Les labyrinthes enchantés de José Roosevelt

Avec ses treize volumes, parus à raison d’un album par an de 2007 à 2019, le dernier travail de José Roosevelt, Ce, constitue un ouvrage majeur du neuvième art, qui vient ponctuer une carrière à part, atypique et attachante. En attendant Nadeau rend compte de l’ensemble de cette grande œuvre de la bande dessinée, en lisant et en échangeant avec l’auteur, né à Rio de Janiero en 1958.


José Roosevelt, Ce. Éditions du Canard, 13 vol., 730 p., 208 €


José Roosevelt commence son parcours comme artiste peintre et illustrateur. Invité à présenter ses œuvres en Suisse en 1988, il découvre le « Vieux Continent » où il séjourne plus d’un an. Il visite musées et monuments à Paris, Rome ou Florence. Il rencontre aussi Fabienne, qui deviendra son épouse en 1990, année où il quitte définitivement le Brésil et s’installe en Suisse. Passionné de comics depuis toujours, Roosevelt se lance véritablement dans la bande dessinée au début des années 2000. C’est un grand dessinateur et un scénariste hors pair. Longtemps resté « hors des radars », il mérite pourtant que l’on découvre son œuvre, dont on ne sort pas indemne.

Dans la ville imaginaire de Twin Peaks, entourée par les forêts montagneuses du nord-ouest des États-Unis, le cadavre d’une lycéenne, Laura Palmer, est retrouvé sur la berge d’une rivière. L’agent spécial du FBI Dale Cooper va mener l’enquête. Basée sur un synopsis policier classique, la série télévisée Twin Peaks, créée par Mark Frost et David Lynch, va basculer dans un véritable labyrinthe mental, fantastique et onirique. Les deux premières saisons ont été diffusées au début des années 1990 et Twin Peaks est rapidement devenue une série culte. Dans le dernier épisode, « Au-delà de la vie et de la mort », Laura Palmer, dans ce qui doit être un rêve, parle à l’agent spécial et prononce ces mots énigmatiques : « I’ll see you again in 25 years »… Un quart de siècle plus tard, une première dans l’histoire des séries télévisées, David Lynch offre à ses admirateurs une troisième saison de Twin Peaks, comme s’il avait tout prévu vingt-cinq ans auparavant, inscrivant sa série dans une étonnante continuité.

Comment ne pas penser à David Lynch après avoir tourné la dernière page de Ce, la saga signée José Roosevelt ? Parmi les personnages principaux de sa série, nous avons découvert S-29, une femme mi-ange mi-robot, et T-333, un homme sans passé, un homme qui rêve, un immortel du nom de Ce. À la dernière image de L’Histoire du soldat, le volume 6 de la série, S-29 et T-333, qui se sont rebaptisé.es Ève et Adam, pénètrent dans une grotte, dans les entrailles de pics jumeaux. Une double montagne qui livrera son mystère à l’heure du dénouement, dans le dernier volume, Acrostiche, curieusement numéroté 6 ½. Hommage explicite ou inconscient à la série de David Lynch ? Nous ne tenterons pas de percer ici tous les mystères de José Roosevelt. Mais, parmi ses nombreuses influences, le dessinateur revendique celle du cinéaste états-unien à qui il dédie d’ailleurs Le Bal, troisième volume de Ce. « J’admire infiniment le goût qu’il a pour le bizarre, le secret, le codé qui peuvent se trouver sous les apparences du plus anodin des mondes », explique-t-il dans un long entretien accordé en 2013 à Maël Rannou pour du9 l’autre bande dessinée (les citations de cet article sont tirées de cet entretien, du site extrêmement complet de Roosevelt, de l’entretien accordé à Frédéric Bosser publié dans dBD # 135 de juillet-août 2019 et de nos échanges avec l’auteur).

