Titre attirant, contenu décevant

Notre présente situation de confinement pousse à sauter sur le Voyage autour de ma chambre, un classique plus souvent cité que lu. Ce qui rythme le texte (42 chapitres plutôt courts pour 42 jours) est la découverte des joies modestes, le plaisir du lit douillet, des réveils nonchalants, le contraire des fracas de la vie militaire que menait Xavier de Maistre.


Xavier de Maistre, Voyage autour de ma chambre. Présentation et notes de Florence Lotterie. Flammarion, coll. « GF », 160 p., 6,40 € (écrit en 1794 ; publié en 1795 ; édition publiée en 2003)


Il semble qu’au fil des ans ce court texte perde de l’ingénuité de sa proposition pour s’enfoncer dans sa simple portée documentaire. Les uns ont célébré l’intérêt littéraire de ces morceaux de rêve éveillé qui friseraient l’exploration de l’intime ; les autres, le goût plus classique de la parodie du voyage imaginaire. Xavier de Maistre fut plus largement perçu comme un adepte de l’hédonisme, une sorte de Montaigne entravé, que comme un fieffé privilégié du temps et de l’argent, de la notoriété et de la condition, d’autant que son goût, au moins occasionnel, de l’écriture de soi l’éloigne de son frère Joseph, qui depuis Lausanne s’engage dans l’action politique et diplomatique de la Savoie, encore indépendante mais vaincue et dépecée par les armées françaises.

Xavier de Maistre, cadet de Joseph, devint le théoricien de l’inégalité des conditions et des contre-révolutions. Il était militaire à Turin, aimable capitale de la dynastie de Savoie. Il fut consigné six semaines pour un duel. Faible peine, mais la famille est de vieille noblesse savoyarde et les armées stationnées à Turin sont au cœur de la guerre contre « les cannibales », les Jacobins et les soldats de l’An II, ce qui n’apparaît que marginalement dans l’ouvrage.

La chambre est un appartement complet doté de six chaises, deux tables et un bureau. La vie pratique n’y exclut ni les soins d’un fidèle domestique ni Rosine, sa non moins fidèle chienne, bref, la prison à l’ancienne qui n’est stricto sensu que privation de la liberté d’aller et venir, peut-être ici, comme aux arrêts militaires, accompagnée de la privation de visites. Le solitaire forcé s’essaie à la plume, entouré des dangers du monde extérieur, une guerre qu’il qualifie de désastreuse. Et s’il évoque la vie des camps, c’est en souvenir de l’ami perdu dont il partageait la pipe, la coupe et la couche, évoquant une amitié à la Montaigne/La Boétie, alors que ses souvenirs d’une prétendue dame de Hautcastel le laissent déconfit, particulièrement par ces temps de bals parés et de carnavals.

Xavier de Maistre, Voyage autour de ma chambre

© Jean-Luc Bertini

La trame de l’éducation religieuse de cet homme bien né resurgit dans son dialogue entre son âme et « l’autre », son corps, l’une pensant, l’autre voguant et inversement, dans un débat qui engendre des discussions mêlant les intelligences et les temps des penseurs, ceux que l’on constitue alors en « grands hommes », Platon, Virgile mais aussi Ossian ou Hippocrate. Les pages finales montrent comment l’auteur se livre au rêve éveillé dans la continuité de ce qu’il essaie de capter de ses rêves du petit matin, et c’est alors un foisonnement de références qui accourt. La littérature en tire sa gloire quand elle offre le chaos du « sublime aveugle d’Albion », Milton. Werther et Cleveland, selon le titre usuel du Philosophe anglais, le roman fleuve de l’abbé Prévost alors aussi connu que Manon Lescaut, complètent ses réminiscences romanesques et manifestent le poids des romans d’apprentissage.

Des estampes et des tableaux égaient aussi la chambre du détenu et offrent les images du temps pour support de ses rêveries : Ugolin et ses enfants (qu’il aurait fini par manger, selon l’une des interprétations de deux vers de l’Enfer de Dante), une bergerie des Alpes dans des roses à la Boucher, un chevalier d’Assas sur le point de mourir et l’affaire de l’esclave noire vendue par son cruel amant « sans doute pas anglais » (alors que la tradition française le fait atrocement avare et nécessairement anglais), des scènes dramatiques selon les paroxysmes d’époque. Pour autant, et sans doute parce que le militaire a connu « l’enthousiasme qui saisit à l’aspect du danger », ses considérations plastiques sont autres, et fondées sur le véritable culte qu’il porte à Raphaël dont il possède un portrait installé en face de celui de la Fornarina.

Xavier de Maistre voue un culte « religieux » à ce peintre et proclame que ces tableaux ne périront jamais. Il oppose la tête pensante nécessaire à la peinture, qui dépasse ce qui est simple goût et sentiment, à la musique, qui se démode, même si, en s’adressant d’abord aux sens, elle « enchante tout ce qui respire », selon la formule de la dame de haut rang, et les dames ne sauraient avoir le goût faux, assène-t-il, à deux doigts du persiflage. Ainsi entend-il poser « son grain de sable », un très académique parti pris d’époque qui fixe la hiérarchie des arts selon l’intellectualité des pratiques culturelles et d’une réception toujours supposée très genrée.

Le reclus signale bien que, dans cette ville où tout respire l’opulence, « un tas d’infortunés couchés à demi nus sous des portiques de ces appartements somptueux semblent près d’expirer de froid et de faim ». Le lendemain, il complète cet aperçu et pondère son aperçu du monde social : « encore que des hommes charitables aillent secourir ces malheureux sans témoins et sans ostentation », en attribuant cette bonne action à des hommes pieux, pas nécessairement à des religieux, ce qui semble d’une cruelle actualité et jette un pont entre l’ultralibéralisme contemporain et la vision de l’État et de la société que la Réforme catholique a diffusée, conformément, par exemple, à la pensée de Giovanni Botero, autre Turinois, que l’on a redécouvert avec la traduction de De la raison d’État (Gallimard, coll. « Bibliothèque de Philosophie », 2014).

Ce qui touche ou exaspère, c’est la délicatesse toute relative de l’auteur, quand il s’aperçoit de celle très réelle du fidèle serviteur qui lui a avancé beaucoup d’argent ; il répare et en exprime quelque remords, mais l’usage de soi qu’il affiche ne fait que condenser les ruses de l’oisiveté. La fraîcheur du narrateur, qui va « à sauts et à gambades » pour en inventorier les délices, en fait bien un contemporain ni trop ni trop peu convenable, et provisoirement en posture d’homme de cabinet, ce qui, bien sûr, sauf à se complaire dans cette pose, en laquelle on résume et mémorise habituellement ce texte, ne renvoie pas moins à une multiplicité de positionnements qui l’excèdent, ce que l’auteur ne cesse de révéler, lui aussi, par-delà ce qui relève d’un art de la conversation éduquée plus que d’un rousseauisme particulièrement peu de mise chez les maistriens.

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