Disques (19)

Un voyage musical en Europe

De l’Écosse aux portes de l’Orient, c’est un petit voyage musical qu’on peut faire en compagnie de Joseph Haydn, Béla Bartók et Heinrich Biber, grâce aux programmes de deux disques récents, l’un élaboré par la harpiste Masako Art, l’autre par le chef Giovanni Antonini.


Tullochgorum – Haydn – Scottish Songs. The Poker Club Band. Masako Art, harpe et direction. BIS, 15 €

La Roxalana – Haydn 2032, volume 8. Il Giardino Armonico. Giovanni Antonini, direction. Alpha, 19 €


« On a dit avec raison que le but de la musique, c’était l’émotion. […] Pour qui saurait exprimer puissamment et naïvement la musique des peuples divers, et pour qui saurait l’écouter comme il convient, il ne serait pas nécessaire de faire le tour du monde, de voir les différentes nations, d’entrer dans leurs monuments, de lire leurs livres, et de parcourir leurs steppes, leurs montagnes, leurs jardins, ou leurs déserts. Un chant juif bien rendu nous fait pénétrer dans la synagogue ; toute l’Écosse est dans un véritable air écossais, comme toute l’Espagne est dans un véritable air espagnol. J’ai été souvent ainsi en Pologne, en Allemagne, à Naples, en Irlande, dans l’Inde, et je connais mieux ces hommes et ces contrées que si je les avais examinés durant des années. » Ainsi s’exprime George Sand dans Consuelo. Permettons à la musique de lui donner raison et, sous le coup de l’émotion peut-être, de nous faire voyager ! Et, ainsi que l’auteure l’autorise à son héroïne, faisons un bout de chemin avec Joseph Haydn à travers l’Europe.

Disques (19) : un voyage musical en Europe avec Haydn, Bartók et Biber

Première étape, l’Écosse, contrée dans laquelle Haydn n’a jamais mis les pieds mais dont il s’est visiblement plu à arranger plus de 400 airs populaires dont une dizaine sont rassemblés dans le disque de la harpiste Masako Art et du Poker Club Band. Souvent, à partir d’une simple mélodie, Haydn écrit un accompagnement pour clavier, violon et violoncelle. Le résultat est étonnant : la plupart des airs débutent comme un trio classique, « à la Haydn », et il faut attendre l’entrée de la mélodie pour découvrir l’origine écossaise de la pièce. Il y a quelque chose de naïf, dirait peut-être Sand, dans le fait d’accompagner savamment une mélodie populaire. Mais on peut aussi faire confiance à Haydn pour y glisser une bonne dose d’humour.

C’est particulièrement flagrant dans Tullochgorum : à la deuxième écoute, on ne se laisse déjà plus surprendre et on admire avec quelle simplicité le compositeur écrit un accompagnement qui épouse les moindres changements de caractère de la mélodie ; la conclusion instrumentale semble même directement venue d’Écosse. Et, idée géniale de cet enregistrement, Masako Art a remplacé le piano de Haydn par une harpe qui aurait été utilisée à Édimbourg peu après la publication en Écosse de l’accompagnement de ces airs.

Le programme du disque est complété par des arrangements inverses : un quatuor à cordes de Haydn est transcrit pour deux guitares et deux mouvements symphoniques le sont pour la harpe. Roxolane d’Haydn, par exemple, est le second mouvement de la Symphonie n° 63. L’arrangeur, John Elouis, se déclarait peu convaincu par les accompagnements d’airs écossais que Haydn a écrits. Permettons-nous alors de faire la fine oreille et de dire que sa Roxolane d’Haydn, avec sa simplicité de timbre, manque de relief et qu’elle laisse l’auditeur sur sa faim.

Disques (19) : un voyage musical en Europe avec Haydn, Bartók et Biber

Il se trouve que la version orchestrale de cette symphonie de Haydn a été enregistrée dans un autre disque récent : La Roxalana donne son titre au huitième volume du projet « Haydn 2032 » de Giovanni Antonini. Ce projet est un train à prendre en marche et qui aboutira à l’intégralité des symphonies du compositeur pour le tricentenaire de sa naissance en 2032 (il faut s’y prendre à l’avance pour enregistrer 107 symphonies !). Chaque volume propose une sélection de symphonies et les met en regard avec des œuvres d’autres auteurs. Ce disque dernièrement paru met l’accent sur les allusions à la musique populaire dans l’œuvre de Haydn. Giovanni Antonini rappelle que les menuets et trios des symphonies de Haydn font entendre des thèmes folkloriques et il va jusqu’à qualifier d’orientalisant le trio (à 1 minute environ du troisième mouvement) de la Symphonie n° 28. Le contraste est en effet saisissant avec le menuet qui précède et, pourquoi pas, on se sent volontiers transporter dans les salles du palais d’un sultan.

Mais il faut bien l’avouer : c’est par la confrontation avec les pièces des autres compositeurs que l’invitation au voyage prend son sens. On ne s’attend pas à entendre les Danses populaires roumaines de Béla Bartók sur des instruments des XVIe et XVIIe siècles : c’est un choix audacieux qui les rend presque méconnaissables et leur donne, par là même, une dimension illustrative exceptionnelle, comparable à l’expérience que constitue une visite au Musée du village roumain de Bucarest. Pê-loc, avec sa mélodie jouée sur une flûte Renaissance par Antonini (également flûtiste, rappelons-le), est particulièrement envoûtante et mystérieuse. Comme l’errance est permise à celui qui voyage, Antonini propose, à la suite des danses de Bartók, la très étonnante Sonata Jucunda, anonyme selon le livret, mais parfois attribuée à Heinrich Biber, un compositeur contemporain de Dietrich Buxtehude. Quoi qu’il en soit, cette sonate, datant des années 1670, constitue un éminent exemple de l’utilisation du stylus phantasticus : les brusques changements de tempo sont l’occasion de faire entendre des mélodies moraves aux sonorités parfois étonnamment orientales.

Laissons le mot de la fin à George Sand puisqu’elle conclut, à propos des contrées visitées : « il ne fallait qu’un instant pour m’y transporter et m’y faire vivre toute la vie qui les anime. C’était l’essence de cette vie que je m’assimilais sous le prestige de la musique ».


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