Les courriers de Saint-Pétersbourg

Diplomate et penseur, Joseph de Maistre (1753-1821) passa quatorze années de sa vie (1803-1817) à Saint-Pétersbourg, en tant que représentant du roi Victor-Emmanuel Ier et de la Maison de Savoie auprès du tsar Alexandre Ier. Ces années forment l’essentiel de l’imposant volume de sa correspondance, reprise aujourd’hui telle qu’elle parut dans les Œuvres complètes éditées à Lyon entre 1884 et 1886 (la correspondance occupant six volumes sur un total de quatorze). Des lettres ont été retrouvées depuis : elles ne figurent pas ici. Mais attendre une édition exhaustive et critique ne saurait être une raison pour bouder ce que Les Belles Lettres nous offrent à redécouvrir. La seule écriture de Joseph de Maistre en vaut la peine. Elle trace les contours d’une âme non pas réactionnaire mais tout simplement lucide et humaine. Et elle magnifie la beauté et la finesse de notre langue.


Joseph de Maistre, Correspondance. Les Belles Lettres, 1 534 p., 75 €


« Une lettre est une conversation », et c’est bien une conversation que Joseph de Maistre, à travers ses interlocuteurs et le temps, nous tient toujours en ce XXIe siècle. Elle garde ce qu’on appelle la hauteur, et elle n’abandonne pas le familier. Elle est bien sûr marquée par l’Histoire, les événements d’une époque exceptionnelle, chaotique (la Révolution, l’Empire, la Restauration), mais est-ce précisément cela l’important pour lui ? « J’ai eu le temps cependant de me baigner dans la Neva aussi à mon aise que dans le bel Eridan », écrit-il à sa fille Adèle, restée (avec toute la famille) non loin du Pô.

À des milliers de verstes et de kilomètres, on le sent plus proche des siens que de l’Histoire. D’ailleurs, accepte-t-il cette dernière ? Napoléon, bien sûr, ne sera jamais pour lui que Bonaparte, le Corse « l’usurpateur », « le monstre » ou « le démon de Paris ». Pour autant, il ne voit pas la Révolution comme une erreur de parcours ; il ne croit tout simplement plus en la monarchie absolue : « Vous m’avez laissé imprimer que tous les gouvernements étaient vieux. Je vous ajoute à l’oreille qu’ils étaient pourris. Le plus âgé de tous est tombé avec fracas. »

À ses yeux, la monarchie absolue n’a plus de raison d’être et n’entre même plus dans la raison : « Il y a une infinité de choses que nous croyons tenir de notre raison et qui ne sont que l’ouvrage des préjugés. » Et puis « l’homme a changé ! De nouvelles idées, de nouvelles théories se sont emparées de sa tête. Il faut le prendre comme il est et s’accommoder aux circonstances ». Maistre reste un fidèle royaliste mais on peut le voir, le sentir balancer. C’est ainsi qu’il tolère parfois, mais très provisoirement, au moment de grands événements, de grandes batailles (la campagne de Russie et Borodino par exemple), d’abandonner le nom de Bonaparte pour celui de Napoléon. Il a du mal à admettre l’Histoire mais il l’admet.

Joseph de Maistre, Correspondance

Joseph de Maistre, peint par Carl Christian Vogel von Vogelstein (1810)

La Révolution et, plus largement, l’Histoire sont pour lui une énigme de la Grâce : « Nul œil humain ne peut apercevoir la porte de ce labyrinthe. Si nous sortons, on se trouvera dehors sans savoir comment. » (1794) « Rien ne marche au hasard, mon cher ami, tout a sa règle, et tout est déterminé par une puissance qui nous dit rarement son secret. » (1794) « Une voix secrète, une voix irrésistible me dit que tout cela n’est qu’un drame, et que plus tôt ou plus tard, nous entendrons le sifflet du grand machiniste qui fera disparaître l’impure décoration. » (1805)

Comment fuir autrement les tréteaux menteurs de la terre ? Se venger ?

Au cœur même de 93, il ne songeait pas à crier vengeance, mais bien à dénouer tous les liens trop sanglants : « Comment ? la première idée du roi est de punir ? A-t-on jamais rien imaginé de plus impolitique ! » (4 septembre 1793). Il ajoutait un peu plus tard à l’intention du même correspondant : « défions-nous de ces systèmes tranchants qui nous font regarder comme des lépreux tous ceux qui ont le malheur de ne pas penser comme nous » (9 décembre 1793).

Cet homme vit de l’Église et des « démons de l’encrier » [1], mais pas de l’épée. Qui vit de la plume tente de vivre par la conscience, mais constate vite que celle-ci « n’a point de juridiction dans l’empire de la nécessité ; c’est une étrangère qui n’a plus droit de parole ». Ainsi s’adresse-t-il, en 1804, au prince qui tente de s’imposer comme Louis XVIII aux yeux des autres souverains européens. La monarchie des Bourbons ? Maistre la soutient de toutes ses forces, sans illusion. Comme le petit Piémont, elle est quelque part une pièce dans la cour du jeu des grandes puissances d’alors : elles la joueront ou ne la joueront pas, à leur gré.

« Chassons de notre tête toute idée de grandeur, de noblesse et de générosité ; toute spéculation élevée sur les droits sacrés de la souveraineté, sur la sûreté et la balance de l’Europe. Combien me donnerez-vous ? Tout se réduit à cette noble phrase. » (À M. le comte de Front, 21 février [5 mars nouveau style] 1805).

