Giovanni Orelli : le Tessinois entre les langues

Dans Récit italien d’un inconnu du vingtième siècle, Carlo Emilio Gadda loue le « génie magasinier » qui « mange et remange la vie pour qu’en jaillissent des poèmes inouïs ». Giovanni Orelli, qui dit être né « quand le grand Dreyer autopsiait l’irrésistible visage de Renée Falconetti pour sa Jeanne d’Arc », en 1928 donc, avait le talent d’un pince-sans-rire ayant élu sa demeure à Lugano (« l’Athènes de la Suisse italienne »). L’enseignement de l’italien le conduisit à l’écriture où, de la même façon que Benedetto Croce vécut, affirmait-il, marié avec l’érudition et en concubinage avec la philosophie, Orelli se partagea, jusqu’à sa mort, en 2016, entre le mariage avec les romans, les récits, les poèmes, et le concubinage avec la critique.


Giovanni Orelli, Les myrtilles du Moléson. Trad. de l’italien (Suisse) par Renato Weber. La Baconnière,  131 p., 20 €


Giovanni Orelli avait un cousin poète, Giorgio Orelli, nourrissait un vif amour pour Dante, mais aussi pour Joyce et pour Gadda, versait volontiers dans les jeux d’érudition, savait, sans pédantisme, glisser dans ses proses une allusion à Händel, à Auerbach ou à Varron selon qui « on appelait depontani les vieillards qui, ayant atteint l’âge de soixante ans, étaient jetés en bas (deiciabantur) d’un pont. Hitler faisait usage de méthodes moins spectaculaires pour ôter le pain de la bouche des vieillards inutiles, les retirer de la circulation ».

Giovanni Orelli, Les myrtilles du Moléson

Suisse © Jean-Luc Bertini

Les nouvelles des Myrtilles du Moléson, que Giovanni Orelli a publiées bien après l’âge de ces vieillards qui, dans l’Antiquité, étaient jetés en bas d’un pont, c’est-à-dire à 86 ans, témoignent d’un esprit pétillant, malicieux, aussi rebelle qu’attentif à ce que Gadda appelait la « multiplicité difforme de la vie ». Le Moléson, nous apprend Giovanni Orelli, est un mont du Plateau suisse, canton de Fribourg, région de la Gruyère. Les réminiscences autour des myrtilles sont l’occasion de développements poétiques dont le lecteur cherche en vain le pourquoi et le comment, surtout en tombant sur cette rengaine qui résume l’absurde et la haine contagieuse : « Les Sarrasins approchent, les Sarrasins, avec leurs minarets, ils sont là, ils sont le sida, la peste porcine, la pandémie de la corruption. »

Mais il est d’autres moments où Giovanni Orelli se fait mi-sérieux, mi-ironique, comme quand ses souvenirs l’amènent à évoquer l’amour : « L’amour est compliqué et simple en même temps, il peut être étendard et maladie, papillon et taupe, air de montagne et terre de champ… L’amour trouve tout, on ne lui refuse rien. L’amour ne peut demander ce que l’amour veut. Est-ce que l’amour peut ne pas vouloir ce qu’il veut ? En amour, il n’y a pas de règles, mais rien n’est plus ordonné… »

Giovanni Orelli, Les myrtilles du Moléson

Dans d’autres nouvelles, Giovanni Orelli joue avec l’alphabet ; Kafka devient un prédicateur ; un personnage est « tester », chargé de vérifier les fermetures éclair ; un veau gras, à la manière de la vache de Beat Sterchi, fait la joie des mangeurs… Giovanni Orelli ne cache pas son ambition : écrire une poésie blanche, immatérielle, légère.

En mêlant l’italien, le dialecte, le latin, Giovanni Orelli obtient une langue inventive, dont Renato Weber a su rendre toutes les nuances. La lucidité de l’observateur du monde moderne, l’humour du poète qui joue d’une prose tantôt grinçante tantôt persifleuse, l’érudit qui jongle, sans s’appesantir, avec un hommage au grammairien et auteur des Nuits attiques Aulu-Gelle, qui cite Virgile, Linné se penchant sur les éphémères : tout Giovanni Orelli se niche dans cette autre poésie. Découvrir cet écrivain qui se rappelle être venu d’une famille nombreuse, « une famille de paysans avec peu d’argent à la maison, et zéro livre », c’est découvrir un frondeur en littérature, maître dans l’art de dérouter et de subvertir ce qui s’offre à lui.

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