José Roosevelt, Ce

Dessins de José Roosevelt © Éditions du Canard

Dans cet entretien de 2013, Roosevelt nous révèle les origines de Ce : « L’idée du début du récit, je l’ai eue dans une chambre d’hôtel à Barcelone, où, au moment de m’endormir, j’ai fait un bref rêve et je me suis réveillé de ce rêve dans mon lit à Lausanne. Peu après, je me suis réveillé pour de bon dans la chambre d’hôtel et c’est alors que j’ai compris que mon premier réveil n’était qu’une suite du premier rêve. J’étais ainsi bien parti pour un récit qui mélangerait trois niveaux : celui du présent, celui du passé et celui des rêves. Bien entendu, le niveau des rêves peut intervenir dans les deux autres niveaux. Pour compliquer le tout, le personnage, dans son niveau du présent, prend ses souvenirs (le niveau du passé) pour des rêves. » Le songe de Barcelone allait accoucher de quinze années de travail ! Ce « rêve dans le rêve » a donné à Roosevelt l’idée d’un personnage qui ferait deux types de rêves : des rêves « normaux », comme tout le monde en fait, et des rêves qui seraient des bribes de son passé oublié. Notre héros – quel que soit son nom – serait amnésique. « De cette idée première, je l’ai imaginé comme une sorte de cobaye pour des expériences visant l’immortalité. De cette deuxième idée, j’ai déduit cette notion de l’immortel qui n’est rien de plus qu’un fonctionnaire – contrairement à la plupart des immortels des bandes dessinées ou des films, qui sont des dieux, des vampires, bref, des personnages au destin aventureux, tragique, mythique etc. » « Avec ça, j’avais quelques idées pour me lancer », raconte-t-il.

Le processus de création de Ce débute donc par une série d’idées qui viennent se chevaucher : le dualisme rêve-souvenir s’est ensuite dédoublé en dualisme réalité-jeu. Et l’on verra dans la seconde partie de la saga la complexité des intrications entre « réalité réelle » et « réalité virtuelle ». Tout était prévu dès le départ : un cycle en 13 chapitres (un nombre qui n’est pas fortuit), divisé en deux parties et dont le chapitre 7 marquerait clairement une rupture ; la structure du récit, treize parties présentées comme douze plus une, la treizième et dernière venant s’intercaler entre les opus six et sept, divisant le récit en deux ; la chute (ou la non-chute, offrant deux fins à l’histoire) en forme d’acrostiche… L’auteur a vite compris que les chapitres seraient trop longs et qu’il valait mieux les transformer en volumes. « Voilà, une série en treize volumes ! », s’exclame José Roosevelt avant d’expliquer la référence à Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll, un livre constitué de douze chapitres. À la fin du volume 3, Le Bal, Ce fait un rêve dans lequel S-29 lui pose une question : « Pourquoi le livre d’Alice comporte-t-il douze chapitres ? ». Ce ne comprend pas… « Quel livre ? ». Et S-29 de répondre : « Deuxième question : est-ce qu’on pourrait en ajouter un treizième ? » Le livre de Lewis Carroll, écrit en 1865, accompagne les personnages du récit de Roosevelt, c’est grâce à lui qu’il a inventé Alyss, qu’il considère comme l’un des plus beaux personnages qu’il ait créés.

Une fois toutes ses idées notées sur le papier, l’auteur a entamé la construction d’un scénario complet, ce qui a représenté une année de labeur. « Avec tout ce que peut comporter un travail complexe », se souvient-il, revenant sur les affres et les bonheurs de la création. « Des moments où je me sentais très inspiré et ça allait très vite, des moments où rien ne venait, des fois où j’ai dû supprimer des passages entiers parce qu’ils ouvraient des voies sans issue, des moments de découragement, des moments d’euphorie… le plus difficile était de lier les événements entre eux, jouer sur les révélations, car le lecteur, au début du récit, devrait être aussi perdu que le personnage Ce… tout en gardant un certain suspense. » Lorsqu’il construit son scénario, il « imagine déjà le côté visuel et les ambiances » qu’il va ensuite créer. Il sait déjà ce qu’il va dessiner. Ce travail pratiquement fini, Roosevelt s’est installé à sa table à dessin pour presque quatorze ans… Il attaque alors directement ses planches, il ne prépare pas de story-board, dont il a « une sainte horreur », et ne crayonne pas non plus de découpage préalable. Le scénario de Ce a simplement été divisé en pages correspondant aux futures planches.

