Contre le pessimisme civilisationnel

David Graeber (1961-2020) était anthropologue, David Wengrow est archéologue. Peu avant la mort du premier, tous deux avaient décidé d’unir leurs efforts pour proposer une histoire des inégalités à travers l’histoire humaine. Au fur et à mesure de leurs travaux, ils comprennent que la notion même d’inégalité est biaisée et implique nombre de notions erronées et sans fondement. Aujourd’hui traduite en français, cette histoire générale de l’humanité – genre souvent méprisé académiquement – propose un récit alternatif puissant de ce que nous avons été et de ce que nous sommes.


David Graeber et David Wengrow, Au commencement était… Une nouvelle histoire de l’humanité. Trad. de l’anglais par Élise Roy. Les Liens qui libèrent, 752 p., 29,90 €


Le pessimisme civilisationnel a le vent en poupe. Les êtres humains seraient incapables de s’organiser librement dans des sociétés complexes, nombreuses, d’où les (regrettables mais fort naturels) pouvoirs, inégalités, États, armées… Ce pessimisme s’appuie sur de nombreuses histoires générales qui continuent d’informer nos imaginaires, dans la lignée, notamment, de Hobbes et de Rousseau. La conception d’une humanité par nature incapable de liberté et donc d’égalité continue d’exister à travers des histoires souvent très lues, qui s’imposent par-delà le travail d’historiens et d’historiennes bien incapables de répondre à cette conception civilisationnelle qui n’est jamais leur objet.

Qui continue aujourd’hui de faire des histoires générales de l’humanité, des origines à nos jours, au long desquelles on peut découvrir tous les secrets de notre être profond ? Deux noms dominent le genre : Yuval Noah Harari et Jared Diamond, dont les livres se vendent par millions, sont traduits dans toutes les langues et sous tous les formats, de la bande dessinée aux films documentaires. Ces ouvrages proposent une conception pessimiste de l’humanité, de sa nature et de son histoire, à partir de données erronées, caricaturées et/ou fictives. Le salutaire effort de David Graeber et David Wendrow, qui proposent une histoire générale alternative, consiste tout d’abord à rappeler la parfaite inanité sur laquelle reposent ces pensées. Prenons l’exemple du blé, dans lequel Yuval Noah Harari voit une preuve de l’impuissance humaine : « Considérez un instant la révolution agricole du point de vue du blé », céréale utilisée par l’humanité pour s’imposer partout sur terre. Nous voilà les jouets d’une céréale. Graeber et Wendrow répondent que le seul problème de cette démonstration est tout simplement son absurdité : « pourquoi devrions-nous nous livrer à une expérience aussi absurde » que de considérer l’histoire d’un primate intelligent du point de vue d’une plante ?

David Graeber et David Wengrow contre le pessimisme civilisationnel

Vue de Poverty Point, en Louisiane (2016) © CC4.0/Jennifer R. Trotter

Ce démontage de l’histoire générale la plus commune pourrait être facilement relativisé : après tout, on savait déjà que Harari et Diamond n’étaient pas les plus rigoureux des auteurs, et que leur principal intérêt résidait dans leur succès massif. Problème commercial et d’éducation des masses, peut-être, mais ni académique ni intellectuel. D’où l’autre réussite du versant critique d’Au commencement était : Graeber et Wendrow montrent à chaque étape une pénétration très importante des idées pessimistes dans nos consciences politiques et intellectuelles. La notion d’inégalité, notamment, au cœur de tant de travaux parfois très lus – dont ceux, bien sûr, de Thomas Piketty –, se révèle ainsi comme particulièrement efficace pour légitimer le pessimisme et occulter les traces historiques d’égalité réelle. L’hypothèse de l’ouvrage est qu’en focalisant notre attention critique sur les inégalités pour les combattre, nous avalisons une conception pessimiste des sociétés humaines, lesquelles excluraient par nature l’égalité. Surtout, nous bridons notre imagination collective permettant de penser d’autres organisations, et nous restons dès lors inattentifs aux solutions du passé : sur les terres occupées par la Bulgarie actuelle, il existait des villes préhistoriques construites en anneau et vides en leur centre, pour signifier dans la pierre l’égalité réelle de tous leurs habitants.

Le récit historique – et, particulièrement, préhistorique – sert ainsi à démonter le roman pessimiste, grâce à un recours savant et efficace aux dernières découvertes archéologiques, historiques et anthropologiques. On – et ce « on » est celui des programmes scolaires et politiques comme celui de nombreux récits savants – raconte que l’agriculture impose la sédentarité, qui impose la ville, qui impose l’État. Mais voilà qu’ont été trouvées des villes de nomades, à Poverty Point (Louisiane) ou à Göbekli Tepe (Turquie). Et voilà surtout que sont exhumées, et mieux comprises, ces sociétés qui furent à la fois nomades et sédentaires, changeant de mode de vie et d’organisation politique en fonction des saisons.

