Poésie surréaliste et alentours

Leurs écrits font la part belle à la liberté, l’humour, l’insolence, l’érotisme, l’imaginaire : ces quatre poètes ont en commun l’esprit surréaliste. Si l’écriture d’Anne-Marie Beeckman relève plutôt d’un onirisme sensuel, Hervé Delabarre, Marianne Van Hirtum et Jean-Claude Silbermann, qui ont connu Breton et fréquenté le groupe surréaliste, se réfèrent à la pratique de l’écriture automatique comme « fonctionnement réel de la pensée », tout en sachant qu’elle fut la proie « d’une infortune continue » et qu’elle nécessite une sorte d’état de grâce. Comme le rappelle le regretté Alain Joubert dans La clé est sur la porte : « Les textes ainsi produits sont le résultat d’une expérience intérieure qui s’aventure jusqu’à mettre au grand jour ce que l’être recèle de plus secret… »


Hervé Delabarre, Les contes du sire de Baradel suivi de Divers d’hiver & d’autres en corps. Les Hommes sans Épaules, 140 p., 12 €

Marianne Van Hirtum, La vie fulgurante. L’arbre de Diane, 92 p., 12 €

Jean-Claude Silbermann, Passerelle d’oiseaux. Le Grand Tamanoir, 218 p., 20 €

Anne-Marie Beeckman, Les heures. Pierre Mainard, 80 p., 13 €


Comment ne pas penser, en lisant Hervé Delabarre, à Benjamin Péret et à Jehan Mayoux, poètes qui furent, plus que tous les autres, fidèles à l’exigence de sincérité de l’écriture automatique ? Celle-ci a en effet orienté, depuis sa rencontre avec André Breton en 1963, sa poésie, prose ou poèmes, sa manière d’être et de penser ; elle continue d’innerver son écriture. Hervé Delabarre part d’un mot, d’une phrase, captés le plus souvent « en temps d’endormissement, d’insomnie ou de sortie de rêve », puis le récit, le poème se met en place selon un rythme très scandé qui appelle la suite sans aucune intention consciente. Le poète ne sait pas où il va et ne tient pas à le savoir, se réservant ainsi le plaisir de la surprise en tant qu’il est son premier lecteur. Des corrections peuvent néanmoins intervenir après coup pour améliorer la syntaxe ou compléter une image, mais le « matériau essentiel est l’automatisme ».

Hervé Delabarre, Marianne Van Hirtum… Poésie surréaliste et alentours

Hervé Delabarre © Jean-Claude Leroy

Dans ce nouveau livre comme dans les autres, l’imaginaire le plus débridé triomphe. Dans la première partie, on peut entendre « le chœur des éboueurs, telle une vague altière, irisée de diamants » et voir « s’agiter le savon à barbe près des précipices ». Rien de vraiment étonnant non plus, chez ce poète, à ce que « les lions rescapés de l’Apocalypse […] prennent tranquillement un verre, en ce milieu d’après-midi, à une terrasse ensoleillée ». Dans le texte qui suit, Divers d’hiver & d’autres en corps, les poèmes prennent la forme, par leur brièveté, de « messages automatiques » notés sur le vif, comme jaillissant à l’improviste d’une étrange source intérieure : « Une voix / dans le velu du gouffre / semble guetter sa proie ».

Si Marianne Van Hirtum (1935-1988), par ailleurs dessinatrice et sculpteuse de « statuettes magiques », a publié ses premiers poèmes chez Seghers, puis aux éditions Gallimard, grâce à la complicité de Jean Paulhan, c’est la rencontre avec André Breton qui s’est avérée décisive. Comme elle se plaisait à le dire et à l’écrire, le surréalisme fut une « grande peau d’ours » et elle était née dedans. Elle en incarnait la liberté et l’insolence, dans sa vie, « semblable aux cris de la chouette, à la croissance du palmier sauvage, à la pluie qui tombe les soirs d’été, au vent, à la neige, quelquefois – oui, aussi, de terribles fois – aux typhons, aux maelströms, aux éruptions des volcans », et dans sa poésie qui s’abandonne en toute confiance à l’écriture automatique.

Hervé Delabarre, Marianne Van Hirtum… Poésie surréaliste et alentours

Marianne Van Hirtum © Élisabeth Barbier

Cette éternelle jeune fille espiègle, qui vénérait les reptiles au point d’avoir réservé une pièce surchauffée de son appartement parisien à quelques authentiques varans dont la morsure pouvait se révéler cruelle au visiteur imprudent, était une rêveuse impénitente, de nuit comme de jour. Le merveilleux était son royaume où elle régnait en magicienne, évoquant « les tigres charmants / qui allumez la belladone / bêtes fleuries de soies / écartez de nous le péril / qui est d’exister mal / en n’étant pas ». Dans La vie fulgurante, le soleil est « enfermé dans un château d’orages », on peut s’asseoir « sur les hautes terrasses de la foudre » et se retrouver à poursuivre « le cygne sauvage sur une mer qui est un édredon ».

