Algérie Littérature/Action : un combat culturel et politique

Le numéro 100 des numéros 100 En attendant Nadeau« Une belle mémoire contemporaine de l’Algérie créative, cette Algérie plurielle, Algérie des deux rives et du vaste monde » : voilà ce qu’en 2006 la revue Algérie Littérature/Action (ALA) estime avoir constitué. Fondée en 1996, elle célèbre, à l’occasion de son numéro 100, ses 10 ans d’existence, en revenant sur les origines de son numéro 1.

Des dizaines de milliers de morts. Une guerre civile. Terrorisme islamiste et contre-terrorisme d’État rivalisaient d’horreur. Des intellectuels qui portent au plus clair leur engagement politique, le plus souvent anti-islamiste, et le payent de l’exil ou de la mort. Écrivain et journaliste assassiné en 1993, Tahar Djaout écrivait :

« Le silence, c’est la mort

 Et toi, si tu te tais, tu meurs

 Et si tu parles, tu meurs

 Alors, dis et meurs. »

Lui-même journaliste et écrivain menacé d’emprisonnement par l’État, et de mort par des terroristes islamistes, Aïssa Khelladi trouve refuge en France en 1994. Marie Virolle quitte également le pays qu’elle avait adopté depuis vingt ans et s’engage depuis la France, notamment au travers du Comité de soutien aux intellectuels algériens présidé à l’EHESS par Pierre Bourdieu.

Le numéro 100 des numéros 100 : Algérie Littérature/Action

Lors de leur rencontre, les deux fondateurs de la revue ALA ont un objectif tout à la fois culturel et politique. Face aux menaces, à l’effondrement culturel, à l’exil, continuer à écrire et publier devient une « action » politique. La revue décide une formule originale de « Livrazine » : pour chaque numéro est publiée une œuvre longue inédite (environ 200 pages) en première partie. Contre l’idéologie arabo-musulmane qui est l’objet d’une surenchère entre conservateurs et islamistes, la revue promeut une définition ouverte (et en français) de l’identité littéraire algérienne : « Voix de celles et de ceux qui se reconnaissent comme Algériens de nationalité, de cœur ou d’esprit. L’Algérie, du dedans et du dehors, veut plus que jamais dire sa pluralité. » Et de fait, pieds-noirs et pieds-rouges (coopérants français quand Alger était la « Mecque des révolutionnaires ») viennent ici rencontrer et soutenir ceux que l’écrivain Anouar Benmalek nomme avec une triste ironie les pieds-gris, cette matière grise exilée en France pendant la guerre civile.

Soutenue par un prestigieux comité de parrainage (Derrida, Bourdieu, Dib…), par le travail bénévole et militant de quelques-un.e.s, et par diverses subventions publiques françaises, la revue devient en quelques mois le centre de gravité, délocalisé, du sous-champ algérien de langue française. Quelques-uns de ses auteurs y sont même repérés par de grandes maisons d’édition françaises.

La fin de la guerre civile met progressivement un terme à cette expérience inédite d’une revue se pensant entre les deux rives. Rentré en Algérie, Aïssa Khelladi crée la maison d’édition Marsa, qui reprend un certain nombre de titres d’ALA. Mais elle périclite, à la fois trop grosse pour restreindre ses ambitions et trop fragile pour supporter les pertes engendrées par le manque de professionnalisation et de lectorat en Algérie. En France, ALA est progressivement contrainte, pour continuer à percevoir les subventions publiques, de se transformer en revue française « normale ». Le format de Livrazine est abandonné, au profit d’une double publication parallèle, avant que ne cessent progressivement les publications d’œuvres longues.

Le numéro 100 correspond à cette deuxième étape de l’histoire de la revue. Il commence par un texte revenant sur Peurs et mensonges, roman d’Aïssa Khelladi publié lors du numéro 1, puis il y a un entretien avec les deux fondateurs réalisé pour la revue World Literature Today. Devenue élégante et presque luxueuse, sous un format carré original (21 x 21) de 70 pages, la revue reproduit, comme à presque chaque numéro, des œuvres d’art contemporaines : cette fois, celles de la peintre et poétesse Fatna Benaïssa, entremêlées avec ses poèmes. Aux côtés d’autres œuvres inédites (une nouvelle de Wi Yilène, un poème de Dominique et Stéphane Balay), on trouve des articles d’universitaires, sur Assia Djebar et Jean Sénac, et un hommage à André Mandouze récemment décédé, universitaire français engagé auprès de l’Algérie. Par ses contributeurs et ses objets, ce numéro d’ALA est pleinement fidèle à sa définition élargie de la littérature algérienne.

La revue poursuit par la suite cet élargissement, déplaçant progressivement son attention sur les littératures « beurs » et les questions transculturelles. À l’occasion de son numéro 215-216 (nov.-déc. 2017), la revue supprime la mention de l’Algérie dans son titre, et continue son aventure sous le nom d’A. littérature-action, en ligne sur www.revue-a.fr.

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