Chéreau, premières scènes

La vie professionnelle de Patrice Chéreau, cinquante années exactement, nous est annoncée en six volumes, le premier consacré à ses débuts, du lycée Louis-le-Grand à Sartrouville où il prend la direction d’un théâtre, le deuxième promis pour cet automne. On se contentera donc ici d’une brève entrée en matière.


Patrice Chéreau, Journal de travail. Années de jeunesse, tome I, 1963-1968. Texte présenté, établi et annoté par Julien Centrès. Actes Sud-Papiers, coll. « Le temps du théâtre », 268 p., 25 €


L’apprenti, bientôt 19 ans au début du tome I, archive déjà les dossiers de ses mises en scène. Malgré le titre adopté par Actes Sud, ce recueil n’est pas à proprement parler un journal. Chéreau n’en tiendra un que bien plus tard, le temps de son invitation au Louvre, mais pour l’instant il rédige à la volée ses projets, croquis, commentaires de lecture, instructions de régie, budgets, sur tout ce qui lui tombe sous la main, serviettes en papier, feuilles de brouillon, fiches quadrillées, pages à en tête du lieu qu’il occupe.  Ces écrits rassemblés à l’IMEC (Institut Mémoires de l’édition contemporaine) sont complétés ici par quelques emprunts à la correspondance de Jean-Pierre Vincent, son premier associé.

Patrice Chéreau, Journal de travail. Années de jeunesse, tome I, 1963-1968

21 septembre [L’Affaire de la rue de Lourcine]© Fonds Patrice Chéreau / IMEC

Comme l’avait montré une exposition récente au lycée Louis-le-Grand, l’élève Chéreau semble surgir tout armé au seuil de sa carrière théâtrale. Il analyse, juge et tranche avec une vigueur impitoyable, « le très beau film de Rossif, Mourir à Madrid », « l’ignoble Coriolan de Garran à Aubervilliers », ignoble parce qu’enfermé dans les conventions bourgeoises, qui lui fait décider de « relire Shakespeare ». Les amateurs de photographie peuvent trouver bornée son exécution de Nadar, d’autres juger arrogants ses propos sur les naïvetés de Hugo et sa vision statique de l’histoire, mais le plus souvent l’ampleur de sa réflexion, l’éventail de ses lectures, sont impressionnants.

L’étudiant nourri de Brecht discute avec les théories, décortique les contradictions internes et les rapports de force, traduit en images scéniques les nuances d’un texte, travaille la rupture des formes. Richard Peduzzi n’est pas encore apparu, Chéreau dessine et construit lui-même ses décors. Déjà il organise dans le détail lumières, scénographie, gestuelle, teintes et tissus des costumes, maquillages, codes de conduite, références picturales et filmiques, mouvements de groupe où chacun a une occupation, un rythme propres. Tout doit contribuer à faire sens, à préserver la variété du sens. La musique ne se contente pas de créer un climat sonore, elle participe à cette construction, ainsi quand il la fait glisser « d’un air de cour à un chant révolutionnaire », tandis que la servante du château lèche les assiettes avant de les plonger dans l’eau de vaisselle, ou qu’une nappe trop courte trahit les prétentions d’une noblesse désargentée.

Patrice Chéreau, Journal de travail. Années de jeunesse, tome I, 1963-1968

Déjà s’affirme une volonté de toujours tenir ensemble l’esthétique et le politique. Volonté aussi de conduire ses personnages à se comporter comme des êtres réels et non des acteurs, d’arracher ses masques au théâtre, volonté qui mûrira jusqu’à une forme de naturalisme très personnel, opposé au style dominant d’un jeu qui soulignait la théâtralité : « Le type de théâtre à réaliser est interrogatif et démonstratif. » Revient en leitmotiv un thème qui mobilisera longtemps ses mises en scène, l’échec des révolutions, avec cette question récurrente sur le rôle de l’artiste : « Pourquoi on fait du théâtre ? » Et cet aveu, peu avant la fin de l’aventure collective : « les seules choses que j’ai justes sont personnelles… Le rapport avec autrui, ma force de travail n’est pas autre chose qu’une façon active de parler de moi-même et de sublimer mon désir érotique ». Il lit attentivement les critiques, s’examine sans complaisance. Son premier spectacle, L’intervention de Hugo ? « C’était très mauvais ». Le Marivaux, trop didactique. Il se voit suivant une progression constante, résolue.  Chaque fois « on a pu faire un pas de plus ». On l’accuse d’être un tyran ? Sa réponse : « Que je ne suis pas aussi autoritaire que l’an passé mais beaucoup plus que l’an prochain » menace presque autant qu’elle promet.