La nouvelle histoire de l’humanité proposée par les deux auteurs repose sur une interrogation fort simple : est-ce que nous ne nous raconterions pas n’importe quoi sur nous-mêmes ? David Graeber et David Wengrow enchainent alors une déconstruction savoureuse de nombreux schémas de pensée, dont ils montrent la puissance d’action tout en en soulignant la vacuité. Ainsi de l’argument de l’échelle politique, qui imposerait qu’au moment où l’humanité « progresse » vers l’habitat urbain et l’étatisation, on se retrouve contraint à des formes répressives et coercitives de pouvoir, argument souvent formulé plus prosaïquement : comment faire une démocratie directe et égalitaire dans un pays de plusieurs millions d’habitants ? Autrement dit, hormis les chasseurs-cueilleurs mythifiés et méconnus, point d’égalité possible. Graeber et Wengrow rappellent l’origine de cette fausse évidence, issue de la psychologie de l’évolution et théorisée par Robin Dunbar, qui a fixé à 150 individus l’échelle maximale à partir de laquelle le cerveau humain ne peut plus gérer seul la diversité sociale ; selon cette théorie évolutionniste, nous sommes biologiquement déterminés à ne pouvoir envisager l’égalité qu’avec nos proches.

David Graeber et David Wengrow contre le pessimisme civilisationnel

Vue aérienne du site de Poverty Point, en Louisiane prise par le US Army Corps of Engineers en 1838 (domaine public)

Cette affirmation et le bon sens qu’elle traduirait soulèvent deux objections majeures. Tout d’abord, il est évidemment faux que les liens de proximité favorisent l’égalité : innombrables sont les individus qui détestent leur famille ou sont incapables d’y mettre en place une égalité réelle, en raison justement de la proximité et de la force des liens qui en unissent les membres. Surtout, ce « nombre de Dunbar » est tout simplement démenti par quantité de sociétés étudiées par l’archéologie et l’anthropologie (Hadza de Tanzanie, Martu d’Australie, où les groupes ne sont pas majoritairement composés de personnes biologiquement apparentées).

Si cette histoire générale est émancipatrice et libératrice, c’est en raison de sa capacité à fonder une alternative optimiste au récit dominant par lequel nous nous représentons l’histoire humaine. Le caractère jouissif de certaines déconstructions interpelle constamment des imaginaires intellectuels trop souvent laissés libres de se complaire dans une légitimation indue du pouvoir et de l’oppression. Mais, plus encore, certains développements d’Au commencement était proposent des approches neuves et profondes sur des concepts souvent trop formidables pour qu’on s’y attaque par ces biais. Retenons-en deux, particulièrement saillants.

Le premier est affaire de regard colonial. Graeber et Wendrow cherchent à trouver dans l’anthropologie et l’histoire de très longue durée les moyens d’un décentrement de notre point de vue sur l’histoire humaine encore marqué par la colonisation. L’accumulation de rappels factuels est éloquente : presque tous les Européens capturés par les Amérindiens ne souhaitèrent pas reprendre leur mode de vie et revenir à la « civilisation » ; les idées d’Amérindiens brillants ont été régulièrement reprises à l’identique par les philosophes des Lumières… Les auteurs vont jusqu’à lire les Lumières dans leur ensemble comme l’appropriation culturelle par les penseurs européens de pensées amérindiennes. Il ne faut pas y voir une provocation, d’autant que cette lecture historique a beaucoup d’arguments sérieux, mais plutôt une réussite majeure dans la pensée du fait colonial qui apparaît ici sous un angle critique extrêmement efficace. On retrouve au cours du livre des développements comparables et passionnants qui permettent de replacer sur un autre temps long les questions de genre, les discriminations à l’égard des personnes handicapées, et bien d’autres sujets très actuels.

David Graeber et David Wengrow contre le pessimisme civilisationnel

Vue du site de Göbekli Tepe, dans la province de Şanlıurfa, en Turquie (2011) © Teomancimit/CC3.0

Le second est la redéfinition du concept de liberté proposée par les deux auteurs, dont l’un, David Graeber, s’est toujours défini comme un anarchiste militant. Prenant acte de l’abstraction débilitante de certaines conceptions de la liberté – la liberté d’expression n’est ainsi qu’une coquille vide si personne ne peut entendre ce que vous avez à dire –, les auteurs proposent une liste de trois dimensions fondamentales de la liberté, sans lesquelles il n’est pas possible de concevoir la liberté des individus : liberté de désobéir aux ordres, liberté de fuir, liberté de s’imaginer vivre autrement. Cette proposition particulièrement puissante permet de revenir à l’une des forces heureuses de ce livre important, qui vise explicitement à rouvrir les imaginaires politiques et sociaux. La principale nuisance du récit pessimiste, de plus en plus hégémonique, est de réduire notre capacité à imaginer d’autres vies, d’autres sociétés, d’autres organisations collectives – et la catastrophe écologique n’est pas le moindre des rappels de ce point de vue.

Les récits de Yuval Harari et de Jared Diamond, si solubles dans ceux de Jeff Bezos et de nombre de dirigeants, ne sont guère amusants : il n’y aurait d’autre choix que de guider nos vies en fonction de l’évolution planétaire du blé ou de notre besoin biologique d’être contrôlé et dirigé – et tant pis pour l’excentricité et l’originalité humaines. Ce récit morose trouve une réponse simple et nécessaire : depuis 200 000 à 300 000 ans, Homo sapiens a la plupart du temps évité ces écueils, et nous en sommes donc encore capables. Ce livre permet d’entrevoir un optimisme qui ne soit pas la niaiserie du positive thinking contemporain et de ses injonctions au bonheur, mais la possibilité de nous imaginer autrement. Le pessimisme fonde bien des idéologies, celles qui nous gouvernent toujours plus durement, celles qui jugent « bien naturel » de s’organiser autour de principes violents : travailler plus, contrôler plus, expulser plus. Il est nécessaire de rappeler que ces postulats sont faux et trompeurs : d’autres choix seraient possibles que ceux que nous faisons collectivement.

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