De la rhétorique dans les galaxies

Hypermondes (12)

Avec Les agents sentimentaux de l’empire volyen s’achève la publication en français du cycle de science-fiction écrit par Doris Lessing, Canopus dans Argo : Archives. À travers les interactions de trois empires galactiques, la romancière britannique développe une réflexion sociologique et philosophique sur l’humanité. Avec une ironie subtile et désabusée, ce cinquième roman examine la responsabilité de la rhétorique dans les élans révolutionnaires, s’attardant en même temps sur les justifications coloniales et néocoloniales de l’impérialisme.


Doris Lessing, Les agents sentimentaux de l’empire volyen. Trad. de l’anglais par Sébastien Guillot. La Volte, 460 p., 20 €

Shikasta. Trad. de l’anglais par Sébastien Guillot. La Volte, 248 p., 20 €


Les cinq romans de Canopus dans Argo : Archives furent publiés à l’origine entre 1979 et 1983, au moment où la croyance dans le pouvoir utopique de la révolution déclinait. La révolution des Khmers rouges venait juste de se terminer, l’URSS donnait des signes de faiblesse. Ce contexte historique se devine dans le livre de Doris Lessing : les « agents sentimentaux » sont des jeunes gens, exagérément sensibles au lyrisme, qui embrassent une idéologie par romantisme, par émotion, sans prendre en compte la dimension tyrannique de l’empire sirien. L’empire volyen, lui, est un petit État dans lequel la planète du même nom a colonisé ses quatre voisines ; mais son équilibre vacille, les planètes coloniales aspirent à l’indépendance. Sirius les y pousse, sous l’influence de « la Vertu » et de « la Justice », tout en se préparant à envahir le système de Volyen.

En proie lui-même à des déchirements internes, Sirius rappelle sa quasi-anagramme, l’URSS ou la Russie. Pour tenter de conjurer l’effondrement annoncé, l’empire sirien se lance dans une dernière expansion incohérente. Doris Lessing représente finement l’attrait de l’idéologie sirienne pour une jeunesse volyenne sensible aux injustices, ainsi que les contradictions qui désarçonnent ses membres les plus lucides. Prônant la liberté, Sirius pratique la dictature. Il affirme vouloir apporter le bonheur, mais les conditions de vie dans son empire sont bien plus dures que celles de Volyen, etc. L’auteure démonte les processus psychologiques qui poussent certains individus à devenir d’eux-mêmes des agents siriens, à trahir presque sans le vouloir. Comme en un écho aux trahisons d’agents des renseignements qui marquèrent le Royaume-Uni, dont Anthony Blunt, révélé au grand public en 1979.

Cette tendance s’incarne dans le personnage du gouverneur colonial Grice. Prenant conscience que les valeurs de son administration reposent sur des mensonges, il offre d’être puni par les révolutionnaires, est enlevé jusqu’à une planète d’obédience sirienne, puis libéré, tant il remet lui-même en question l’idéologie volyenne. À son retour, il intente un procès à toute la civilisation volyenne, avant de sombrer dans la folie.

Doris Lessing, Les agents sentimentaux de l'empire volyen

Les différentes planètes permettent autant de variations sur les relations de colonisation et d’invasion. Doris Lessing sait aussi évoquer avec force des environnements naturels souvent hostiles, comme la planète insalubre Motz ou la froide lune minière Volyenadna. Elle le faisait déjà dans L’invention du représentant de la planète 8, où une planète sombrait dans la glaciation. Klorathy, agent canopéen dont les rapports constituent la majeure partie du récit, souligne le caractère cyclique de la domination sur le long terme : tour à tour, Volyen, Volyenadna, Volyendesta, Slovin et Maken, les cinq planètes du système, se sont colonisées les unes les autres, ce qu’ont oublié leurs habitants. La mise en perspective historique invite au relativisme, et à la distance à l’égard de ses émotions que les raisonnables Canopéens attendent de chacun.

L’intrigue se concentre sur un jeune agent de Canopus idéaliste et fougueux, Incent, que sa sensibilité expose régulièrement à des « attaques de Rhétorique », qui doivent être soignées dans un hôpital spécialisé. De nombreux personnages souffrent du même mal, les termes qui provoquent les réactions les plus violentes étant « Logique de l’Histoire ». Klorathy raconte ses efforts pour guérir Incent en utilisant des exemples historiques comme repoussoirs. Par exemple, celui de Polshi, planète située aux confins de Puttiora et de Sirius, et donc « constamment envahie par l’une ou l’autre des deux Grandes Puissances ». Pour conserver son identité, le peuple de Polshi a développé « un caractère audacieux, à la fois héroïque et fringant », qui lui vaut l’admiration d’autres nations mais, souligne ironiquement Klorathy, « souvent en proportion inverse de leur éloignement des centres de pouvoir et de sujétion ». L’humour n’est pas absent des Agents sentimentaux de l’empire volyen, jusqu’à l’absurde dans le procès qu’intente l’ex-gouverneur Grice à sa nation pour l’avoir éduqué dans le mensonge.

Plus gravement, Klorathy critique la Révolution française et la Terreur. Il évoque aussi la planète Shikasta dont « les franges nord-ouest » furent « soumise[s] pendant deux mille S-années à l’une des tyrannies les plus sauvages et les plus durables à avoir jamais vu le jour, même sur cette infortunée planète – celle de la religion chrétienne », pour conclure que certaines idéologies politiques correspondent à « de nouvelles “religions” […] sans “Dieu” », aussi intolérantes.

Si on peut parfois être agacé par le paternalisme pessimiste des représentants de Canopus – empire tolérant mais souvent surplombant et passif –, on ne peut que souligner la subtilité, l’humanisme et l’humour des Agents sentimentaux de l’empire volyen. Même si les Canopéens invitent à ne pas se laisser dominer par les émotions, celles-ci sont présentes dans l’écriture de Doris Lessing, qui laisse toujours transparaître une empathie navrée envers les êtres dont elle décrit les erreurs et les malheurs.

Chacun des cinq romans peut se lire indépendamment, mais la lecture de l’ensemble s’enrichit d’échos qui démultiplient sa portée. Ainsi, le premier livre, Shikasta, réécrit trois mille ans d’Histoire de la Terre, tandis que Les expériences siriennes abordent à peu près le même sujet, mais du point de vue de l’empire rival de Canopus. La profondeur des perspectives historiques et le lyrisme contenu de cette œuvre – qui a largement décontenancé quand la future Prix Nobel de 2007 a bifurqué vers la science-fiction – méritent qu’on s’y plonge.

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