Le dessinateur se lance alors sur chaque planche, après en avoir imaginé la composition. La page suivante est une inconnue jusqu’à ce qu’il finisse celle qui précède, gardant ainsi « le plaisir de l’improvisation, de la liberté de création sur le moment – qui contrebalançait la fidélité au scénario, déjà écrit dans ses détails ». Voici comment Roosevelt réalise une planche : le dessinateur place d’abord les cases sur sa planche (du papier Bristol 450 g de formats différents, A3, A2, voire plus, en fonction de la complexité du dessin), il sait à ce moment-là ce que contiendra chaque case, texte compris. Une fois que les cases sont définies, il crayonne les dessins sur chacune d’elles. Pour ce travail, il utilise un porte-mines (dureté : 2B, épaisseur : 0,5 mm). Ce crayonné terminé, l’auteur encre ses dessins sur la même feuille de papier (impossible d’obtenir une planche crayonnée de Roosevelt !). Une fois l’encrage fini, l’encre séchée, l’artiste gomme tous les traits faits au crayon. Ce est une œuvre entièrement en noir et blanc, un style que le dessinateur affectionne particulièrement. Pour l’encrage, il nous révèle une petite anecdote de spécialiste : au début de sa carrière, il utilisait des Rotring (de diverses épaisseurs) pour les traits fins, et des pinceaux pour les traits plus épais et pour les grandes surfaces noires. Mais, dans les années 2000, il a constaté une baisse de la qualité des Rotring – pas de leur prix – et il a découvert les « Pitt Artist Pen Fineliner », des feutres à l’encre de Chine fabriqués par Faber-Castell, en diverses épaisseurs. Selon lui, « ils remplacent avantageusement les Rotring, car les traits sont moins réguliers en ce qui concerne l’épaisseur, celle-ci variant selon la pression qu’on imprime sur le feutre lorsque l’on dessine ».

Roosevelt avait aussi décidé de faire de Ce une bande dessinée aux genres divers : science-fiction, aventure, mystère, enquête, romance, poésie, onirisme… et même, pourquoi pas, métalangage, mise en abyme, œuvres dans l’œuvre, pour finir par un triple acrostiche. Chaque genre se développant davantage dans un chapitre, ou un volume, d’où les dédicaces aux auteurs qui ont une importance particulière dans la conception de chaque volume. « Quand je dédie un album – je le fais toujours, d’ailleurs –, c’est une façon de dire que si je n’avais pas connu l’œuvre de la personne à qui l’album est dédié, ce dernier n’aurait jamais vu le jour », explique-t-il. « Changer de registre est un plaisir qui s’ajoute à la création », assure Roosevelt en prenant l’exemple de Jean Giraud signant son œuvre sous deux noms différents : Gir et Mœbius. Il se souvient de son enchantement d’avoir appris qu’un artiste pouvait jouer dans des registres si différents lorsqu’il a découvert que le dessinateur de Blueberry était également celui d’Arzach. « Mais, c’est curieux, j’ai l’impression que les lecteurs de bande dessinée sont plus conservateurs qu’ils n’en ont l’air. Une fois qu’ils se sont habitués au travail d’un artiste, en général ils attendent qu’il ne change pas, qu’il continue à œuvrer dans le même registre, dans le même style », regrette-t-il.

Revenons à ses dédicaces : pour le cinéma, outre David Lynch, on retrouvera Federico Fellini ou Stanley Kubrick ; du côté de la littérature, Jorge Luis Borges, Agatha Christie, Philip K. Dick, Gabriel García Márquez, Franz Kafka, ou Haruki Murakami. Roosevelt s’inscrit en effet dans une histoire plus large que celle de la bande dessinée : celle de la littérature et du livre, de l’objet livre, celui que l’on touche, que l’on sent, le livre auquel l’auteur rend de magnifiques hommages dans Ce et dans plusieurs autres de ses ouvrages. Le terme de « littérature dessinée », cher à Hugo Pratt, lui convient parfaitement. On en voudra pour preuves le caractère « « indissociable », selon lui, du scénario et du dessin dans sa méthode de travail, la rareté des récitatifs dans son œuvre (tout l’opposé d’un Jacobs) et l’utilisation de la typographie dans les phylactères de Ce. « Certains lecteurs se sont scandalisés de ça, comme s’il y avait un tabou, une loi qui déterminait que le texte d’une bande dessinée doit être écrit à la main », s’amuse-t-il, rappelant aussi qu’il est rare que l’on imprime et publie un roman dans sa version manuscrite.

