Les cachettes de l’apiculteur

Ce premier roman traduit en français d’un auteur déjà confirmé en Allemagne n’est pas, comme on s’en doute, un traité sur la vie des abeilles, la scrupuleuse rigueur en fût-elle agrémentée d’un brin de poésie. Si les insectes ont fort à faire en hiver (et l’apiculteur qui les élève aussi) pour préparer les ruches avant le printemps et l’éclosion des fleurs, le roman de Norbert Scheuer se situe au cours d’un hiver très particulier, celui de 1944-1945 dans une petite commune dépourvue d’intérêt stratégique, quand les abeilles n’étaient pas seules à voler dans le ciel allemand…


Norbert Scheuer, Les abeilles d’hiver. Trad. de l’allemand par Marie-Claude Auger. Actes Sud, 366 p., 22,50 €


Dans la page consacrée aux remerciements, Norbert Scheuer, né en 1951, dit avoir reçu en mains propres un journal intime découvert après la guerre dans une ruche : sa qualité d’écrivain le qualifierait d’office pour lui donner une forme littéraire et « rendre justice à l’histoire » en le publiant. Ce serait aussi rendre hommage à la petite ville de Kall, non loin de Cologne, théâtre des événements qui s’y trouvent consignés.

Egidius Arimond, un professeur mis à pied qui risque l’euthanasie en raison de son épilepsie, rédige ce journal entre janvier 1944 et mai 1945 dans cette contrée délaissée de l’Eifel, où il consacre une grande partie de ses loisirs forcés à l’élevage des abeilles. Comme chacune de ses crises non traitées amenuise un peu plus ses capacités cérébrales, il écrit pour suppléer sa mémoire défaillante. Mais à qui confier ses pensées intimes en ces jours noirs ? Réponse évidente pour lui : « Je dédie ces notes aux seules abeilles car je sais qu’elles me comprennent et ne me trahiront jamais. »

L’ancien professeur privé de ressources donne des cours particuliers de latin à la bibliothèque municipale, où il a par ailleurs caché les livres interdits auxquels il tient. C’est là aussi qu’il traduit de vieux parchemins, notamment la longue épopée du rapatriement d’une sainte relique, le cœur d’un grand théologien humaniste que son ancêtre Ambrosius Arimond convoya à la fin du XVe siècle jusqu’au sanctuaire mosellan où il repose toujours. Défroqué et excommunié en 1502, cet Ambrosius inaugura une longue lignée dont Egidius est littéralement le dernier rejeton, stérilisé par les nazis comme « malade incurable ». Mais Ambrosius, qui quitta la bure pour une femme, est aussi à l’origine de l’intérêt pour l’apiculture que les Arimond se sont transmis depuis de génération en génération, assurant une longue descendance à leurs premières Apis mellifera carnica : « Mon père était persuadé que notre amour pour les femmes et les abeilles remontait à ces ancêtres et que nos colonies étaient les abeilles d’Ambrosius, des abeilles très spéciales, immortelles. »  Un pont s’établit par-dessus les âges, comme si ces insectes étaient les véritables maîtres du temps et de ce territoire de l’Urftland que les humains s’emploient aujourd’hui à saccager.

Le travail consacré aux abeilles et aux textes anciens n’accapare cependant pas Egidius au point qu’il oublie les femmes, particulièrement une jolie bibliothécaire mariée à un de ces fonctionnaires nazis auxquels leur uniforme brun valait le sobriquet de « faisans dorés ». Mais il doit aussi s’acquitter de missions secrètes, pour lesquelles la bibliothèque lui sert de boîte aux lettres : capable de circuler les yeux fermés dans cette région qui jouxte la frontière belge, il est devenu passeur de Juifs. Sans doute parce qu’il déteste un régime de terreur qui menace d’abord sa propre personne, mais aussi parce que l’argent qu’il reçoit en échange lui permet de se procurer au marché noir le traitement nécessaire à sa survie. Le pharmacien qui le fournit est gourmand, l’argent des cours ou du miel vendu çà et là ne suffit pas, et son frère Alfons, un as de la Luftwaffe dont la gloire le protégeait jusqu’ici, ne lui fait plus guère parvenir les médicaments obtenus par ses relations dans l’armée.

