L’arbre, le dragon et les machinistes

Après Ariane Mnouchkine, Charlotte Rampling, François Regnault, la préface du tome IV de ce Journal de travail de Chéreau est signée Eva Wagner-Pasquier, arrière-petite-fille de Richard Wagner et directrice avec sa sœur du Festival de Bayreuth jusqu’en 2015. C’est dire la place qu’occupe L’Anneau du Nibelung dans ce volume, entre le Lear d’Edward Bond, Les Contes d’Hoffmann, Loin d’Hagondange, le scénario de L’homme blessé, et une reprise de la légendaire Dispute.


Patrice Chéreau, Journal de travail. Au-delà du désespoir, tome IV (1974-1977). Texte présenté, établi et annoté par Julien Centrès. Actes-Sud-Papiers, 336 p., 25 €


« La révolution est finie », annonce le bandeau de couverture. Cependant, l’intérêt de Chéreau reste concentré sur le passage violent d’un monde à un autre. L’introduction du maître d’ouvrage, Julien Centrès, retrace avec rigueur les étapes de son éloignement du marxisme, sa rupture avec la pensée d’Althusser qui avait exercé une forte influence sur les élèves de la rue d’Ulm et le courant maoïste de 1968. Des coupures de journaux sur la chute de Phnom Penh, Saïgon, le Cambodge, la révolution des Œillets, le nom répété de Soljenitsyne, les camps, l’exécution de détenus politiques à Madrid, ponctuent ses notes de travail sur Lear, le programme de l’Odéon évoquant « l’apprentissage alterné du découragement et de la révolte, du pouvoir et de l’erreur ». La dictature communiste, la violence d’État, l’histoire monstrueuse des cinquante dernières années, tout cela était-il une perversion du marxisme ou sa nature profonde ? s’interroge Chéreau. Résistant acharné, vigilant, contre toutes les formes d’oppression, de mensonge, que dirait-il aujourd’hui ? On se souvient de son action à Prague lors du procès de Václav Havel, qui lui valut de passer la nuit en prison.

Comme le signalait la recension du tome I, il ne s’agit pas à proprement parler d’un journal, mais de fragments variés. « Faire liste des choses qui, non résolues, bloquent l’histoire », listes de tâches rédigées à la volée, précisions techniques, notes d’intention, jugements lapidaires ou profondes réflexions sur tel projet, telle lecture, tel fait politique. Des jugements sur la qualité des opéras qu’il met en scène, par exemple, les passages pompeux mais endormis du Ring, la « faiblesse musicale » d’un acte d’Offenbach, dont la musique deviendrait « petite » si Chéreau se risquait à faire jouer Don Giovanni en coulisse. Tour à tour cryptiques, inspirées, obsessionnelles, ses notes conservent la marque fugace d’une pensée qui vole d’une idée à une image, un croquis, un désir, ou prosaïques, un rappel à l’ordre du budget. Comme le soulignait François Regnault, elles ne peuvent rendre compte des conversations, tout au plus en évoquer le parfum. Comme un mot énigmatique résume une épaisseur de souvenir impossible à ressusciter.

Au fil des volumes s’affirme de plus en plus l’évidence que ses travaux forment un tout, quand Chéreau circule chez lui entre les tables réservées chacune à l’un des spectacles en cours. Comme le dit fort justement la préfacière, il aborde plusieurs auteurs à la fois, « s’immerge dans leurs textes respectifs, les laissant résonner entre eux ». Eva Wagner-Pasquier cite une bonne trentaine de noms, mais on pourrait facilement doubler le catalogue, l’allonger encore d’une trentaine de sources moins illustres qui ont contribué à nourrir son imagination. Pour lui l’élément fondamental du Ring c’est « le mélange comme genre esthétique », « un fourre-tout en pleine liberté », dans lequel les mises en scène précédentes lui semblent avoir mis beaucoup trop d’ordre, un « vaste capharnaüm » qu’il faut rendre bouleversant par plus de rêve, plus de folie. Cette mise en scène était en quelque sorte la somme de tous ses spectacles, expliquera-t-il dans Histoire d’un « Ring » [1]. Il devait condenser toute l’esthétique des années 1970, et la seule mythologie qui puisse apparaître sur le plateau, « la nôtre, celle de notre époque ».

Au-delà du désespoir : le Journal de travail (IV) de Patrice Chéreau

L’objectif modeste annoncé maintes fois, bien raconter l’histoire, exige pour lui de percer à jour une œuvre sous ses conventions, ses croûtes de gloses et de mises en scène antérieures. Chercher sa signification profonde, toucher le vrai. La malédiction de l’anneau « est simplement la soif de pouvoir sur les êtres ». Les pères sont des modèles de despotisme, ils font la loi idéologique et la loi morale, « Wotan est lâche et con et monstrueux comme Lear », démiurge comme le Prince de la Dispute, et comme lui ébloui par les avancées de la science – idéologie que l’anti-althussérien André Glucksmann situe parmi les sources du marxisme, note l’éditeur. Il a aussi un secret comme le roi incestueux de Périclès. Derrière lui se profilent les pères écrasants à venir de Hamlet, Phèdre, Elektra.

Dans Loin d’Hagondange, la vie étriquée d’un couple de retraités des aciéries démasque l’idéologie bourgeoise de la valeur famille, sa dimension tragique quand on n’ose plus parler de rien, la peur du temps vide. C’est alors que Chéreau lit Simone de Beauvoir, peut-être Tout compte fait où la philosophe dénonce « une manière d’étouffer la vie et ses joies sous des préjugés, des routines, des faux-semblants, des consignes creuses ». Un chauffe-eau en panne et tout se détraque, chaque tentative pour s’en sortir est un petit échec, un nouveau coup de vieux, qu’il faut mettre en gestes et en objets, leur constituer des rêves, des secrets, car le texte fournit peu d’éléments sur tout ce qu’ils taisent : « Même Philémon et Baucis devaient s’ennuyer », note Chéreau. Lui aussi, peut-être, car ce sera son unique incursion dans le « théâtre du quotidien ».

