Les mystères de l’autel

Installé à Paris, l’écrivain égyptien Nabil Naoum a eu l’idée de construire ses nouvelles autour et au-delà de l’église comme lieu de rencontres sensuelles ou insolites. En onze textes empreints d’un subtil mélange de rencontres imprévues et de désirs déroutants, il donne à lire un recueil glissant de l’épiphanie à l’obsession.


Nabil Naoum, L’éclipse et autres nouvelles. Trad. de l’arabe (Égypte) par Luc Barbulesco. Actes Sud, 96 p., 14 €


Lieux de culte et de mémoire, espaces de recueillement ou de contemplation, les églises ont souvent donné lieu à des flâneries littéraires, par-delà l’expérience strictement religieuse ou spirituelle. Relire Huysmans, par exemple, permet de mesurer la portée esthétique et symbolique qui sous-tend l’imaginaire de l’église.

Le titre original du recueil, « Les églises de Paris et autres nouvelles », annonce la répartition des onze textes qui le composent. Les six premières nouvelles, qui se déroulent dans le sillage d’églises parisiennes (Saint-Sulpice, Saint-Médard, Sain-Jean-de-Montmartre, Saint-Nicolas-du-Chardonnet, Saint-Paul et Saint-Eustache), sont suivies de cinq autres qui en prolongent l’ambiance à la fois étrange et intrigante.

Les nouvelles parisiennes explorent la dynamique imprévisible des relations humaines. Dans la première nouvelle, « Le miracle de Saint-Sulpice », un narrateur logé rue Bonaparte épie puis fait la connaissance d’une employée du ministère des Finances. Ensemble, ils déambulent dans les rues de Paris et leur échange, au dénouement inattendu, est guidé par « le don de l’écoute attentive ». Dans « Saint-Jean – L’éclipse », un narrateur attend à la terrasse d’un café de Montmartre une femme qui l’a quitté quelques années plus tôt. Entre angoisse et solitude, le texte interroge la résurgence impromptue du souvenir : « On n’est pas à l’abri des retours de la mémoire, qui nous saisissent, et nous ramènent, parfois, aux jours anciens de la félicité ».

L’éclipse et autres nouvelles, de Nabil Naoum : les mystères de l'autel

Église Saint-François-d’Assise, dans le XIXe arrondissement de Paris © Jean-Luc Bertini

Au détour des pages, Naoum examine de manière subtile la banalisation de la violence et la persistance des fractures sociales et idéologiques. Dans « Les reliques de Saint-Médard », le père Jean-Paul Marthier, confronté au vol et à la mutilation des objets de culte de son église, s’interroge : « Jusqu’à quand les cœurs de ceux qui sont privés de la grâce resteront-ils obscurcis ? » Une autre nouvelle souligne au passage les limites de ces théories socialistes « dont les premiers éléments demeur[ent] encore fixés dans les mentalités, génération après génération, dans les pays du Tiers-Monde ». Ailleurs, l’auteur met en lumière le fossé qui sépare « ceux qui croient en une puissance invisible, incarnée par le salut de l’humanité, et ceux dont l’évangile est seulement la lutte des classes, le hasard, et l’évolution ». Derrière les moments d’illumination ou de rupture, surgit au centre de chaque nouvelle une critique espiègle des paradoxes et des tensions qui infléchissent les expériences individuelles ou collectives.

Dans la première partie du recueil, l’église devient l’espace d’une quête rythmée par le hasard et la symbolique des rencontres. De la place Saint-Sulpice à la place des Abbesses, et de la place du Châtelet à la Cité des Arts, Paris est une « ville-musée » qui révèle silences et frustrations. La lumière, souvent vive et éloquente, est un motif récurrent. Les notions de « grâce » et de « félicité » éclairent les expériences de personnages souvent tourmentés. Chez Nabil Naoum, on vient à l’église « pour expier [des] désirs inconscients » mais aussi pour échapper au brouhaha du monde et se découvrir dans le miroir de l’autre. Sur la placette de l’église Saint-Médard, des marchands de fruits et légumes, des Marocains, des Algériens et des Égyptiens, offrent « généreusement de leur marchandise » au prêtre qui les accueille à son tour l’été dans la « délicieuse fraîcheur » de l’église. Un moment de dialogue œcuménique, comme l’évidence d’une tolérance trop souvent ignorée ou passée sous silence.

En traversant le recueil, le lecteur est confronté à la mise en abyme de certains fragments narratifs et au dédoublement de personnages aux destins parallèles ou similaires. Nabil Naoum restitue des tranches de vie et brouille les repères, partant presque toujours du principe que « l’expérience est seule à pouvoir distinguer entre l’imaginaire et la réalité ». On comprend dès lors l’attention méticuleuse qu’il porte aux détails et aux objets : une horloge, un livre, une relique ou un pied pressant la pédale d’un piano. Ingénieur et critique d’art, l’auteur s’attarde sur les motifs architecturaux et reproduit avec délicatesse les ambiances envoûtantes des lieux. L’écriture de Nabil Naoum relève elle-même de l’épiphanie : une suite de rencontres improbables, d’événements miraculeux ou de révélations brèves et soudaines. Au fil des nouvelles se tisse un réseau de triangles amoureux, de bonheurs furtifs, de désirs en correspondance ou en conflit, autant d’expériences à la frontière du mystique et du rationnel.

Dans les nouvelles de la seconde partie, l’épiphanie semble laisser place à des atmosphères plus déconcertantes qui relèvent souvent de l’obsession : le désarroi d’une « intellectuelle progressiste » qui tente de soigner ses chagrins d’amour auprès d’un ami ermite entouré de chats, l’intrusion envahissante d’un homme dans la vie de son ancien camarade de jeunesse, ou encore la brutalité d’une agression où « un employé ordinaire et respectable » prend la mesure de « sa capacité à supporter la violence et l’humiliation ». Entre désirs lancinants et hantises inquiétantes, Naoum raconte la manière dont une simple apparition suffit à éveiller des douleurs enfouies ou à déstabiliser des lignes de vie déjà vulnérables. Dans la dernière nouvelle du recueil, « La tentative », un narrateur prend l’apparence d’un autre pour tenter d’exaucer un rêve de séduction.

Dans un style à la fois sobre et déroutant, Nabil Naoum forge des récits d’amours inaboutis et de relations contrariées, le plus souvent du point de vue masculin. Dans la plupart des nouvelles, les femmes sont d’ailleurs enfermées dans la spirale de convoitises obsessionnelles. On regrette, par moments, la manière dont certaines sont réduites à être l’objet d’un désir égocentrique et possessif, voire agressif, à l’image de tel homme priant pour avoir « une femme qui [peut] à la fois satisfaire le corps et ne pas faire souffrir l’esprit » ou de tel autre qui en vient à penser que la violence est la « seule manière pour elle de céder à un homme ». Certes, le recueil parle d’expériences-limites et de vacillements émotionnels ou comportementaux mais l’image de la femme n’en sort pas indemne.

On retiendra tout de même l’expérience troublante de la lecture et la somme de ces ambiances saisissantes qui tissent la trame de fond du recueil, sublimée par la traduction remarquable de Luc Barbulesco, traducteur de grands romanciers arabes dont Édouard Al-Kharrat, Elias Khoury ou encore Rachid el-Daïf. De l’épiphanie à l’obsession, il n’y a qu’un pas, qu’on franchit en refermant le recueil comme on quitte le silence feutré d’une église pour embrasser le vacarme insoutenable du monde.

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