La rage des mots

Simon Johannin cosigne avec Capucine Johannin son deuxième roman, Nino dans la nuit. Le récit rageur d’une jeunesse perdue à qui rien n’est offert, qui doit même conquérir le langage pour dire son absence de perspectives. Entre fulgurances et frustrations, les mots se détendent et se contractent au rythme d’un héros englué dans un monde fermé.


Capucine et Simon Johannin, Nino dans la nuit. Allia, 288 p., 14 €


Nino impose dès les premières pages une voix ironique et brute pour raconter son engagement dans la Légion étrangère. À la lecture de ces quelques jours dans un microcosme à la fois stalag et cocon – et même si le style des Johannin est très différent –, on a des réminiscences du Céline de Casse-pipe, cette cavalcade carnavalesque, ouverture rescapée d’un roman disparu, ou du Fred Deux de Nœud coulant et de l’étonnante œuvre enregistrée À vif, narrant ses armes chez les goumiers marocains. Dans les trois cas, une organisation complètement fermée sur elle-même laisse se développer l’absurde de manière fascinante.

Comme le livre de Fred Deux était l’occasion de dénoncer le racisme subi par les soldats maghrébins, Nino dans la nuit décrit une Légion étrangère qui attire surtout des sans-papiers, y trouvant l’assurance de manger tous les jours et de gagner un salaire qui, même proche du SMIC, reste très supérieur à tout ce qu’ils ont connu. Pourtant, cette armée qui recrute les déshérités du monde n’a pas de place pour Nino, vingt ans et trop de drogues dans le sang. Au bout de quelques jours de parenthèse, de rêve trouble, elle le renvoie à sa vie, à sa vie bancale, à son appartement insalubre loué par un marchand de sommeil, où il faut éviter le trou du plancher, où la chasse d’eau ne marche pas, où le chauffage est un four électrique posé à côté du lit.

Nino s’est engagé sur un coup de tête – au propre et au figuré – malgré l’amour partagé qu’il voue à Lale, signe de sa désorientation. Lale et Nino sont jeunes, beaux, pas stupides, mais, entre petits boulots, vols et fêtes où s’oublier à grands coups d’alcool et de drogues, leur vie ressemble à un cul-de-sac sans l’ombre d’une porte de sortie. Les personnages passent leur temps à boire, à avaler des pilules, à rouler des joints comme moyens de s’aérer la tête, mais aussi comme litanie de l’ennui. Rien n’est sûr. Il n’y a pas d’avenir. La nuit du titre, c’est celle des boîtes et des amis, mais aussi celle où Nino marche seul, parce que dans les villes ceux qui n’ont rien n’ont rien d’autre à faire.

Nino trouve les emplois dont personne ne veut, « comme en intérim mais sans l’agence » : inventaire nocturne dans un hypermarché, extra chez un traiteur pour comités d’entreprise, qui l’appelle au dernier moment et préfère le harceler que de le virer directement. Places rêvées pour la hargne des petits chefs, eux-mêmes pressurés par leur hiérarchie : « Avec sa chemise blanche et son badge, y a pas à dire, c’est vraiment le fond de veau de la race des ratés. Je sais qu’au-dessus, il se fait démonter aussi, qu’il rampe la langue collée au cul de ceux qu’on fait pas se déplacer la nuit pour encadrer les gens qui bipent pour bouffer. […] Et partout ça use du laser rouge en flippant qu’on les sorte, alors chacun file et bipe en glissant près du sol ». Emplois qu’on trouve en traversant la rue : paradis macronien. Paradis, c’est justement le nom de famille de Nino.

Capucine et Simon Johannin, Nino dans la nuit

© Hélène Tchen Cardenas

Inévitablement, la rage monte avec l’angoisse. Dans les mots de Nino, elle se traduit par un mélange d’ironie, de grossièreté et de poésie concassée. À propos du vol dans les magasins, devenu pour le héros et ses amis un mode de consommation, il est lucide sur le fait que c’est toujours de la consommation : « On va manger quoi ? Des animaux morts, du lait de vache violée, des crevettes pêchées par des esclaves ou du dérivé de tomates italiennes à base du sang de l’ennemi du clan qui tient l’usine. J’ai l’impression que derrière chaque article de chaque rayon, quelqu’un quelque part s’est fait baiser ou essaye de me la mettre profond à moi ». On n’échappe à rien.

Nino se fait aussi l’acteur de son propre malheur, par son incapacité à éviter les ennuis, par sa tendance à suivre la pente de la défonce, mais la force du roman est de montrer à quel point, sans diplôme ou sans relations, on se retrouve sans cesse face à des murs. Nino et Lale refusant de se résigner au salariat gagne-petit, il ne leur reste qu’un aiguisé entre dépression et délinquance. Une société conformiste et tournée vers le profit, pour supprimer les écarts, étouffe les marges, les rend invivables ; « à part traire des chèvres, je sais pas vraiment ce qu’on peut faire quand on veut pas vendre de portails », dit Malik, l’ami homosexuel de Nino, pourtant bien plus adapté que lui ; « trouver quelque chose où on laisse ta dignité en état, où tu enrichis pas ceux qui te veulent pas du bien et où ton corps se fait pas défoncer, mais sans pour autant avoir le rôle de celui qui carotte les autres, ni être flic, il reste pas grand-chose. Prof d’arts plastiques ? ».

Mais Nino n’a pas fait d’études. L’amour lyrique ne suffit pas, les marchands de sommeil sont mauvais comme des petits patrons, et les flics finissent par vouloir lui poser des questions sur un trafic de cannabis dans une maison de retraite. Lale, tombée au champ d’honneur des désillusions, entre Xanax et Lexomil, est « comme une chouette qui marche au milieu de l’autoroute ».

La tragédie grecque fait irruption dans la banlieue de la déglingue. Et Nino devient un frère de papier à qui, comme le fait Malik, on voudrait dire d’arrêter ses conneries. Mais on ne sait pas le sauver. Les mains glissent, dérapent, on se souvient d’avoir connu des comme lui qui, entre vente d’encyclopédies au porte-à-porte et désœuvrement, chambres de bonne et terrains vagues, dévissaient en silence, s’enfonçaient dans l’ombre et le brouillard.

Le roman décrit une société où une partie de la population n’a pour adoucir son quotidien que le choix entre opium et opium du peuple. Seul un coup de baguette magique, improbable comme les bons numéros au loto ou les histoires de magazines people, peut sauver les deux héros. Et si la tragédie laisse finalement la place au conte de fées, le happy end n’est qu’apparent. Un des amis de Nino, coursier à vélo, n’en bénéficiera pas. À l’heure d’Uber Eats, ne sont permises que les rédemptions individuelles.

Si la verve rageuse, heurtée et lyrique, de Nino ne se coule pas dans un discours politique, elle se crache quelque part entre Gilets jaunes et black blocs. Ses derniers mots seront : « Je sens le venin de la vie qui se répand en moi et tout ça devient limpide, j’attends plus […] rien de ce monde […]. Trouver une place ici n’a plus d’importance, celle qui nous attend sera au premier rang des enfers ».

Capucine et Simon Johannin ont su écrire un roman à la poésie sombre et rêche, plein d’impasses et de trous noirs autant que d’éclairs et de hauteurs inattendus, où, théorie et action politiques faisant défaut, c’est la langue qui prend leur place.

Sébastien Omont

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