Disques (18)

Dietrich Buxtehude et le stylus phantasticus

L’ensemble La Rêveuse enregistre un troisième disque d’œuvres de Dietrich Buxtehude, les deux premiers ayant paru en 2008 et 2016. Sonates et cantates du maître de Lübeck dialoguent, comme dans les disques précédents, avec des pièces d’autres compositeurs allemands du XVIIe siècle. L’ensemble des pièces convoque le stylus phantasticus très employé à cette époque en Allemagne du Nord.


Buxtehude : Cantates pour voix seule. Manuscrits d’Uppsala. La Rêveuse. Florence Bolton, viole de gambe. Benjamin Perrot, théorbe. Maïlys de Villoutreys, soprano. Mirare, 16 €

Buxtehude : Sonates en trio. Manuscrits d’Uppsala. La Rêveuse. Florence Bolton, viole de gambe. Benjamin Perrot, théorbe. Mirare, 16 €

Buxtehude : Sonates. Reinken : Hortus Musicus. La Rêveuse. Florence Bolton, viole de gambe. Benjamin Perrot, théorbe et direction. Mirare, 16 €


La fascination et l’influence qu’a exercées Dietrich Buxtehude (1637-1707) ont été immenses et permettent aujourd’hui de faire dialoguer ses œuvres avec celles de ses contemporains au fil de trois disques de l’ensemble baroque La Rêveuse. Établir un tel dialogue entre les compositeurs de Lübeck et, entre autres, de Hambourg met en lumière l’intense et fructueuse émulation culturelle qui a accompagné les échanges commerciaux entre les villes d’une Hanse sur le déclin en cette fin du XVIIe siècle. Il n’est sans doute pas vain de rappeler l’ancrage en son temps de Buxtehude, compositeur qu’on se limite trop souvent à évoquer comme l’organiste et l’intendant de la Marienkirche de Lübeck en quête d’un successeur à ses postes et recevant la visite, nimbée de mystère, de Bach ou celle, plus documentée, de Haendel.

Dietrich Buxtehude et le stylus phantasticus

En outre, ces trois disques s’attachent à illustrer un mode de composition typique de l’Allemagne du Nord du XVIIe siècle et qui s’épanouit dans les œuvres instrumentales et vocales de Buxtehude, le stylus phantasticus. Ce style est défini dès 1650 par Athanasius Kircher, un savant jésuite, comme un mode de composition libre et sans contraintes, nullement lié aux mots ou à un sujet mélodique. En 1739, le compositeur Johann Mattheson, ami de Haendel avec qui il a rendu visite à Buxtehude en 1707, y ajoute une dimension interprétative : le cheminement harmonique, les ornements… tout doit constituer une surprise momentanée mais résolument agréable à l’oreille. Trois siècles plus tard, Gilles Cantagrel, grand spécialiste de cette musique, actualise de façon décisive l’écoute qu’on peut avoir de telles œuvres : « dans leur expressivité hautement subjective, il est bien des pages qui semblent le reflet d’une aventure personnelle de la sensibilité et de la pensée d’un créateur, dont les clés nous restent à jamais cachées, mais qui s’ouvrent à l’imaginaire des auditeurs » (Gilles Cantagrel, Dietrich Buxtehude, Fayard, 2006).

La sonate BuxWV 257 permet de se faire une idée très précise de ce mode de composition et d’interprétation. Une introduction grave est jouée avec une liberté absolue et de nombreux ornements. Un fort contraste naît de l’allegro dans lequel les parties volubiles du violon et de la viole font entendre un des traits caractéristiques de l’écriture de Buxtehude : des notes répétées, à l’une ou l’autre voix, qui suspendent le discours. La partie centrale est la plus étonnante de la sonate : elle consiste en une alternance de galops infernaux (qui ne sont pas sans rappeler les effets utilisés par Monteverdi dans Le combat de Tancrède et Clorinde), brutalement interrompus, et de passages lents et méditatifs. La suite de la sonate ménage d’autres surprises. L’alternance des mouvements lents et rapides se fait de plus en plus serrée, certains effets sont rappelés (notes répétées, galop).

Un peu plus loin dans le disque, la sonate de Gabriel Schütz, également en stylus phantasticus, mêle les sonorités chaleureuses des deux basses de viole de Florence Bolton et de Sylvia Abramowicz. Les deux musiciennes nous font savourer de merveilleuses dissonances tandis que la texture sonore est remarquablement complexifiée par un accompagnement confié tout à la fois au clavecin, à l’orgue et au théorbe. Le choix d’un tel accompagnement relève des interprètes ; il s’avère particulièrement intéressant dans ce contexte.

Dietrich Buxtehude et le stylus phantasticus

À la différence des deux disques que La Rêveuse a consacrés il y a quelques années à Buxtehude, le dernier propose aussi des airs chantés (soprano : Maïlys de Villoutreys). Dans leur construction et leur utilisation du stylus phantasticus, ces airs ne sont pas éloignés des sonates décrites précédemment. La sinfonia introductive de Sicut Moses laisse d’ailleurs présager une pièce exclusivement instrumentale. Par la suite, le texte est bien sûr servi par la musique avec force madrigalismes (imitation musicale du sens des mots), mais l’éloquence avec laquelle il est chanté est plutôt celle des airs d’opéra que d’église. Bien souvent, la partie vocale est engagée dans l’écriture contrapuntique et utilise les mêmes ornements que les violons ou la viole : l’écriture presque instrumentale de la partie vocale n’est pas non plus sans altérer le caractère religieux de la pièce. Les vocalises finales sur « Amen ! » sont quant à elles très proches d’un duo lyrique entre la soprano et les instrumentistes.

La chaconne vocale Herr, wenn ich nur dich hab, à la toute fin du disque, est troublante à force de séduction. Elle débute avec une mélodie montant sur les contretemps d’une simple basse descendante qui se révélera obstinée ; la ferveur qu’inspire cette ouverture ne dure pas puisque la mélodie est rapidement reprise par deux violons dans un riche contrepoint au sein duquel la soprano trouve sa place, et qui rappelle le fameux Canon de Johann Pachelbel, compositeur dont l’admiration pour Buxtehude, son aîné de seize ans, est connue. Gilles Cantagrel, avec l’art consommé qui est le sien en matière de description musicale, résume ainsi cette chaconne fascinante : « Buxtehude ne se borne pas à composer la plus belle des musiques, il lui demande d’être une prédication et de nous représenter une image du monde par des signes sonores intelligibles. » Une si belle musique mérite bien des interprètes tels que Maïlys de Villoutreys et les musiciens de La Rêveuse.


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