Une guerre menée de loin

« Aujourd’hui, nous ne soupçonnons pas. Aujourd’hui, nous ne craignons pas. Aujourd’hui, nous ne présumons pas. Aujourd’hui, nous savons », écrit Roberto Saviano dans En mer, pas de taxis, livre de colère contre la politique migratoire européenne, qui réaffirme, tout en questionnant l’usage de ses images, la nécessité du témoignage sur la guerre menée contre les migrants.


Roberto Saviano, En mer, pas de taxis. Trad. de l’italien par Vincent Raynaud. Gallimard, 176 p., 25 €


Il y a quinze ans, dans Gomorra, Roberto Saviano décrivait par le menu les ressorts du « Système », ainsi que les membres de la camorra désignent leur organisation criminelle – y compris ses ressorts les plus intimes. Un choix qu’ils lui ont sans doute moins pardonné que d’avoir mis au jour leurs liens politiques et financiers avec le système légal. Le journaliste et écrivain italien dévoilait par exemple combien les mots, l’attitude, et même la façon de tirer des mafieux, s’alignaient constamment sur leurs caricatures données par les films. Leurs victimes étaient quant à elles sous une emprise culturelle telle qu’afin d’exprimer leur douleur et la faire reconnaître, elles n’avaient d’autre moyen que d’adopter des conduites extravagantes qu’un œil étranger regarderait comme du cinéma. Parce que son étrangeté vis-à-vis de Naples et des alentours repose paradoxalement sur sa familiarité avec ceux qui y vivent et y meurent, il fallait à Saviano expliquer ce que pareille stratégie trahit d’humanité, et déconstruire ce qu’à l’inverse la fiction cache d’inhumain.

Avec En mer, pas de taxis, Saviano fait face non plus à un excès de représentations, mais à leur défaut, et à la facilité avec laquelle des mots frelatés comblent ce vide d’images, en qualifiant notamment, comme le fit Luigi Di Maio, représentant du Mouvement 5 étoiles, de « taxis de la mer » les navires de sauvetage en mer affrétés par les ONG pour secourir les naufragés en Méditerranée. Roberto Saviano n’est pas dupe de la manœuvre (si tant est qu’il soit dupe de quelque chose), et il réaffirme hautement, c’est-à-dire avec colère, que ce genre de formule n’a d’autre but que de tirer profit de l’opportunité que constituent les migrants et ceux qui les aident, « la plus grande opportunité qu’une bande d’hommes politiques incapables puisse espérer trouver pour mener une campagne électorale permanente sans aucune idée ni compétence ».

En mer, pas de taxis, de Roberto Saviano : une guerre menée de loin

Mais il ne suffit pas d’exploiter politiquement ceux que le crime organisé exploite économiquement, encore faut-il faire d’eux des ennemis, « l’ennemi idéal, potentiellement omniprésent mais sans droit de réponse. […] l’ennemi parfait », l’opportunisme prospérant à l’ombre de la lâcheté. Aussi leur font-ils la guerre, aux migrants et à leurs alliés que l’on traite comme des pirates. Une guerre menée de loin, par délégation et avec négligence, contre des adversaires qui n’en sont pas, dont on n’enterre pas plus les morts qu’on ne les compte, qui ne connaît ni batailles ni hauts faits, quelque chose qui tient plus du massacre que du combat, et que l’on voudrait pour cette raison sans témoins.

Cette dernière prétention est si clairement énoncée aujourd’hui, à ce point assumée, qu’elle justifie l’insistance avec laquelle Saviano érige contre elle le témoignage. « Contre le mensonge, il n’existe qu’un remède : le témoignage », « ne pas attaquer, ne pas conforter : TÉMOIGNER », assène-t-il, car « c’est ça, un témoignage : un fait qu’on arrache à l’oubli », dont le livre pourrait par conséquent abriter la mémoire. De même qu’il croit au livre, Roberto Saviano croit à la photographie, et en la capacité des lecteurs à départager, en les lisant, en les regardant, ce qui, dans la réalité, relève du mensonge et ce qui appartient à la vérité.

Si Roberto Saviano se fie aux photographes avec lesquels il s’entretient tout au long de son livre, c’est que « ce sont des yeux qui connaissent les personnes, car ils les ont rencontrées dans l’instant de leur plus grande fragilité ». Et s’il regarde avec eux leurs clichés, qu’il reproduit abondamment, c’est qu’il sait, lui aussi, qu’« une bonne photo n’améliore pas le monde, mais [qu’]une mauvaise photo le rend pire », comme le dit Ferdinando Scianna, cité par l’un de ses interlocuteurs.

