Un compte moral

Dans un petit essai aussi étrange qu’original, Il était une fois sur cent, Yves Pagès porte un regard plutôt désabusé sur l’époque en exploitant l’un des travers contemporains les plus répandus : le recours aveugle à la statistique. Un texte décalé qui interpelle et fait sourire autant que réfléchir.


Yves Pagès, Il était une fois sur cent. Rêveries fragmentaires sur l’emprise statistique. La Découverte, coll. « Zones », 128 p., 14 €


Il était une fois sur cent est un titre parfait, parce qu’il traduit en six mots seulement l’esprit du texte qui va suivre : quelque chose qui relève du conte, avec tout ce que ce genre littéraire comprend de symbolique et d’irénique, couplé avec une approche comptable, dont on comprend très vite à la lecture qu’elle n’est présente dans cet intitulé que par antiphrase. En effet, à travers une collection de réflexions ou d’anecdotes qu’il a rassemblées « des années durant », Yves Pagès exploite et moque l’omniprésence de la statistique dans la façon dont nous analysons le monde contemporain. Et pour que tout soit parfaitement clair, le sous-titre, Rêveries fragmentaires sur l’emprise statistique, vient compléter la visée de l’ouvrage.

Emprise, car, quel que soit le sujet, nous avons pris l’habitude d’associer à sa mention une quantification censée en démontrer la pertinence, l’influence, l’impact ou l’importance. Tel film a « fait » tant d’entrées, tel livre a été vendu à tant d’exemplaires, telle catastrophe a causé tant de victimes… Dans ce monde idéal, ce chiffrage permet donc d’affirmer sans crainte d’être contesté que le film est bon, que le bouquin est important ou que la catastrophe est terrible. Et le degré de « vérité » que nous attribuons à ces affirmations semble directement proportionnel au nombre qu’on lui associe. Dit ainsi, cela paraît stupide… peut-être parce que ça l’est.

Car, s’il n’aura échappé à personne que nous vivons dans une société qui confère aux chiffres une valeur de « vérité », ou plutôt d’impartialité intrinsèque, celle-ci n’est en réalité que putative. Pour dissimuler la faiblesse de cette prémisse, cette valeur quantitative, qui n’est qu’une mesure brute des données, s’est assez naturellement assortie d’un corolaire, la notion de pourcentage, un concept plutôt intuitif qui nous permet de comparer ces données brutes entre elles. La mesure et la proportion, deux outils très féconds – qui suffisent amplement à faire de vous un épidémiologiste sur Twitter –, sont pourtant plus complexes qu’il n’y paraît, et constituent le fondement d’une science, la statistique, que beaucoup de gens invoquent à l’appui de leurs thèses, mais que peu comprennent vraiment.

Il était une fois sur cent : un compte moral d'Yves Pagès

Carte avec statistiques du commerce des États-Unis avec les autres pays américains (1897) © New York Public Library

Néanmoins, Yves Pagès ne tombe pas dans ce piège. Son approche est tout sauf comptable et, sous sa plume, les statistiques en question ne sont que le support des « rêveries » que l’observation de ses contemporains ou de son propre vécu a suscitées chez lui. D’ailleurs, il écrit à plusieurs reprises que, contrairement à son frère aîné, « très matheux », les mathématiques le « plongent dans un abîme de perplexité », et à le lire on comprend immédiatement qu’il faut prendre l’adjectif « statistique » du sous-titre comme on prend son homologue dans les Lettres persanes : un simple artifice narratif permettant d’adopter un angle différent, ironique et impertinent, voire moqueur, sur les sujets abordés.

Une critique sociale, donc. Chacune des 82 entrées, d’une longueur de 42,707 lignes en moyenne, est précédée d’un intitulé – « Temps zéroïques», « Puissances du non-dit », « Futurs antérieurs »… –, et développe une courte allégorie sociale. Considérons par exemple celle-ci, qui, en première lecture, peut paraître triviale : « Witae Curriculum – Inlassablement, nos ventres humains mettent 8 heures par jour à digérer ce qu’ils ont bu ou mangé, soit autant de temps que les frères et sœurs ecclésiastiques en psaumes et en prières, même si, eux aussi, bon an mal an, passent 36 mois de leur existence, soit 3,75 % de leur espérance de vie, sur un trône domestique à se purger de leur trop-plein d’appétence gourmande. »

Ici, on voit que la statistique a ceci de pratique qu’elle permet de mettre sur un pied d’égalité des choses apparemment sans rapport entre elles : la spiritualité et les fonctions corporelles. Mais, comme souvent dans ce texte, Yves Pagès joue sur les associations d’idées, et l’entrée WC amène le lecteur à se poser la question : la spiritualité n’est-elle qu’une méprisable fonction corporelle ? une simple purge ? Certes, les rationalistes et les statisticiens se lèveront comme un seul homme pour dénoncer pour la énième fois la confusion entre corrélation et causalité (et ils auront raison), mais ici cette confusion délibérée et assumée pousse le lecteur à porter un regard critique sur les chiffres qu’on lui assène et les conclusions qu’on voudrait qu’il en tire. C’est tout l’intérêt de ce livre.

D’autres entrées abordent des sujets plus concrets :

« Dépeuplement interpersonnel – Près de 14 % des Français sous le seuil de pauvreté (1063 euros mensuels en 2019) avouent n’avoir « pas d’amis ». Plus précisément, 5 millions de personnes de 15 à 70 ans souffrant de grande solitude – faute de liens familiaux vivaces, d’un reliquat d’amitiés durables ou de contact direct avec des collègues de travail – déplorent n’avoir eu qu’une ou deux ou maximum trois conversations personnelles au cours de l’année écoulée. En revanche, 65 % de ces asociaux malgré eux pensent qu’on n’est jamais assez méfiant vis-à-vis des autres, ces rares alter ego du voisinage qui, souffrant sans doute du même syndrome insulaire, se protègent comme ils peuvent en leur rendant la pareille. »

Dans ces deux exemples, qu’on parle de WC ou du caractère aliénant de la pauvreté, la critique sociale est flagrante, et convaincante. Ajoutons pour finir qu’Yves Pagès a non seulement le sens de l’humour et de la formule mais aussi une certaine poésie dans le regard qui confère à son petit livre une indéniable justesse.

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