Le temps du repos

Dans un livre paru quelques semaines avant sa disparition, en août dernier, le critique et universitaire Daniel Ménager proposait de s’intéresser à la convalescence, cette période floue entre la maladie et un supposé rétablissement de la personne. L’étude des œuvres littéraires permet d’en retracer l’histoire et la représentation. Si le XIXe siècle la bénit, le XXe siècle lui porte le coup de grâce.


Daniel Ménager, Convalescences. La littérature au repos. Les Belles Lettres, 220 p., 23 €


Convalescences, de Daniel Ménager, tente de faire le lien entre médecine et littérature en s’intéressant à cette période singulière. Si, en tant que thème, le vécu du malade a pendant longtemps été mis à l’écart dans le domaine médical comme dans le domaine littéraire, il a par la suite été valorisé (on se souviendra des poètes damnés du XIXe siècle, puisant leur inspiration dans leur état fiévreux). Si un problème de santé grave semble à même de constituer un sujet d’intérêt, pourquoi porter dans cet essai davantage attention à la convalescence ?

C’est que la maladie elle-même, d’abord, est plus difficilement restituable : assailli par la fièvre, l’auteur ne peut pleinement vivre puis faire part de son expérience (il la subit, en quelque sorte). La convalescence laisse place à une certaine lucidité du sujet et fait naître chez lui un monde de sensations neuves : « Comparée aux fièvres délirantes, la convalescence apparaît bien pâle. En revanche, elle consacre le triomphe de la sensation, ce qui lui donne l’avantage sur la maladie et sur la santé pleine et entière. Malades, nous sentons en fait peu de choses. Et quand nous avons retrouvé la santé, la sensation se dérobe encore plus. »

La convalescence est une « période de transition après une maladie, une opération, et avant le retour à la santé », nous dit le dictionnaire. Elle apparaît alors comme un « étrange “entre-deux” ». Or, ce que soulignent certains romanciers mais aussi le médecin et philosophe Georges Canguilhem, c’est que l’idée d’un rétablissement du malade ainsi qu’il était « avant » est une illusion. Nul retour à la normale ne semble possible. « La convalescence : une zone d’ombre, mal éclairée par de trop rares enquêtes médicales », écrit Daniel Ménager. « On ne sait même pas si elle succède à la maladie ou si, d’une certaine façon, elle la prolonge. Zone de tous les dangers. Parce qu’une rechute est toujours possible, ce qui explique la vigilance des médecins ; mais aussi parce que le convalescent n’est plus tout à fait celui qu’il était avant la maladie. »

Daniel Ménager, Convalescences. La littérature au repos

Edward Munch, « L’enfant malade » (1896)

Évoquant tour à tour les différentes facettes de cette question avec érudition et précision, Daniel Ménager explore d’abord le domaine des sensations pendant la convalescence. Les ressentis du « monde dans un mélange de plaisir et d’anxiété » (surtout évoqués par le roman moderne – auparavant, on décrivait surtout le temps de la maladie) contredisent l’idée stéréotypée d’un temps monotone, sans consistance : « sans doute affaibli, le convalescent retrouve avec délices le monde de tous les jours ».

L’auteur s’intéresse ensuite aux expériences amoureuses du convalescent : « Une convalescence, c’est une occasion qu’Éros ne peut laisser passer », à la réflexion que lui laisse un temps libéré. Il confronte enfin les réflexions de Nietzsche sur son état de santé et celles de Gide croyant se réapproprier, à tort, les considérations du philosophe. Puis, point de vue plus extrême, c’est aux auteurs dénonçant la « maladie humaine » de prendre la parole : « Le récit de convalescence n’est pas mort, mais il change de visage », et la Grande Guerre joue un rôle important. Ici, on ne tirera plus bénéfice, comme c’était le cas classiquement, de la période de repos suivant une maladie, vécue comme rite de passage ; il s’agit d’un « temps perdu », d’un « leurre », quand Bardamu n’en vient pas tout simplement à mettre en question l’intérêt de la bonne santé.

Dans l’essai foisonnant de Daniel Ménager, le présent aperçu est (à peine) une porte entrebâillée sur une pièce inconnue : il faut encore prendre le temps d’ouvrir ce livre comme on s’ouvre à un lieu, en s’y déposant dans le mobilier confortable de la langue, pour observer un paysage littéraire où chaque détail s’apparente à un morceau de puzzle dont les pièces, dans un mouvement uni, s’assemblent les unes aux autres au fil des pages.

Dans le contexte actuel d’une pandémie mondiale, ce livre prend évidemment une résonance singulière, celle de nos vies. Le confinement vécu par une bonne partie de la planète n’aura-t-il pas été une longue convalescence dont nous nous sommes récemment extraits (encore que le risque d’une rechute soit toujours prégnant) ? Qu’en avons-nous retiré à titre personnel ? Et collectif ? Ce n’est pas le sujet de Daniel Ménager, qui a écrit bien avant notre expérience. Mais l’auteur nous offre une certaine réflexion en rapport avec la littérature et ses déductions médicales : « Ce qui compte, plus que jamais, c’est ce que ressent le sujet. En ce domaine le roman reste incomparable. »

Car ce sont nos intériorités que le roman nous permet d’explorer et de ressentir, produisant un affinement de notre perception du monde par un retour sur le vécu : « Le roman est non seulement plus vivant qu’un traité : il se pourrait aussi, comme le voulait Merleau-Ponty, qu’il soit, par l’entremise du sujet, plus philosophique. Tout simplement parce qu’il revient aux choses et approfondit des expériences. »

Le « repos » relatif du confinement aura pu être pour certains celui de la réflexion et du retour sur soi, perçu plus ou moins positivement. Il est cependant impossible de dire comment on l’interprétera à l’avenir : ce seront les événements futurs qui détermineront en grande partie ce déchiffrement. Il est probable qu’une littérature naîtra des bouleversements  actuels de la société ; mais il faudra encore attendre, prendre du recul, avant que l’on puisse les recevoir, et mettre en évidence un questionnement commun en lien avec l’Histoire, tisser enfin une nouvelle narration critique.

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