Les abeilles d’hiver, de Norbert Scheuer : les cachettes de l’apiculteur

« La Ronde de nuit en avion », de Jean-Joseph Enders (1916) © CC0 Paris Musées / Musée Carnavalet

De manière étonnante, les abeilles participent directement au sauvetage des Juifs : Egidius, autorisé à déplacer ses ruches, aménage des cachettes dans certaines d’entre elles. En plaçant sur le candidat à l’exil quelques bigoudis empruntés à ses conquêtes féminines où il a emprisonné des reines, il sait que les abeilles défendraient ces dernières en cas de danger et viendraient par milliers recouvrir le fugitif d’un inoffensif (mais impressionnant) manteau doré qui le dissimulerait aux regards. Une reine dans un bigoudi : un sourire dans la grisaille ; la réunion des femmes et des abeilles : deux de ses plaisirs sur terre mis au service d’une juste cause !

Le roman offre ainsi des perspectives différentes, mais la caution d’authenticité qu’apporte la forme du journal permet à l’auteur de tirer plusieurs fils à la fois, de faire entrer dans son récit la complexité de la vie. D’un point de vue social et historique, il montre le nazisme et la guerre vécus, non dans une grande ville, mais dans une petite cité à laquelle Hitler (affublé du dérisoire surnom de Jupp) n’accorda qu’une seule et brève visite. Une région qu’on pourrait croire en marge de la grande Histoire, que les bombardiers, comme la guerre elle-même, ne font que survoler, jusqu’à ce que la violence des combats l’atteigne à son tour dans les derniers mois, quand commence la bataille des Ardennes.

Le subterfuge du journal sous forme de notes consignées au jour le jour (« elles me maintiennent en vie, elles sont mon unique souvenir ») permet aussi d’éviter tout pathos, tout effet de style, de laisser de côté l’émotion superflue au profit d’un style neutre, objectif, lapidaire, à la limite de la sécheresse. Egidius a beau être le maillon d’une chaîne invisible qui sauve des vies en même temps que l’honneur de la ville, ses mots n’expriment guère de compassion envers les Juifs qu’il cache et convoie jusqu’à la frontière, ni envers les maris et les fils qui partent au front. Pas plus qu’il n’est impressionné par les immeubles en ruines, les cadavres des victimes ou ceux des pendus : la souffrance des autres ne fait que l’effleurer, seules lui importent sa survie et surtout ses abeilles. L’intensification des bombardements alliés sur l’Allemagne est figurée dans le journal par des croquis des différents avions engagés. Sont-ils l’œuvre d’Alfons, qui sert dans l’armée de l’air en attendant de devenir un jour « pilote d’étoiles » ? Les deux frères Arimond semblent en tout cas se retrouver dans un même rêve où les avions comme les abeilles incarnent le désir d’échapper à la vie terrestre.

Le roman ne se contente pas de décrire les mœurs d’insectes apparus sur terre en même temps que les fleurs, il y a cent millions d’années. En l’observant de près, le moine Ambrosius faisait déjà de l’abeille « la seule créature à être passée telle quelle du paradis à notre monde, sans le stigmate du péché originel », et relevait des analogies entre leurs colonies et l’esprit humain. Mais si l’organisation sociale exemplaire d’une ruche suscite depuis longtemps l’admiration, Egidius est-il prêt à aller plus loin ?

Ce personnage est parvenu en fait à la croisée de plusieurs mondes, celui où il vit, qui ne lui convient guère, celui de ses lectures, et celui des abeilles, tant de fois utilisé comme symbole dans l’Histoire, où se trouve peut-être métaphoriquement la clef de tout. En Égypte, où il a vécu, l’abeille était sacrée, attribut de la déesse-mère, inspiratrice de Pharaon ; Ambrosius à son tour estimait leur vol comparable à « un rêve divin, qui ne fait que donner vie à la nature ». Quoi de surprenant si celui dont la maladie brouille de plus en plus la mémoire oscille entre la pesanteur brutale du monde et la transparence poétique du ciel constellé où les abeilles volent en toute liberté ? La tentation est grande de s’identifier à ces insectes qu’il aime : « Elles essaiment avec moi et nous planons dans le ciel bleu, telles des myriades de parcelles d’or qui dansent, étincelantes. »

Lorsque l’homme aux abeilles se prend à envisager un retour possible à la vie normale, une fois la guerre terminée, un pas de trop dans un champ de mines autour de ses ruches le propulse en effet malgré lui dans les étoiles. Final dramatique, ou apothéose ? Le roman de Norbert Scheuer, dans la traduction française élégante de Marie-Claude Auger, a jusqu’au bout de quoi nous surprendre.

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