Cuniculus et coccobacille

Le coccobacille de Herrlin, pur jeu d’esprit, aujourd’hui traduit en français, nous vient de la patrie de Borges, le plus grand maître du fantastique et de la mystification du Río de la Plata. Et la voix de son maître, ici, se nomme Arturo Cancela (1892-1957), un Argentin qui, dans les années vingt du siècle passé, fit pouffer, tanguer et secoua les côtes de tout Buenos Aires.


Arturo Cancela, Le coccobacille de Herrlin. Trad. de l’espagnol (Argentine) par Balkis Aboueleze. José Corti, coll. « Ibériques », 154 p., 16 €


Rien de tel que quelques mots savamment étranges et étrangement latins pour troubler les esprits et vous poser là. Malgré Boileau et l’observation selon laquelle « ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement », la science à travers les âges n’avance qu’au prix de mots secrets, de masques conceptuels et de quelques abscondités. Soit ici un lapin/latin et une bactérie-bacille – un peu des deux – dans un face-à-face héroïque et ironique, épistémologique et phénoménologique. Et voilà un piquant récit, mené par Arturo Cancela, qui manie science et philosophie, bravoure et humour.

Soit la proposition naturaliste suivante : Le lapin, disons plutôt la lapine, qui parvient à maturité et peut se reproduire à l’âge de 5 à 6 mois et continue à mettre bas pendant quatre ans, avec une gestation d’à peine 31 jours, engendre après chaque copulation jusqu’à 12 lapereaux. On comprend dès lors quel fléau cela représente pour l’agriculture. Surtout dans un pays comme l’Argentine, qui n’est qu’une pampa immense où se cultivent le froment et la vigne et où les seules bêtes autorisées sont les vaches, première production au monde, grandiose pollution.

Arturo Cancela, Le coccobacille de Herrlin

Alors quoi, le lapin aux galopantes pollutions séminales ? Question judicieusement posée par cet Arturo Cancela, pilier du quotidien La Nación de Buenos Aires, qui, en 18 livraisons, développe l’ahurissante hypothèse : tous ces lapins potentiels à l’infinie démographie viendront à bout de toutes les récoltes. Et que fait le politique en pareille situation ? Multiplier, certes, les commissions, centupler les gratte-papier, encombrer les bureaux, voter des budgets pharaoniques, s’affronter à la Chambre, et finalement dilation extrême de l’application des peines.

Le lecteur de l’époque suivra pas à pas, semaine après semaine, le déroulement des faits, dans une atmosphère d’hystérie collective qui n’est pas sans retentir sur notre actualité mondialement virale. En ce temps-là, on disait que la lumière vient du Nord. Et voilà le savant capable de terrasser Léviathan : un Suédois nommé Augusto Herrlin, privat-docent à la faculté d’Uppsala – la plus vieille, comme l’on sait, et la plus prestigieuse université de Scandinavie −, qui vient de publier un « Rapport sur quelques observations relatives à une nouvelle maladie infectieuse du lapin de garenne (lepus cuniculus vulgaris) ». Joie gratifiante du savant qui vient de faire la découverte du siècle – prix Nobel à la clé pour ce Suédois ? « Un œil collé au microscope, il voyait s’ouvrir une spore de coccobacille avec le bonheur de celui qui observe pour la première fois le sourire de son enfant. » Virus posé, vaccin trouvé. Ou plutôt, il s’agit de détruire, à grande échelle, le fléau lapinesque qui menace la plus grande plaine agricole du monde : « Herrlin faisait un lien entre la splendeur de la nature et la bonne fortune de son coccobacille (coccobacillus cuniculosus), qui allait, enfin, pouvoir se répandre librement sur le territoire de la République. »

Et voilà pour l’épique. Le rapport de belle science entouré de fleurs de rhétorique est dédié à la fiancée du jeune savant qui est aussi la fille du maître à penser de l’épidémiologiste, un certain Hedenius, « un nom illustre dans les conquêtes de la flore microscopique ». Et voilà pour l’humour.