Hormis une page sur Lear fin décembre 1974, le tome IV regroupe les notes de trois années, 1975 à 1977, dont une partie, corrigée, est parue en annexe à Histoire d’un « Ring ». Elles sont éditées chronologiquement sur le modèle des précédents volumes, au lieu d’être classées par œuvre comme dans les recueils d’archives de l’IMEC, mais le mode de présentation a évolué. À partir du tome III, des paragraphes de contexte en italique les complètent, tirés de ses agendas, qui le montrent en mouvement perpétuel d’une ville, d’un pays, d’un spectacle à l’autre : en quinze jours (septembre 1976), Lyon, Belgrade, Paris, New York, Berlin, Stuttgart, Milan. Début janvier 1977, ses journées se divisent entre le doublage français de Casanova que Fellini lui a demandé comme un service, les répétitions de Loin d’Hagondange, et un saut à Bayreuth pour retravailler les éclairages du Ring. On sait le soin qu’il y apportait, refusant l’automatisme et attendant des machinistes qu’ils s’adaptent au rythme des interprètes.

Les notes de bas de page de l’éditeur sont devenues des notes de fin, informations parfois longuement détaillées explicitant les allusions et précisant le contenu intellectuel des références. Elles ont un peu maigri, vingt-cinq pages – contre quarante dans le tome III – dont les choix semblent parfois arbitraires. Le metteur en scène Jean-Marie Simon et Marise Flach, l’assistante chorégraphique de Strehler, ont droit à des précisions biographiques, mais « Marianne » (Merleau-Ponty, amie de vingt ans et collaboratrice des Amandiers jusqu’au Hamlet) passe comme une ombre sans être identifiée, de même « Simone de B. » qu’il lit en préparant Loin d’Hagondange, toutes deux également absentes de l’index. Rien non plus sur un paragraphe recopié de Michel-Ange. Un passage du journal sur le beau désordre de la nature, sans guillemets, sans note, n’est pas de Chéreau mais de Marivaux, dans L’indigent philosophe. Il faut dire que l’entreprise de cette édition est titanesque, le rendu, à quelques détails près, fidèle à l’original, jusqu’aux changements de couleur d’encre ou de stylo, l’écriture nerveuse de Chéreau suscitant quelquefois l’aveu, entre crochets, « illisible ». Les compléments d’information qui s’appliquent à éclairer sa démarche sont en général bienvenus, qu’ils traitent l’arrière-plan politique, le passé mouvementé de la cité Tête d’Or de Villeurbanne, les écrivains lecteurs de Wagner ou les fiches de Regnault sur la mythologie germanique.

L’artiste suractif, surmené, passe moins de temps que dans les précédents volumes à détailler ses pensées, discuter par écrit un article ou un livre. Le résumé des œuvres mises en scène fourni à la fin est utile lui aussi, car mieux vaut très bien les connaître pour suivre le cheminement de sa pensée, ainsi dans ce paragraphe : « Le tragique du Crépuscule. Regarder où il est (Gott III) puis découvrir des femmes. Puis essayer de plaisanter. Enfant triste. Voyou. Brutal. Sentimental et prémonitoire. Voilà le mélange. Frissonner. » Il se gendarme au milieu d’une phrase, d’une idée : « Wotan se change en voyageur à la fin de Non ! Ne pas chercher l’unité. » Dans L’homme blessé, « Cinq minutes pour le dégoût », pas plus. Ses notes, elles, détaillent les univers glauques de la drague, bordels tristes, hôtels borgnes, riches pédophiles, travelos, petits truands, casses minables, cadavres, salles d’attente vides. Le film lui vaudra d’être traité d’artiste renégat par Guy Hocquenghem pour avoir refusé d’afficher publiquement ses « mœurs », et absorbé la relation homosexuelle de l’intrigue dans une réflexion universaliste.

« Chacun de nous tue ce qu’il aime », écrit-il à plusieurs reprises, les croisements entre élan érotique et pulsion de mort portés à incandescence. Reviennent en leitmotive le désir de liberté, l’envie éperdue d’amour, l’obsession du meurtre compulsif, en apparence gratuit, de L’homme blessé, bien avant la rencontre avec Koltès, avant l’apaisement et la réconciliation espérés dans l’ultime projet, Comme il vous plaira. Déjà, comme les valises des réfugiés, l’arbre mobile qui allait résumer toutes les forêts du monde voyage à travers les notes de travail, inspiré du Château de l’araignée de Kurosawa, de ce Macbeth que Chéreau ne montera pas malgré l’invitation pressante du directeur du Young Vic [2]. « Les arbres qui bougent doivent avoir un sens », que ce soit la forêt de la Dispute, « l’essentiel : les arbres » dans la forge de Siegfried, « d’autres arbres, plus de feuilles et feuilles vraies » pour La Walkyrie, ou encore « les mouvements de la forêt en fonction de l’apprentissage de Siegfried. Les passages quand il faut tuer le dragon : et tout le monde fout le camp y compris les machinistes des arbres. Seuls apparaissent les machinistes du dragon ».


  1. Patrice Chéreau, Pierre Boulez et al., éd. Sylvie de Nussac, Histoire d’un « Ring » : der Ring des Nibelungen de Richard Wagner, Bayreuth, 1976-1980, Librairie générale française, 1981.
  2. David Lan, « Patrice Chéreau : directing in the shadow of death », The Guardian, 12 décembre 2013.

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