L’histoire de l’art est bien sûr également convoquée dans Ce avec Salvador Dalí, dont le tableau La Persistance de la mémoire donne son nom au volume 11 ; ou Vermeer, héros malgré lui d’une histoire dans l’histoire dans le volume 7, De l’autre côté du miroir. C’est à l’écrivain et critique d’art Élie Faure que le volume 4 de la série, Le Silence, est dédié. Les écrits de ce dernier ont directement inspiré le texte du livre Histoire de la peinture artistique que Ce lit à S-29. Autre détail significatif : la présence de certains tableaux de Roosevelt qui apparaissent à plusieurs reprises dans les décors de l’histoire. José Roosevelt a appris à lire dans les comics, a commencé à dessiner ses premières histoires à l’âge de huit ans mais a entamé sa carrière par la peinture et l’illustration. Autodidacte, fasciné par l’art fantastique et le surréalisme, il peint ses premiers tableaux à quinze ans. Sa première exposition se tient en 1979 à Brasilia – des tableaux à l’acrylique influencés par les œuvres de Bosch, Brueghel ou Dalí. Dans les années 1980, alors que sa technique et son style évoluent, les expositions se succèdent. Il est fasciné par le surréalisme et ses techniques basées sur l’automatisme et l’inconscient, et ses peintures nous montrent un monde onirique et fantasmagorique. Depuis le milieu des années 1970, il a réalisé plus de 500 tableaux, principalement des œuvres à l’huile ou à l’acrylique, a fait l’objet de plus d’une cinquantaine d’expositions et participé à près de 80 expositions collectives.

José Roosevelt, Ce

Dessins de José Roosevelt © Éditions du Canard

Ce est en effet « un ouvrage où les barrières entre bande dessinée, illustration, peinture et littérature tombent les unes après les autres », souligne le mystérieux Fabrice Nipotte dans son commentaire cité sur le rabat du volume 12, Le Pays des merveilles. Ce qu’explique ainsi l’auteur : « J’ai découvert dans la littérature une porte ouverte à tous les mondes possibles. La peinture et la bande dessinée ont fixé en images ces possibilités. » Parmi toutes les influences de Roosevelt, attardons-nous sur celle des auteurs de bande dessinée. « Trois auteurs […] ont été des ‟déclencheurs” pour moi », explique-t-il. « C’est grâce à eux que je me suis lancé dans la bande dessinée. Le premier a été Carl Barks, que j’ai connu encore enfant, dont certains scénarios sont à mon avis parmi les meilleurs de toute l’histoire de la bande dessinée. Le deuxième a été Mœbius, qui m’a fait voir que tout était possible dans ce langage. Le troisième a été Trondheim, parce qu’il n’a pas eu peur de commencer à faire de la bande dessinée, même s’il ne savait pas dessiner… Quel culot ! »  Roosevelt rappelle que Carl Barks est « celui qui a inspiré le souffle vital à Donald Duck et son monde, en réalisant des chefs-d’œuvre de la bande dessinée entre 1942 et 1966 ».

Mais, en la matière, ses inspirations évoluent au fil du temps et des rencontres : après Barks, Jack Kirby, « the King of Comics », ou Hergé, « le maître de la ligne claire », il est profondément marqué par le dessinateur et caricaturiste du magazine satirique états-unien Mad, Mort Drucker. Viendra ensuite la découverte de l’ensemble de la bande dessinée francophone, « dans toute sa richesse », et surtout de certaines œuvres publiées en France dans Métal Hurlant », comme celles de Jean Giraud ou de Philippe Druillet. Roosevelt se réfère également à Palacios, Caza, Schuiten…