Débarquement de cet Herrlin dans la capitale argentine, logement chez une doña Asunción, une pension de famille, où, tiens ! il côtoie l’animal domestique de la tôlière : « un superbe lapin mâle au pelage gris clair » nommé Don Pepe, au grand dam du locataire qui, dès l’abord, est en bonne logique animé d’un mouvement assassin, vite réprimé pour les beaux yeux de la logeuse : « Voilà  comment, embauché pour tuer des lapins, le professeur Herrlin, à Buenos Aires depuis peu de mois, manqua à son engagement pour faire plaisir à une femme. »

Un banquet est offert par la municipalité reconnaissante au maître de conférences, dont le menu est un régal de mets et de mots : « Comme une délicate attention aux fonctions du professeur Herrlin, le menu du banquet était composé de plats allusifs : Salpicon de p’tit lapin, Soupe de lièvre, Oreilles de lapin à la Hindenburg, Civet de lièvre, Queue de petit lapin à la Sainte-Menehould, Welsh Rabbit, etc. »

Arturo Cancela, Le coccobacille de Herrlin

« Le retour à Buenos Aires » de
Sem (1913) © CC0 Paris Musées / Musée Carnavalet

Notons qu’il a fallu, pour ce faire, sacrifier sur l’autel de l’hospitalité quatre mille lapins. Tout est pléthorique dans ce récit, et d’abord le secteur tertiaire, chargé de traquer « les maraudeurs aux grandes oreilles » et de contrecarrer « l’appétit de quelques milliers de lapins… aux dépens des champs du Sud ». On crée des « Commissariats de la Protection Agricole », divisés en plusieurs catégories et « 1 200 citoyens reçurent des émoluments officiels », avant que « 300 nouveaux citoyens » ne touchent des salaires au détriment des contribuables. Pieuvre des ronds-de-cuir. Une abondante main-d’œuvre, par ailleurs, est requise et l’on ne s’étonnera pas d’y trouver une importante et même exclusive présence africaine. L’esclavage n’est pas si loin et voilà que partout l’on parle « p’tit neg », avec cette justification, qui vaut aux yeux de l’auteur dénonciation sociale : « L’emploi exclusif de Noirs s’impose, probablement, par les conditions climatiques des lieux où doit se dérouler la campagne contre le lapin. En conséquence, les attaques à l’encontre du Département de Protection Agricole ne sont qu’un épisode des luttes raciales dans ce pays. »

La société cloisonnée de l’Argentine des années 1920, avec tout le chauvinisme blanc – ceux qui, à l’inverse de l’autochtone promis au génocide, sont descendus du bateau, au dire de Borges –, à l’encontre d’une immigration par trop interlope, se trouve donc épinglée, au détour d’une fable ironique. Mais restons-en à l’humour et au rire qui, selon la théorie bergsonienne, est fonction de l’exagération en boule de neige : une carte du pays est présentée avec les zones infectées signalées en bleu, et, le zèle bureaucratique aidant, bientôt toute l’Argentine se retrouve tachée de bleu, comme on parle d’une peur bleue : « On aurait dit qu’un flacon d’encre Stephens avait été renversé sur le territoire de la République. »

Dès lors que la bureaucratie est en marche, la politique s’en mêle, et là, bientôt, la gauche et la droite se déchirent, la première – « les socialistes » − décrétant tout bonnement : « le lapin n’existe pas », c’est son slogan électoral. Dans le tourbillon qui suit et les déchirements sociétaux, le pauvre Herrlin est agressé et une pierre lancée contre son front vient à bout de ses facultés intellectives. Il oublie tout, sauf qu’ayant laissé traîner une éprouvette dans la pension de doña Asunción, voilà que Don Pepe, le lapin domestique, en ronge le bouchon de liège et absorbe le produit délétère qui finalement le mène à l’agonie. Enfin, l’efficacité parle d’elle-même, et, dans ce match héroïque entre l’épizootie et le remède, le bon savant l’emporte un à zéro. Il ne reste plus dès lors au héros de cette histoire qu’à épouser la belle Asunción, et tout est bien qui finit bien : prenant le pas sur la haine lapinesque, l’amour et le beau sexe auront le dernier mot.

Aujourd’hui, la maladie infectieuse du lapin de garenne s’appelle la grippe aviaire ou la vache folle, ou bien quelque autre dengue, car notre époque n’est pas en manque de fléaux naturels. Quant à la progression de la Covid, n’apparaît-elle pas sur la carte de France, aussi, avec différentes couleurs, jaune, rouge, vert, selon la concentration bacillaire ? Et la carte des États-Unis, dans l’invasion du rouge, devient une catastrophe expansive. L’intuition d’Arturo Cancela suscitant une simple hypothèse et son antidote – « un bacille déclenchant une épizootie fatale » − a figé le sourire qui parcourt ces pages : le pitre ne rit plus et les dangers sanitaires sont devenus mondiaux, et où trouver encore une planète saine ? s’interrogent les cosmonautes. Bah ! au terme de cette fable délirante ou hilarante, nous pourrons, à l’instar de Pangloss, nous écrier, nous voilant la face ou nous tenant les côtes : « tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes ».

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