un genre, tout autant que par l’abondance des pronoms personnels de première et deuxième personne. C’est paradoxalement en surinvestissant le « je » que Simon Johannin semble faire advenir le souhait émis par Mallarmé dans Crise de vers d’une « disparition élocutoire du poète ». L’être multiple et fracturé que donne à lire le poète représente une expérience de l’écart entre soi et le monde autant qu’une exploration des points de contact avec ce monde : la main, la jambe, le corps tout entier, ou le regard. Simon Johannin construit ainsi dans sa poésie un lieu de cohabitation sans cesse renouvelé entre les humains où, incapables d’habiter un champ de ruine, il nous faut nous réapproprier la végétation qui pousse entre les fissures du marbre.

;