Si l’on trouve de nombreux éléments d’inspiration dans le dessin de Roosevelt, l’auteur impose son propre style : la multiplicité des compositions, des architectures et perspectives vertigineuses, des décors urbains totalement imaginaires avec leurs foules mutantes, d’autres hyperréalistes (« certains passages ont été tournés à Lausanne ou dans la cathédrale de Chartres », allions-nous écrire), l’absence de toute ligne droite dans certains édifices, des paysages naturels grandioses, des fêtes somptueuses, un érotisme joyeux et discret, des explosions de violence et des scènes de guerre terrifiantes, de magnifiques jeux de lumière et de contraste en noir et blanc, une maitrise parfaite de la hachure, une précision du trait offrant cent petits détails et clins d’œil à découvrir à la loupe. « Roosevelt est un auteur intéressant en ce qu’il prouve que l’on peut faire une bande dessinée alternative avec un univers fantastique et un dessin répondant aux critères académiques, tant qu’on utilise ce talent pour faire des choses qui, elles, n’ont rien d’académique », résume Maël Rannou, intervieweur de Roosevelt et également auteur des textes du livre L’Art de Ce aux Éditions du Canard.

Il serait illusoire, et dommage pour la lectrice ou le lecteur, de résumer les intrigues imbriquées de Ce. Son créateur a voulu construire « un personnage qui se transforme et qui se découvre : il a pu tuer et violer, avoir un caractère arrogant et égocentrique, mais il arrive, en payant le prix fort, à récupérer l’humanité qui sommeillait en lui ». Il faudra d’ailleurs plusieurs lectures pour appréhender l’œuvre dans toute sa complexité. « Une bonne histoire, à mon avis, est celle qui vous fait découvrir le rapport secret qu’il y a entre divers éléments de l’existence, en les déplaçant dans le temps et l’espace, si possible en ajoutant un peu d’émotion, un peu d’aventure, un peu d’humour… À vrai dire, à chaque histoire que j’écris, j’essaye d’aborder les questions qui me paraissent entourées de mystère. Ces questions mêlent invariablement, et sans aucune gêne, l’amour, la mystique, la guerre, la mort, l’érotisme, l’identité, la mémoire… » Pour ce faire, Roosevelt a construit une narration sous forme d’un immense puzzle, un trompe-l’œil, un jeu de piste sur plusieurs niveaux, dans plusieurs dimensions, où le lecteur se perd dans les intrigues parallèles et redoute les impasses narratives. « L’autre côté du miroir n’existe pas, nous dit Roosevelt, il n’est qu’une illusion. Une illusion dans une illusion, on serait tenté d’ajouter, puisque Ce est une fiction et une fiction reste une fiction. » Il faudra souvent revenir en arrière, reprendre tout depuis le début, comprendre que chaque volume éclaire l’histoire entière. L’auteur brouille les repères, change d’angle, accumule des questions aux « réponses multiples cachées les unes derrière les autres ».

En 2013, il s’explique : « Oui, bien sûr. Je voulais avec tout ça que le lecteur lui-même ne sache plus où est le réel, où est l’artificiel et où est le rêve dans cette histoire… […] À ce stade de la lecture, est-ce qu’il peut encore croire à quelque chose en rapport à cette histoire, y compris les révélations ou les intentions de l’auteur lui-même ? Ça y est, j’ai réussi à semer le doute absolu ! On verra plus clair par la suite »… « Mais alors, dit Alice, si le monde n’a absolument aucun sens, qui nous empêche d’en inventer un ? », écrit Lewis Carroll dans son Pays des merveilles. Ce doit aussi se lire comme un récit initiatique, une longue réflexion sur la quête d’identité, la mémoire et l’inconscient. La réalité est sans cesse mise en doute, mais Roosevelt pose néanmoins, comme David Lynch, « un regard sombre et halluciné sur la réalité humaine inquiétante ». On touche à la philosophie : Ce évoque la volonté de puissance nietzschéenne, l’ordre et le chaos du monde ou des relations humaines, l’avenir menaçant de notre civilisation et la question écologique… Dans le volume 4, Le Silence, les scènes dans lesquelles Ce doit faire l’éducation de S-29, qui a tout oublié du fonctionnement de son corps et de son rapport à la nature et au monde, sont frappantes. Ce devra lui apprendre à vivre, lui enseigner l’usage de ses sens, le langage et la culture, en passant par l’existence des cycles biologiques ou les sentiments amoureux. À défaut de celui du monde, Roosevelt nous demande de ne pas perdre de vue le sens de l’existence.