La lecture, dans sa jeunesse, de Guillaume Apollinaire fut décisive pour Jean-Claude Silbermann, mais c’est le surréalisme qui lui fera découvrir sa véritable vocation : écrire et peindre. Comme le signale André Breton dans Le surréalisme et la peinture, Silbermann se situe au carrefour des trois voies que représentent « la poésie, l’amour et la liberté ». S’il est surtout connu comme peintre, il a aussi écrit tout au long de sa vie des poèmes qui sont presque tous présents dans ce nouveau livre, Passerelle d’oiseaux, où l’on retrouvera avec grand plaisir Au puits de l’ermite, publié en 1959 par Pauvert. Dans ce premier texte, c’est l’amour qui fait flamboyer les mots et confère aux images leur spontanéité érotique : « Tes jambes écartées comme un diamant / sur l’étoile des sablières ».

Hervé Delabarre, Marianne Van Hirtum… Poésie surréaliste et alentours

Illustration in « Passerelle d’oiseaux » © Jean-Claude Silbermann/Le Grand Tamanoir

Jean-Claude Silbermann peut introduire dans ses poèmes des réflexions sur l’art (« Un avion plus grand que le ciel »), des récits aux allures de conte (« Hôtel du Sans visage »), une chanson (« La grande récré », « La Fée ficelle »), des évocations de lieux et de personnages du Finistère où il a vécu quelques années (« Le pointillé clandestin »). Il peut aussi s’abandonner avec délectation et insouciance, comme souvent dans la partie intitulée « Pièces détachées », au plaisir de la langue où n’intervient aucune volonté. Les derniers textes, les plus récents, sont des messages, des « paroles d’insomnie » qu’il entend la nuit sans les avoir sollicitées et qu’il note sans les corriger. D’une manière différente de l’écriture automatique qui relève « du mode associatif » et se laisse entraîner par la phrase, ces messages très courts sont en rupture, en éclats, comme venant d’une ou plusieurs voix dans lesquelles celui qui les reçoit ne reconnait pas la sienne : « Les corps déliés / les dés lacés / déchiffrés / espérance / petit jour  / de la parole étrangère ». C’est peut-être la langue des oiseaux que Jean-Claude Silbermann écoute la nuit, en somnambule à l’affut sur la passerelle entre l’éveil et le rêve, notant scrupuleusement leur mystérieux babil.

C’est un bien curieux livre d’heures que nous propose Anne-Marie Beeckman avec son dernier ouvrage. On chercherait en vain la moindre référence à des prières, et s’il y a une liturgie elle relève plutôt d’une célébration des sens : un rituel de la sensualité au fil des jours. Pourtant, il y a quelque chose de sacré, ou de magique, qui s’en dégage, une sorte de panthéisme érotique, faisant appel aux forces de la nature, animaux – beaucoup d’oiseaux – et plantes, par petites touches et en phrases très courtes qui juxtaposent les images en morceaux de « miroir brisé », sans forcément les lier ou en les reliant par le fil de la narration : « Il est juillet au fond de l’eau. Un crabe égaré saborde son violon. Boyaux de chat, crins de cheval, le pendu tire sa lagune ». Cela crée une atmosphère très onirique, feutrée, parfois inquiétante, car la mort rôde, comme cette « limande lourde sur les poumons ».

Hervé Delabarre, Marianne Van Hirtum… Poésie surréaliste et alentours

Plutôt qu’à l’écriture automatique, c’est à la Vision qu’Anne-Marie Beeckman a recours, nous entrainant dans son rêve éveillé où chevauchent ensemble des contes, des légendes, des souvenirs, et où le réel, par la magie du verbe, bascule dans le merveilleux : les fées, ces « filles du feu » chères à Nerval, sont parmi nous et vous ne les voyez pas, semble-t-elle nous dire. C’est un imaginaire très charnel, presque carnassier, qu’elle nous propose : « Tu m’entortilles de chèvres douces et de plumes de grand échassier. Tu me mets sur la gorge la touffe chaude du putois. Tu me presses de l’hermine velue. Février tend des cornets de braises. Marrons blancs. Février versant. »


On consultera par ailleurs avec grand intérêt les Dix cahiers surréalistes d’avril 1924 (Domaine Jean-Michel Place, coll. « Dilecta ») présentés par Georges Sebbag, qui nous offrent quelques beaux exemples de récits automatiques et de rêves, datant de la période fondatrice du mouvement.

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