L’une d’elles, la moins mauvaise puisqu’elle montre le pire, revient presque à chacune de leurs conversations : la photographie d’Alan Kurdi, cet enfant mort noyé à l’âge de trois ans au début du mois de septembre 2015, dont la mer rejeta le corps détrempé sur une plage de Bodrum, en Turquie. Compte tenu de l’importance que lui accorde Roberto Saviano dans ses échanges, on ne peut que regretter qu’il ne se soit pas entretenu avec son autrice, la photographe Nilüfer Demir. Peut-être aurait-elle confirmé ou nuancé le jugement que portent sur son reportage ses confrères.

Giulio Piscitelli se souvient que cette photo « a été comme un coup de poing dans le ventre à un moment important de la crise migratoire dans les Balkans », mais que « l’événement » qu’elle provoqua fut « trop bref et trop fort, sans guère de réflexion ». Le photo-reporter y voit le signe que « la photographie n’a plus la même capacité qu’avant de pousser les gens à bouger, à participer, à promouvoir le changement et l’action ». Carlos Spottorno non plus ne l’a pas oubliée, et, bien qu’il reconnaisse qu’« elle a été recouverte par beaucoup d’autres images », il se dit persuadé, pour sa part, qu’« avec le temps elle réapparaîtra ».

En mer, pas de taxis, de Roberto Saviano : une guerre menée de loin

Roberto Saviano © Francesca Mantovani/Gallimard

Spottorno a certainement raison, mais dans combien de temps ? Car celui qui s’est écoulé depuis la photographie d’Alan Kurdi n’est pas passé. Les images qui l’ont effectivement recouverte depuis ne l’ont pas démentie ; elles se sont accumulées au contraire, déposant sur l’imaginaire contemporain une sorte de croûte qui n’en finit pas de s’enkyster, une taie à travers laquelle l’œil contemple un monde opaque et des visages qu’il ne reconnaît plus, à supposer qu’il distingue encore le sien. L’abîme que cette photographie a ouvert ne s’est pas refermé ; il s’en trouve même pour le trouver fascinant, augural. Ceux-là ont compris qu’une civilisation capable de persévérer avec pareille béance en son sein est en train de transformer sa propre culture, d’ouvrir une nouvelle ère, et que, dans ces conditions, il n’y a plus beaucoup à attendre pour y propager la guerre qu’elle a commencé à ses marges.

« Les non-Européens nous révèlent que nous ne sommes plus des Européens », constate l’intellectuel Lucio Caracciolo, et la photographie d’Alan Kurdi est d’abord la preuve de cette révélation, puis celle que la preuve elle-même, et avec elle le témoignage, ne remplissent plus la fonction civique qu’ils entretenaient jusqu’à présent. « Si tout est vite oublié, même la mort d’un enfant, quelle valeur a donc le témoignage ? Quelle est sa fonction ? », se demande ainsi Roberto Saviano, comme si cette image sapait tout à coup l’espoir placé par lui dans son projet. Son désarroi est tel, semble-t-il, qu’il reproduit à côté du cliché de Bodrum celui du garçon du ghetto de Varsovie, de la petite fille brûlée du Vietnam, de l’enfant cachectique du Soudan. Des images pourtant incomparables, mais pas simplement parce qu’elles renvoient à des situations historiques que l’on ne saurait confondre : parce qu’elles appartiennent bel et bien à l’histoire, qu’elles ont contribué à son écriture et à dessiller la conscience de leurs contemporains.

Mais, dès lors que tout le monde sait, comme le dit Saviano, à quoi bon rassembler des témoignages et des preuves ? Quelle valeur pourraient-ils prendre en un temps qui ne fait pas plus attention à eux qu’il ne se montre attentionné envers ceux dont ils documentent l’existence ? Parler de valeur historique à leur sujet ressemble presque à une diversion, une manière de passe-temps inventé pour ne pas vivre l’actuel. Les investir solennellement d’une teneur mémorielle sent le discours et pue déjà l’oubli.

À une époque où quelque chose de l’image ne laisse pas de dépérir et la parole de se déliter, le choix de Saviano s’apparente en fin de compte à celui qu’il relate dans Gomorra de cette enseignante qui, ayant parlé du crime dont elle avait été témoin, ne connut plus rien d’autre qu’« une solitude abyssale ». Là où règne l’omerta, écrivait-il, « ce qui rend scandaleux le geste de la jeune institutrice, c’est d’avoir choisi de considérer la possibilité de témoigner comme une chose naturelle, instinctive, vitale. Conduire ainsi sa vie, croire réellement que la vérité puisse exister sur une terre où la vérité est ce qui te fait gagner et le mensonge ce qui te fait perdre, apparaît comme un choix inexplicable ».