Au-delà des différentes dimensions de cette saga et des passages de l’une à l’autre par les rêves, les souvenirs, les retours en arrière ou les mises en abyme, l’artiste opère également une série de tours de force narratifs ou graphiques. Au début du volume 7, De l’autre côté du miroir, au moment où l’on découvre que toute la saga de cet immortel qui rêve pourrait n’être qu’un simple jeu, mélange d’informatique et de magie, Roosevelt fait entrer en scène Ian Agrippa, auteur mythomane de trois ouvrages mystérieux et introuvables. Et pour cause, ils n’existent qu’en un seul exemplaire ! L’écrivain maudit a en effet fait croire à leur existence par différents artifices : publications de dossiers bidon, fausses critiques dans des journaux, faux commentaires sur Internet… Ian Agrippa aurait ainsi écrit Fugue à trois voies, une bande dessinée calquée sur une fugue de Bach, Histoire d’un faussaire, la vraie-fausse biographie de Vermeer, et L’Apparition – clin d’œil à La Disparition de Georges Perec – un livre où, au fil des pages, de petits dessins symbolisent les mots qu’ils remplacent progressivement, rendant la lecture compliquée mais toujours possible.

José Roosevelt, Ce

Ce de José Roosevelt © Éditions du Canard

Ces trois œuvres dans l’œuvre pourraient être signées par Marc-Antoine Mathieu, un auteur de bande dessinée dont une partie du travail est basée sur l’onirisme, qui joue en permanence avec le livre-objet et réalise des expérimentations vertigineuses. Roosevelt avoue d’ailleurs son admiration pour son confrère : « il n’entre dans aucune collection ». Mais c’est aussi la question borgésienne qui est ici posée : « Jusqu’où sommes-nous disposés à accepter comme vrai ce qui est présenté comme vrai ? », se demande Roosevelt. Comme chez Borges, la question de la vérité est constamment posée dans Ce. Lorsque, dans la deuxième partie de la saga, nous découvrons le « siècle 21 », lorsque, enfin, nous retrouvons nos repères, Roosevelt réussit le tour de force de nous faire totalement basculer. Pendant un court instant, nous croyons presque faire partie de ce monde, nous sommes dans le livre, avant de vite recouvrer nos esprits… « À quel niveau de crédibilité situons-nous la lecture d’une œuvre de fiction ? », se demande-t-il. « Autrement dit, croyons-nous que la fiction, par le fait qu’elle cueille, interprète, synthétise et réorganise les données de la ‟réalité objective”, dépasse cette même réalité en lui donnant du sens – et en devenant ainsi, sous cette optique, plus réelle que le réel ? »

Nous avions noté la mention insérée à la fin des six premiers volumes de la série : « À l’origine de la saga de ‟Ce” il y a un conte écrit par Isabelle Dolbiac, à qui j’adresse mes remerciements et mon admiration ». Roosevelt reçoit alors des courriers : « Mais qui est Isabelle Dolbiac ? », se demande-t-on… Isabelle Dolbiac va se révéler aux lecteurs de Ce comme un personnage fictif, en inversant à ce moment le processus borgésien. L’écrivaine signe deux paratextes : une nouvelle placée en annexe du volume 7, La Visite, et une série de 27 poésies intitulée La Clé en annexe du volume 11, La Persistance de la mémoire. Dans les premières pages du volume 9, également titré La Clé, nous avions découvert un livre dans le livre : La Clé (texte d’Isabelle Dolbiac et dessins de N. L. Rime, un pseudonyme de Ian Agrippa), de deux fois 27 planches. Les pages de gauche constituent une prouesse graphique : 27 étapes différentes d’un même dessin qui semble s’éloigner et s’enrichir à chaque page pour se laisser finalement découvrir dans sa totalité. Les pages de droite sont une bande dessinée d’apparence classique racontant un morceau de l’histoire de S-29. Mais, pour percer le mystère de La Clé, il faut connaître les trois autres livres de Ian Agrippa ! Alyss, qui vient de lire La Clé avec Ce, à force de cogitations, découvre alors ses stupéfiants secrets… Nous n’avions bien sûr rien vu venir ! Ce fourmille d’autres mystères et de passages graphiques impressionnants. L’un des plus originaux restera la scène de la bibliothèque dans le volume 8, Le Paradis perdu. Alyss et Ce discutent, tandis que les pages des livres envahissent les cases et que l’œil du lecteur se rapproche de plus en plus des caractères typographiques.

