Victoria Ocampo lectrice de Dante

Sept siècles avec Dante

Le septième centenaire de la mort de Dante, disparu le 14 septembre 1321, fournit l’occasion de revenir vers ce qui fut écrit lors du sixième par des auteurs qui étaient ou allaient devenir certains des plus grands de leur siècle. Ainsi de T. S. Eliot, d’Ossip Mandelstam et, donc, de Victoria Ocampo, qui n’était pas encore l’éminente personnalité de la littérature argentine qu’elle allait devenir. Son livre, écrit en français et paru en 1921, a quelque chose de naïf qui en fait le charme.


Victoria Ocampo, De Francesca à Béatrice. À travers la Divine Comédie. Édition de Roland Béhar. Éditions Rue d’Ulm, 240 p., 17 €


Le premier problème que pose la lecture de Dante, problème auquel la jeune Victoria Ocampo s’est heurtée, est justement la quasi-impossibilité – à moins qu’il ne faille y voir un interdit – de se livrer à une lecture naïve. Le fondateur de la littérature italienne, ou plutôt de cette langue écrite, n’est jamais publié que bardé d’énormes apparats critiques et de notes si abondantes qu’elles ne peuvent plus être dites infrapaginales. La moindre édition de poche italienne n’offre qu’un ou deux tercets par page, le reste étant envahi de notes certes destinées à éclairer la lecture mais qui finissent par étouffer le texte, le rendre inaccessible.

De Francesca à Béatrice. À travers la Divine Comédie, de Victoria Ocampo

Portrait de Dante © Jean-Luc Bertini

Il va de soi qu’en sept siècles la langue italienne a eu le temps d’évoluer, même si celle du Florentin est moins éloignée de l’italien de nos jours que le français du XIVe siècle ne l’est du nôtre. Sachant ce que valent de telles comparaisons, disons tout de même que la distance est à peu près celle que nous ressentons face à Montaigne : une langue certes éloignée mais qui reste compréhensible. Mais près de trois siècles les séparent. L’abondante littérature secondaire sur Dante est moins appelée par une étrangeté de sa langue que par les caractéristiques de son écriture même, qui multiplie les noms propres et procède souvent par allusions. Il paraît aller de soi que l’on passe à côté du texte si l’on ne décrypte pas ces allusions, dont une bonne part concernent des contemporains que nous aurions tout à fait oubliés sans leur présence dans ce poème. Et pourtant Victoria Ocampo prétend contourner la « garde nombreuse et terrible » des commentateurs.

Borges n’avait guère plus de vingt ans quand Ocampo écrivit ce petit livre, et il rentrait tout juste de Suisse. Une décennie plus tard, il serait très proche d’Adolfo Bioy Casares, rencontré chez Victoria et futur époux de Silvina Ocampo, sa sœur cadette. Pour ce trio, le parti pris de ce livre de jeunesse a quelque chose d’absurde puisque les notes et les commentaires seraient plus qu’indispensables à une lecture pertinente : indissociables de l’œuvre même. En 1948, Borges s’opposera explicitement à l’idée « que Dante ne pourrait pas être lu parce que les commentateurs se tiennent entre lui et nous » et demandera : « que faisait Victoria, sinon un autre commentaire ? ».

Cette fascination borgésienne pour les vertus littéraires de l’érudition est constitutive de notre modernité. Et pourtant nous comprenons la démarche d’une Victoria Ocampo qui allait devenir la première femme moderne d’Argentine. Elle nous touche précisément parce que nous lisons son livre après avoir lu ceux de Borges, de Bioy Casares, de Silvina. Ce n’est pas une lecture contre, ni une manière de présenter comme démodée une démarche à laquelle nous fûmes sensibles. C’est que la lecture des notes et des commentaires de Dante nous a préparés à une découverte en quelque sorte directe de son texte même. Un spinoziste dirait que nous atteignons en la matière une connaissance du troisième genre.

De Francesca à Béatrice. À travers la Divine Comédie, de Victoria Ocampo

Victoria Ocampo © D.R.

Borges n’a certes pas tout à fait tort de considérer comme « un autre commentaire » la lecture que son amie avait faite de Dante, et l’on comprend volontiers pourquoi l’attaque de ce petit livre a pu le choquer. Il ne pouvait sous-estimer l’importance de deux choix, celui d’abord de la langue française pour parler du grand Toscan, celui ensuite de ne pas prétendre éclairer la Divine Comédie mais de juste la vivre. Ce n’est pas le tiroir secret caché dans le meuble Renaissance qui charme Victoria, c’est « le meuble lui-même, pour la couleur et la taille du bois ». Plutôt que de commenter Dante, elle effectue un rapide parcours dans son poème, allant d’une femme à l’autre, et ainsi d’un chant à un autre, du deuxième cercle de l’enfer au paradis.

