Woody Allen : rien à voir

Le livre de Woody Allen, Soit dit en passant en français, n’est pas n’importe quel récit autobiographique de personne célèbre, mais avant tout l’effort d’un homme de quatre-vingt-quatre ans, à la réputation malmenée par plusieurs scandales, de restaurer son image. L’ouvrage met donc le lecteur dans la position d’attendre moins l’histoire de la vie d’un créateur que des révélations sur plusieurs affaires dont les médias du monde entier ont fait leurs choux gras. Attente évidemment vaine puisque l’ouvrage, sans doute relu à la virgule près par une palanquée d’avocats, ne saurait apporter de nouvelle eau à aucun moulin ni à la cuisson de nouveaux choux.


Woody Allen, Soit dit en passant. Autobiographie. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Marc Amfreville et Antoine Cazé. Stock, 540 p.,  24,50 €


Soit dit en passant vient donc en réponse à des accusations et des campagnes de presse qui durent depuis vingt-huit ans et ont connu plusieurs rebondissements. Elles ont démarré en 1992 avec la révélation de la relation du cinéaste avec Soon-Yi Previn, la fille adoptive de sa compagne, Mia Farrow, pour presque aussitôt changer d’objet, Mia Farrow accusant Woody Allen d’agression sexuelle sur leur fille adoptive Dylan, alors âgée de sept ans. Deux enquêtes préliminaires conclurent à l’insuffisance d’éléments à charge et aucune poursuite ne fut engagée. Depuis, Mia Farrow, Ronan Farrow (fils « naturel » de Woody Allen et de Mia Farrow qui avait quatre ans lors des « faits ») et Dylan ont régulièrement et publiquement relancé l’accusation, particulièrement dans le sillage du mouvement Me Too, tandis que Moses (autre enfant adoptif du couple) affirmait de son côté (il avait, lui, quatorze ans lors des « faits ») que tout n’était qu’invention.

Les conséquences de cette affaire sur la vie personnelle et professionnelle de Woody Allen ont été destructrices puisqu’il s’est trouvé condamné par une partie des médias et de l’opinion publique et, d’une certaine manière, « blacklisté ». La candidate Hillary Clinton, par exemple, a refusé en 2016 les 54 000 dollars de contribution qu’il faisait à sa campagne électorale, tandis qu’en 2018 Amazon a rompu le contrat signé avec lui pour quatre films, empêchant ainsi Un jour de pluie à New York d’être distribué aux États-Unis et mettant en péril ses projets ultérieurs. En conséquence, Woody Allen, lâché pour son dernier film, Rifkin’s Festival, par la grande multinationale comme par la plupart des comédiens américains qu’il avait contactés, a dû se tourner vers des acteurs et des financements essentiellement européens.

Quant aux péripéties de la publication de Soit dit en passant, dont le livre ne parle évidemment pas puisqu’elles sont postérieures à sa rédaction, elles ajoutent pour leur part une touche au tableau de l’habitus hypocrite, pleutre ou financièrement avisé de certains éditeurs. En effet, Hachette Book Group, qui venait d’éditer le bestseller de Ronan Farrow sur la prédation sexuelle, Catch and Kill, devait publier le livre de Woody Allen, mais y renonça peu avant sa sortie devant les protestations de Ronan et Dylan, et une manifestation de son personnel new-yorkais et bostonien. HBG rompit alors son contrat avec Woody Allen, et fit pilonner les exemplaires déjà prêts. Le livre n’aurait donc pas paru aux États-Unis si Skyhorse Publishing n’en avait racheté les droits et ne l’avait publié en mars 2020.

Tels sont le contexte et l’atmosphère qui entourent la rédaction et la mise sur le marché de Soit dit en passant, énième contre-attaque de Woody Allen, mais la première sous la forme d’un livre, dans une guerre qui dure depuis plusieurs décennies. La stratégie de l’ouvrage consiste en une partie initiale de captatio benevolentiae, une seconde en un réquisitoire serré contre l’ennemi, le tout parsemé de quelques couronnes tressées à X, Y ou Z. Ainsi, pendant les deux tiers du livre, le cinéaste fait-il sur un mode comique assez faiblard un récit de sa vie (son enfance, son apprentissage du métier, ses deux premiers mariages) dans lequel il apparaît en ingénu ou, au pire, en maladroit. Il passe ensuite en revue les films qu’il a réalisés, couvrant à chaque fois d’éloges les personnes avec qui il a travaillé (ses actrices sont toujours belles et talentueuses, ses acteurs formidables) et évitant la moindre analyse tant de ses œuvres que de son travail de scénariste (celui qu’il préfère) ou de metteur en scène. Puis, vers la page 295, il sort le canon et effectue une destruction en règle de Mia Farrow,  femme et mère, ainsi que du « clan Farrow ».