En plus de son œuvre majeure, son « testament » comme il l’appelle, Roosevelt a publié une dizaine d’albums, dont voici un court aperçu. Tout d’abord, deux ouvrages créés sur une structure fixe d’origine, dans laquelle l’auteur se donne la plus grande liberté de création. L’Horloge sera basée sur le cercle et contiendra douze chapitres de douze pages, chacun d’une bichromie différente. Il s’agit d’une œuvre de transition entre la peinture et la bande dessinée, inspirée par un tableau peint quelques années auparavant. Elle marque le passage de son auteur d’un langage à l’autre. C’est aussi le voyage initiatique de trois amis et la transition de l’innocence de l’enfance à l’âge adulte. Traversé par des parallèles bibliques, La Table de Vénus est un labyrinthe construit, comme la bibliothèque borgésienne, autour d’un carré magique et divisé en 7 sceaux.

Ce livre est dédié à Ray Bradbury, l’écrivain qui a imaginé, dans Fahrenheit 451, une société où la lecture est interdite. À ce sujet, Roosevelt se souvient d’une interview donnée par Bradbury une vingtaine d’années après l’écriture de son roman, dans laquelle il disait craindre « qu’une société encore pire [fût] en train de se former : une société où il serait inutile d’interdire la lecture ou de détruire les livres, parce que ses membres eux-mêmes ne s’intéresseraient plus à la lecture ». Dans La Table de Vénus, le livre et la lecture ont été oubliés, l’auteur invente « une société qui se passe de tout ce qui peut donner une substance à la vie humaine – et que le livre aide à préserver ». Les cadres formels disparaitront ensuite de l’œuvre de Roosevelt. À l’ombre des coquillages est un livre sur le regard, « le regard qu’on a, le regard qu’on porte… sur le monde, sur les autres, sur soi-même ». Il aborde la question politique – mais comme « un décor » qui « n’apporte aucune solution, ne répond à aucune question fondamentale » – et le pouvoir, que Roosevelt juge « inhumain », et qu’il lie à « cet aspect de l’histoire du monde, fait de conquêtes, de guerres, d’extermination, d’exploitation, de manipulation… ». « La petite société pacifiste qui apparaît dans le volume 6 de Ce est une utopie », ajoute-t-il.

« À quel point un livre peut-il changer la vie d’un homme ? Jusqu’où peut mener l’amour pour l’œuvre d’un écrivain ? » L’écriture est le thème central de Derfal le magnifique, un album sur l’écrit, sa transmission et la complexité liée à la traduction, le décalage entre le texte original et celle-ci… Roosevelt s’est aussi lancé dans des œuvres plus « légères », satiriques ou parodiques. Les deux tomes de Juanalberto dessinator racontent les histoires d’un auteur de bande dessinée « loufoque et illisible ». Roosevelt s’attaque au monde de l’édition de la BD et à son aspect purement commercial, au « ridicule qui circule souvent dans les couloirs des festivals de bande dessinée ». Tous les personnages en prennent pour leur grade. Selon lui, ces albums « assez désabusés » sont restés pratiquement incompris de son public… Little Juan in Sloganland est un recueil de récits en une page, directement inspirés de l’humour du magazine Mad et dont la structure est calquée sur Little Nemo, le chef-d’œuvre précurseur de Winsor McCay, pour qui Roosevelt éprouve une « admiration distante ». L’auteur y dénonce un monde bureaucratique et stupide : « Juanalberto, en dormant, se trouve dans un monde qui concentre le pire de notre société : les gens qui parlent par slogans, la bureaucratie absurde, la publicité trompeuse, la bêtise véhiculée par la télé, les institutions culturelles qui préservent la fumisterie ». Le premier volume de Juanalberto Maître de l’Univers a paru début septembre. Cette nouvelle série témoignera de la perpétuelle évolution de l’auteur, qui, après plusieurs expérimentations avec la couleur dans différents albums, se lance avec bonheur et amusement dans l’application des couleurs avec le logiciel Photoshop.

