L’échange d’Adam

Un spectre hante la modernité, celui de la « souveraineté adamique ». C’est ainsi que pourrait commencer le nouveau livre d’Ivan Segré, une sorte de « manifeste du parti adamique révolutionnaire ».


Ivan Segré, La souveraineté adamique. Une mystique révolutionnaire. Amsterdam, 260 p., 18 €


Établissant la jonction entre judaïsme cabalistique et pensée marxienne (non marxiste), Ivan Segré fonde sa politique « mosaïste » (celle du « mosaïsme ») révolutionnaire sur la relecture des chapitres 1 et 2 de la Genèse. Le point de départ est un contresens herméneutique qui veut que Moïse soit descendu de la Montagne sainte, porteur des tables de la loi, arborant au front deux « cornes ». C’est du moins par ce mot que saint Jérôme traduit l’hébreu dans la Vulgate latine. Or, loin de renvoyer au symbole babylonien de la divinité taurine, image de l’imperium théologico-politique, ces fameuses cornes sont en réalité, comme en témoignera encore saint Paul dans sa deuxième lettre aux Corinthiens (3, 7-8), l’effet du rayonnement du visage de Moïse revenant à peine de sa rencontre avec « Je Suis ». Des traits de lumière donc, symboles, non de la fondation d’un imperium, mais de « l’affirmation d’une existence humaine affranchie de la tiare à cornes » : entendez de la domination.

La souveraineté adamique. Une mystique révolutionnaire, d'Ivan Segré

C’est la lecture du récit de la création de l’homme, l’anthropogonie biblique, qui va confirmer la singularité dans l’histoire du monde de l’offre « politique » du judaïsme. Inspiré des mythologies babyloniennes, le texte de la Genèse s’en distingue pourtant sur un point capital : l’homme, Adam, n’est plus créé pour servir les dieux, autrement dit comme « force de travail » dans le système productif, mais comme un « corps parlant » voué à la « relation » avec le Dieu unique et avec le prochain. Ivan Segré, dans un chapitre important de son livre, intitulé « Le principe monothéiste », co-institue le monothéisme biblique et l’anthropogonie, en échappant à la phylogenèse traditionnelle de l’histoire des religions, polythéisme, hénothéisme et enfin monothéisme : « l’affirmation monothéiste […] procède d’une rupture adamique avec le principe de domination : si les dieux sont multiples, il n’y a d’autre raison d’être à l’humain que de les servir ; si en revanche il n’y a qu’un seul dieu, alors la raison d’être de l’humain n’est pas de produire sa subsistance mais d’entrer, singulièrement et collectivement, en relation avec lui ». En somme, « l’éthique d’une relation, relation de l’humain au dieu, de l’homme à la femme, de l’humain à son prochain » vient « destituer » le paradigme biopolitique babylono-égyptien de la domination, ce que, en contrepoint à la « distinction mosaïque » de Jan Assmann, Ivan Segré nomme « la distinction mésopotamienne ».

Cette thèse forte n’est pas nouvelle. Depuis longtemps la critique biblique a remarqué à la fois l’intertextualité rédactionnelle de la Bible et sa singularité, en particulier en ce qui concerne la création de l’homme. Depuis longtemps également, il a été suffisamment explicité que le monothéisme juif n’est pas du tout une simple réduction du plusieurs à l’un, mais, comme l’écrivait le regretté Jean-Luc Nancy, « un changement de régime du divin ». C’est l’exposition même de la thèse, et non sa novation, qui pousse le lecteur à s’interroger sur les objectifs réels du livre.

À l’évidence, il ne s’agit pas seulement de mettre au goût du jour une lecture de la Genèse : il s’agit aussi de mettre en avant le potentiel révolutionnaire de l’héritage biblique. Là encore, l’objectif n’est pas nouveau et souvent le lecteur se demande s’il ne lit pas, à quarante ans de distance, le dernier essai d’un de ces « nouveaux philosophes », pourtant condamnés par Segré dans d’autres livres, qui voulaient à toute force montrer que la conception juive de Dieu était parfaitement compatible avec le projet émancipateur tous azimuts de la Modernité. En effet, qu’essaie de démontrer Ivan Segré ? Que le « mosaïsme » n’est pas un dispositif arbitraire de domination, un système théologico-politique de pouvoir. Cela signifie-t-il qu’il aurait été capté et défiguré par le nomos politikos romain faute d’une compréhension authentique de sa fondation « anarchique » ? Que l’apparition d’une autorité religieuse juive succombe irrémédiablement au paradigme d’un politique autoritaire ?

La souveraineté adamique. Une mystique révolutionnaire, d'Ivan Segré

Ivan Segré © D.R.

La vocation d’Israël, « le plus petit des peuples », à « porter le joug de la Thora » ne témoigne-t-elle pas, au contraire, d’un mode nouveau d’affirmation de l’autorité ? Car cette Loi n’est pas au-delà, ni dans les cieux, ni dans la mer, « elle est tout près de toi, dans ta bouche et dans ton cœur pour que tu la mettes en pratique » (Deutéronome, 30, 11-14). C’est au moment où Israël veut être un « peuple comme les autres » et avoir un roi, autrement dit quand le peuple de Dieu est saisi par la tentation « politique », à laquelle il accorde de grandes vertus assimilatrices, que le prophète Samuel avertit de l’extrême danger de passer à la modalité mondaine de la fondation de l’autorité.

L’institution que construit la souveraineté adamique d’Ivan Segré s’affirmerait, selon lui, comme l’enfant apprend à parler : par la force du désir d’entrer en relation, exclusive ou au-delà de la codification grammaticale. Mais, précisément, la parole et l’échange ne sont-ils pas le fruit d’une synthèse vivante entre désir et grammaire, sous peine d’insignifiance ? Si bien que le potentiel révolutionnaire d’Israël ne se situerait peut-être pas là où Segré le place, dans le choix de « l’immanence de la loi au désir » contre « l’arbitraire normatif », mais dans le fait de ne pas pouvoir agir (et réagir) comme les autres peuples et, comme l’écrit excellemment Segré, d’être retenu par l’interdit du jardin : celui qui prohibe « toute transposition de la loi des sociétés animales dans celle des hommes ».

Il faudrait encore faire deux remarques pour conclure. Sur le titre de l’ouvrage, d’abord : « souveraineté » résonne d’un accent bataillien, alors qu’il s’agit pour la tradition juive d’une souveraineté sur le jardin légitimement exercée dans le cadre du « service de Dieu pour Lui-même ». Soucieux sans doute de promouvoir un nouvel humanisme et un judaïsme ouvert, l’auteur ne souligne par assez ce « reste » transfiguré des anthropogonies mésopotamiennes. Dans les deux récits babylonien et biblique, il est bien question de « service » qu’un abime interprétatif sépare. Segré insiste à juste titre sur une certaine souveraineté d’Adam en demeurant discret sur le contexte proprement théologique de sa pleine signifiance. Terminons par un étonnement : pourquoi avoir placé au milieu du livre un chapitre très complexe d’introduction à l’herméneutique cabalistique ? Autant le lecteur comprend le recours à l’exégèse cabalistique pour éclairer la situation d’Adam, autant il se perd un peu dans les méandres de la guematria (trop difficile à résumer pour le lâche critique) et a le sentiment d’une composition déséquilibrée de l’ouvrage.


EaN a rendu compte de deux livres d’Ivan Segré : Les pingouins de l’universel et Misère de l’antisionisme

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