Woody Allen, Soit dit en passant. Autobiographie

Saint-Pétersbourg (2006) © Jean-Luc Bertini

Soit ! L’auteur privilégie donc, hormis le règlement de comptes, un portrait de l’homme, non de l’artiste. On peut le regretter car Woody Allen reste avant tout à nos yeux le créateur de quelques grandes comédies (Annie Hall ou Manhattan), le cinéaste récompensé par de nombreux prix… Mais il prétend que tout cela ne l’intéresse pas (et surtout pas les Oscars, qu’il mentionne pourtant souvent) ; il ne nous parle donc pas de ses scénarios, de sa conception du comique, de ses choix esthétiques, de sa direction d’acteurs… enfin de tout ce qui nous intéresse si nous nous intéressons au cinéma. Il affecte d’ailleurs une curieuse indifférence à l’égard du labeur ou de la vie cinématographique : il n’aime pas le contact avec les acteurs (« je suis toujours pressé de me débarrasser d’[eux]… Je n’ai jamais rien à leur dire »), il ne fait pas répéter les scènes, les comédiens sont libres de changer ses dialogues si cela leur chante, il ne tourne jamais très longtemps car il n’arrive pas « à s’intéresser vraiment à un film pour y passer de nombreuses journées » et il n’en revoit jamais aucun une fois qu’il les a terminés. Il souligne enfin que « cela fait des décennies » qu’il ne lit plus aucune critique de ses films car il « ne s’intéresse ni aux compliments ni aux analyses que les autres font de [s]on travail ».

Ah bon ? Oublions donc le scénariste et le cinéaste. Mais l’homme Woody Allen qui nous est présenté, qui est-il ? De manière assez peu propice pour une « autobiographie », une personne qui ne « s’intéresse pas » (encore une fois) au passé, à l’introspection. « Je ne regarde jamais en arrière. Je n’aime pas vivre dans le passé », dit-il, ajoutant qu’« être obsédé par soi-même [lui paraît] une redoutable perte de temps ».

Un peu de retour sur soi serait cependant bienvenu et lui ferait remarquer, par exemple, trois choses touchant à son rapport, essentiel dans le livre, avec les femmes. La première est l’horreur que lui inspirent celles qu’il ne juge pas séduisantes. Heureusement, ce sont les femmes de son lointain passé : sa mère (« elle ressemblait à Groucho Marx »), sa grand-mère, ses tantes (« toutes plus moches les unes que les autres »)… bref, les femmes qui l’ont élevé et entouré d’affection. Ensuite, il n’a rencontré que d’éblouissantes créatures dont il a fait ou non ses amantes ou ses épouses.

La deuxième chose qui frappe est son penchant pour des femmes au caractère instable que le hasard seul, bien sûr, a mises sur son chemin. Ainsi, à propos de Mia Farrow, qu’il présente comme une furie manipulatrice et vengeresse, se demande-t-il juste, « a posteriori », si, au début de leur relation, il « aurait dû relever les signes inquiétants » de sa folie : « Should I have seen red flags ? » Mais Farrow, comme ses amantes précédentes et celles qui suivirent, était « belle », « merveilleuse », « intelligente » et il était peut-être « passionnément épris » d’elle, ainsi que le veut la subtile analyse de lui-même et de l’autre qu’il nous offre à chaque rencontre amoureuse.

Ce schématisme rhétorique érotique va de pair avec une faiblesse du sentiment moral, domaine sur lequel l’attendent pourtant ses féroces censeurs. En effet, dans le livre comme dans ses interviews, Woody Allen se contente, pour tout commentaire de ses passions, de marteler que « le cœur veut ce que le cœur veut », ou que le corps veut ce qu’il veut, pas de problème ! Pour autant, il met toute son énergie à affirmer qu’il n’a jamais été attiré par les femmes plus jeunes que lui (la preuve, sa première épouse n’avait que trois ans de moins que lui – mais, bon, il en avait vingt), qu’il a simplement été pendant les douze ans de sa relation avec Mia Farrow l’homme qui habitait de l’autre côté du parc, venait la voir, ne passait jamais la nuit sous son toit et avait peu de contacts avec sa nombreuse progéniture… Certes, on comprend qu’il se sente obligé de répondre encore et encore aux mêmes accusations, de laver encore et encore les mêmes soupçons, mais on s’étonne de son absence de sensibilité à la réalité et aux situations, de son incuriosité pour ce que l’autre peut ressentir ou penser.

Soit dit en passant se déroule donc comme un tour de passe-passe, sans grande magie ni drôlerie, avec un prestidigitateur bien décidé à nous persuader qu’il n’y a rien à voir (A Propos of Nothing est d’ailleurs le titre anglais) et à se présenter en garçon tout simple, bourreau de travail, un brin misanthrope, à présent marié à la plus dévouée des épouses (Soon-Yi)… mais qui n’a rien dans son chapeau. Rien. Pourtant, dans son second numéro, celui de la femme dans la grande boîte, il va saucissonner à tout-va, et pour de vrai. Donc, à moins d’aimer les rigoles de sang, s’abstenir, il n’y a rien à voir. À voir, plutôt, Rifkin’s Festival ; il sort le 25 septembre en Espagne.


Lire aussi le point de vue de Steven Sampson sur cette même Autobiographie.

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