Roosevelt est un auteur « hors des radars ». Les critiques et les analyses de son œuvre ne sont pas fréquentes dans le milieu parfois convenu de la bande dessinée. Mais certains spécialistes ne s’y sont pas trompés. Fréderic Bosser se dit « impressionné par le travail colossal réalisé par José Roosevelt sur Ce, tant sur le plan du récit que du graphisme ». En 2010 déjà, au début de la saga, il déclarait : « Pour peu que l’on se prête au jeu de sa folie, on est happé par cette histoire. Roosevelt nous prend par la main et nous guide vers des contrées obscures ou envoutantes. Osez ! » Vincent Gerber, lui, voit dans Ce « une publication adulte, qui questionne tout en restant accessible ». Selon lui, « l’auteur met son lecteur à contribution, le prenant au jeu du personnage principal et l’amenant lui aussi à chercher des indices donnant un sens au récit » (Le Courrier, 26 septembre 2014). Roosevelt est un auteur sans concession. Il se rappelle la naïveté qui était la sienne lorsqu’il a débuté dans la bande dessinée – « croire qu’un éditeur sait ce qui est le mieux pour présenter le travail d’un auteur » et souligne l’avalanche de contraintes imposées pour des raisons commerciales (format, nombre de pages, couleurs…). Il sort plusieurs albums chez différents éditeurs, mais le résultat le laisse insatisfait.

En septembre 2002, « pour avoir une liberté totale dans la réalisation et la fabrication de ses albums », en particulier pour les couvertures, il crée sa propre maison d’édition, les Éditions du Canard, qui publie maintenant tous ses ouvrages. « Cette intransigeance lui a permis d’obtenir un carré de lecteurs fidèles et sans cesse grandissant, rendant pérenne sa courageuse aventure éditoriale », écrit Maël Rannou en 2012. Cette année-là, Roosevelt a été évincé du Festival international de la bande dessinée d’Angoulême, après avoir assuré, de 2007 à 2011, cinq années de présence sous les chapiteaux de « la plus grande librairie du monde ». « Pas assez de place », c’est ce qu’on lui explique officiellement au dernier moment, de manière fort peu élégante, pour justifier le choix du festival de privilégier les grosses structures et le marché, en lieu et place de l’indépendance et de la culture. « Ça m’a permis d’avoir la distance nécessaire pour réfléchir à cette institution qu’est le festival », explique le dessinateur dans un sourire : « il y a une vie en dehors d’Angoulême ! ». Il préfère maintenant les allées des festivals à taille humaine comme par exemple l’excellent SoBD, chaque fin d’année au cœur de Paris, ou les rassemblements suisses comme BDfil à Lausanne ou encore BDmania à Belfaux. Mais ce qu’il aime par-dessus tout, c’est « rester tranquille à la maison en train de dessiner » !

Roosevelt est un auteur animé par la passion. Il a foi dans l’intelligence du lecteur. « Faire appel à l’intelligence, à la capacité d’interprétation et à l’imagination du lecteur, c’était peut-être le principal de mes buts », explique-t-il à propos de Ce, une œuvre dont on se garde bien de révéler tous les mystères, mais qui suscite des commentaires frappants sur les forums d’Internet : « On ressort de Ce totalement bouleversé, changé » ; « Vous n’en sortirez pas indemne » ; « Ses albums sont des réussites absolues » ; « Une vraie bouffée d’air frais », etc. Le public de Roosevelt est composé de convaincus et d’admirateurs, mais la relation avec l’auteur peut aller au-delà. Lorsqu’on va à la rencontre de Roosevelt lors de séances de dédicace, où il est souvent accompagné de Fabienne, on est étonné par leur disponibilité et la gentillesse de leur accueil. On note la chaleur et la qualité des échanges entre « fans » dans la file ou avec le dessinateur, tandis qu’il soigne et peaufine chaque dessin de dédicace sur une pleine page du nouvel album tout frais sorti de l’imprimerie.

Mais ce qui frappe par-dessus tout, c’est le calme, la sagesse et l’infinie douceur qui émanent du regard et des gestes de José Roosevelt. Et c’est ici que nous touchons le secret de son œuvre, son humanité, un secret bien plus fort que le mystère de la mort, de l’amour. Ce mystère qui émerveille l’aventureuse Alice dans le conte de Lewis Carroll : « Oh ! C’est l’amour, l’amour, qui fait tourner la terre. »

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