Ces deux femmes, Francesca et Béatrice, sont perçues par Victoria comme d’autres figures d’elle-même. La première n’apparaît qu’une fois dans le poème mais comme la première âme de l’enfer avec qui le visiteur échange quelques mots, au chant V de l’Enfer. La seconde est l’inspiratrice du poète depuis leur plus jeune âge à tous deux. Elle n’est nommée que deux fois avant les trois derniers chants du Purgatoire, juste avant qu’elle ne serve de guide dans le Paradis. Il est parfois possible au lecteur érudit de constater (ou de supposer) qu’à tel autre moment ce ne peut être que de Béatrice qu’il s’agit. Ces deux figures féminines diffèrent aussi en ceci que Béatrice est indissociable de la Divine Comédie alors que Francesca da Rimini a été la malheureuse héroïne d’un fait divers tragique qui mit en cause un gibelin lorsque Dante avait une vingtaine d’années. Mortes jeunes l’une et l’autre, elles doivent leur survie à leur présence dans son poème.

La mort de Francesca, tuée par son mari dans les bras de son amant, frère de celui-ci, a suscité de nombreuses créations littéraires et musicales, entre le poème symphonique de Tchaïkovski en 1876, l’opéra de Rachmaninov en 1906, la tragédie de D’Annunzio et l’opéra qu’en a tiré Zandonai en 1913. Autant dire un personnage qui était dans l’air du temps durant l’adolescence de Victoria Ocampo, laquelle a pu reconnaître ses propres sentiments dans ceux de Francesca pour le frère de son mari. Dante lui-même avait une vingtaine d’années quand Paolo Malatesta – qu’il avait connu capitaine du peuple à Florence – fut tué par son frère qui l’avait surpris avec Francesca. Et quand le poète se réfugia à Ravenne, la ville était dirigée par un neveu de Francesca.

De Francesca à Béatrice. À travers la Divine Comédie, de Victoria Ocampo

Ces détails biographiques ne sont pas précisés par Dante, qui peut à bon droit les supposer présents à l’esprit de ses lecteurs. Sept siècles plus tard, avons-nous davantage besoin que des notes nous les fassent connaître ? Pourquoi le faudrait-il absolument pour Francesca da Rimini alors que nous nous en passons volontiers pour d’autres amants célèbres comme Hélène, Didon ou Tristan, nommés juste avant que n’apparaissent Francesca et Paolo, dans ce chant V consacré à de légendaires couples d’amants, morts du fait de leur amour même. Est-ce la distance temporelle qui devrait changer notre lecture ? Notre ignorance, notre inculture ? Il est vrai que la Divine Comédie abonde en noms propres que nous serions incapables de situer sans l’aide des éditeurs, mais comment supposer que l’auteur d’un poème d’une telle ampleur ait pu croire à sa péremption dès la génération suivante !

La lecture délibérément subjective de Victoria Ocampo a quelque chose de provocateur, ce qui ne signifie pas qu’elle aurait forcément raison, si tant est que la question se pose en ces termes. Elle a du moins le mérite de la cohérence quand elle parcourt la Divine Comédie en allant de Francesca, dans la première approche de l’enfer proprement dit, au paradis sous le signe de Béatrice : « Ce droit amour au rivage duquel Dante parvient, guidé par Béatrice, est, sans l’aller chercher après la mort, le paradis ». Le paradoxe veut que ce bref livre nous soit présenté dans l’écrin d’un appareil de notes, d’études et de commentaires deux fois plus long. Sans doute celui-ci est-il riche de gloses et d’informations dont l’intérêt est indéniable, en particulier à propos de la réception de ce livre en France et en Argentine, mais cela ne fait que rendre encore plus sensible le paradoxe.

Reste, de la part de Victoria, une leçon de lecture qui nous apprendra davantage sur son auteure que sur Dante, mais qui pourrait bien enrichir notre approche d’un chef-d’œuvre parcouru trop vite d’une note à l’autre. Une certaine naïveté peut ouvrir la porte du monument à l’intelligence du cœur.

Tous les articles du n° 134 d’En attendant Nadeau

;