Actes Sud mérite le respect  pour s’être lancé dans une pareille entreprise. Les archives Chéreau à l’IMEC occupent plusieurs centaines de cartons après deux dépôts, en 1996 et en 2011, qui ne représentent qu’une partie de ses archives. Les autres sont hébergées au Théâtre des Amandiers et à la Cinémathèque. Les dossiers de l’IMEC sont classés par spectacles, mais l’éditeur, Julien Centrès, qui a collaboré au récent Patrice Chéreau à l’œuvre, a préféré suivre l’ordre chronologique et croiser les projets sur lesquels Chéreau travaillait alternativement, rapprochant ainsi Marivaux (L’héritier de village) et Labiche (L’affaire de la rue de Lourcine), qui lui offraient l’un comme l’autre matière à une féroce critique sociale. En bas de page sont ajoutées des précisions sur les personnalités citées, sur la pensée de Proudhon, Althusser, Grotowski, Brecht, ou bizarrement une très longue note sur le parcours de Garaudy, pourtant à peine évoqué dans le journal par une brève allusion. Centrès explique en ouverture qu’il a dû renoncer à inclure non seulement les notes techniques, financières, mais aussi les notes de production, de répétitions et de filage. Publier la totalité aurait sans doute demandé plusieurs dizaines de volumes. Ces écrits sont-ils parlants pour qui n’a pas vu les spectacles, et n’a accès qu’à une partie des documents ? Peuvent-ils servir de manuel pour l’avenir ? L’émouvante reprise de De la maison des morts à l’Opéra Bastille l’an dernier était encore l’œuvre de ses anciens partenaires de travail, Peduzzi, Vincent Huguet, Esa-Pekka Salonen.

Patrice Chéreau, Journal de travail. Années de jeunesse, tome I, 1963-1968

20 février [L’Héritier de village] © Fonds Patrice Chéreau / IMEC

Y avait-il une meilleure façon de procéder ? Peut-être pas, même si parfois l’ouvrage laisse le lecteur sur sa faim faute de contexte. Chéreau a beaucoup écrit, mais il a aussi beaucoup parlé. Ses notes projettent de « brusquer Labiche » sans préciser, par exemple, qu’il va couper la dernière scène de L’affaire de la rue de Lourcine. C’est dans un entretien radio où il dézingue les sommités du théâtre de l’époque qu’il l’explique à son interlocuteur, Moussa Abadi :  le dénouement de Labiche renie le mécanisme qu’il a exposé avec virulence, ses deux petits bourgeois s’y réveillent comme d’un mauvais rêve, disculpés de leurs intentions meurtrières.  Si Brecht a occupé une grande place dans son éducation, confie-t-il par ailleurs à Abadi, le « jeune marxiste » évoqué en introduction par Ariane Mnouchkine commence à s’en éloigner, même s’il trouve encore beaucoup à apprendre et à imiter chez lui.

La sélection opérée ne va pas sans risques, j’ai pu le mesurer sur un des spectacles dont j’ai eu à consulter les archives, le dernier du volume. En 1968, les étudiants grecs du Prix de la révolte au marché noir répètent des scènes de Shakespeare quand la rébellion éclate après l’assassinat de Lambrakis. Aux critiques qui ont trouvé ces extraits trop longs, Chéreau riposte que c’est son premier Shakespeare, soit une heure et quart sur trois heures et demie de spectacle, affichant par là son intention de poursuivre dans cette voie, ce qu’il fera deux ans plus tard avec un Richard II mémorable. Vu l’absence des textes de travail, rien ne dit quels passages de Shakespeare ont été choisis, dont un qui signe là encore une remarquable continuité de dessein : le chœur de lamentations des reines de Richard III, qu’il était d’usage de couper à l’époque, et que Chéreau développera trente ans après dans Henry VI/Richard III Fragments avec les élèves du Conservatoire.

Patrice Chéreau, Journal de travail. Années de jeunesse, tome I, 1963-1968

© Fonds Patrice Chéreau / IMEC

Autre indicateur de son perfectionnisme, le dossier contient huit versions manuscrites différentes de son paragraphe d’ouverture pour le programme, et d’innombrables révisions ponctuelles du texte afin de le rendre plus direct et plus contemporain. Parfois les documents qu’il a conservés sont aussi révélateurs de son cheminement intellectuel que ses propres notes. Par exemple, autour du Prix de la révolte, de courtes biographies des personnages historiques, un rapport sur la dépendance démographique et économique de la Grèce vis-à-vis des États-Unis, un tapuscrit de la pièce encore inédite de Copi, Eva Perón, qui va prêter quelques traits à sa reine Frederika. Peut-on espérer pour la suite, sinon une publication exhaustive impossible, au moins une liste du contenu de chaque dossier ? À suivre, en tout cas, avec un vif intérêt par tous ceux qui ont aimé et admiré cet éblouissant créateur.


Cet article a été publié sur Mediapart.

Dominique Goy-Blanquet

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