Il est l’envoyé d’un tout petit État mais lutte et ruse pour être au rang des autres ambassadeurs et maintenir « son tour » au roi qu’il représente. Cela nous vaut une savoureuse description du jeu des ruses et des rivalités pour la préséance, à la cour de Saint-Pétersbourg (cf. lettre n° 78, au chevalier de Rossi). Il ne peut totalement dédaigner les antichambres, mais la finesse de ses analyses et de ses avertissements ne s’en trouve pas pour autant émoussée. En janvier 1805, il écrit à son roi « que la Russie ne peut agir sans l’Autriche, et a tout à craindre d’agir avec elle ». On ne peut mieux prédire : le 2 décembre de la même année, c’est le désastre austro-russe d’Austerlitz. Pareillement, le 3 septembre (15 nouveau style) 1812, à propos de Borodino (bataille de la Moskowa pour les Français), il précise à son correspondant : « Le Prince Kutusoff écrit à sa femme : ‟je ne suis pas vaincu : j’ai gagné une bataille sur Bonaparte.” Je crois la première partie de ce billet plus sûre que la seconde. » C’est exactement la situation qu’il va apprendre peu après, avec la cour, à Saint-Pétersbourg : l’armée russe s’est retirée, exsangue mais pas complètement défaite.

Joseph de Maistre, Correspondance

Joseph de Maistre, par Félix Vallotton (1895)

Conscient de ne représenter que peu de chose, le royaume de Piémont-Sardaigne (inclus ou plutôt noyé dans l’ensemble italien) suscitant les appétits concurrents de deux empires (l’Autriche et la France) [2], et ses quelques fragiles arpents de montagnes, de plaines et de villes n’éveillant pas vraiment, en dehors des jeux d’équilibre, l’intérêt du troisième (la Russie), Joseph de Maistre avertit son roi : « nous pouvons bien manifester nos désirs, les motiver de toutes les manières possibles, et tâcher d’y intéresser nos alliés ; mais en définitive il faudra toujours accepter le lot qu’on nous assignera ». Quant à la France, c’est très simple : « Avant de dicter des lois à la France il faut la vaincre. » Tel est le conseil, sans autre diplomatie, du fier représentant d’un petit État à son souverain.

À Saint-Pétersbourg, si loin des siens, dans cette capitale bâtie au niveau de la mer et des tempêtes européennes, où décidément le Piémont quelque peu montagneux est perçu politiquement trop bas, Joseph de Maistre ne saurait trouver et entretenir plus profonde satisfaction que de se sentir mari et père. « Je sers le roi en perdant mon temps ». Son temps, réel, effectif, il le retrouve avec sa famille et son œuvre. Loin des siens, fût-ce avec l’Histoire, il n’a, de son aveu « qu’une demi vie » (à sa fille Adèle).

L’homme ne vit pas que du pain des événements : ceux-ci s’éloignent, le goût s’en dissipe et l’homme a toujours davantage besoin de proximité. Mais il ne voit qu’entraves. « Ce monde-ci, ma chère Adèle, est une gêne perpétuelle ; et qui ne sait s’ennuyer ne sait rien. » Ainsi, en 1803, à Saint-Pétersbourg, nous ne sommes pas loin de Baudelaire : « Le cœur humain est un cloaque ; descendons-y quelquefois en nous bouchant le nez, pour y recevoir des leçons utiles. »

Joseph de Maistre intime ne laisse pas d’étonner. Il s’abandonne parfois à des descriptions terribles de la Russie et de ses supplices : « Que dis-tu de ma plume qui t’écrit ces élégances ? Mais à quoi servirait donc, ma chère petite sœur, d’avoir un frère en Russie si l’on ne savait pas à fond ce que c’est que le knout ? » (À Mme de Saint-Réal, 1806).

Les lettres à ses filles sont simplement merveilleuses et emportent. On les lit et les relit pour l’écriture et le sentiment, celle-là portant la beauté de celui-ci et celui-ci suscitant les brasillements de celle-là. Alors toute force d’ombre s’éclaire. Dans cet énorme volume de correspondance politique et diplomatique, la trace humaine vient recouvrir la trace de l’Histoire et rappeler qu’au milieu des événements qui la bousculent la vie d’un individu est d’abord son premier événement.

Joseph de Maistre, Correspondance

« La bataille de la Moskova », par Louis-Ferdinand Lejeune (1812)

On croit bien connaître un ciel d’aube ou de crépuscule, et chaque fois on le découvre : ainsi pour l’écrivain, le penseur, le poète qu’on se persuade de tenir. Maistre n’échappe pas à la règle : il n’entre dans aucun des cadres avec lesquels on croit devoir vivre et raisonner. C’est qu’il regarde et vérifie la vie, toujours en mouvement, en métamorphose et briseuse des bornes qu’on cherche à lui imposer. L’établir et la retenir dans des lois et des conduites ? Elle fait brèche à toutes les clôtures. Cela suffit à Joseph de Maistre. La parole de l’écrivain diplomate ne veut délivrer aucun mensonge. Elle garde la monarchie comme une blessure, pas comme une illusion. Et elle revient à la vie dans ce que celle-ci a de premier : le lien avec les autres et d’abord avec les proches. Voilà pourquoi, prenant pour prétexte l’éducation d’Adèle à la langue française, Joseph de Maistre, dans une lettre étonnante, décline pour sa fille aux temps de l’indicatif le verbe chérir. Le lecteur est conduit à se demander : comment ne pas chérir les mots qui servent si bien à aimer ?

Il termine sa mission à Saint-Pétersbourg « écrasé de dégoûts, de privations, d’amertumes de tout genre » (lettre au comte de Vallaise, janvier 1815). L’avait-il mieux commencée ? « L’immobilité, l’égoïsme, les vices les plus dégoûtants inondent l’univers, mais je vois toujours une arche qui porte Noé et ses enfants. » C’est ce qu’il écrivait, en 1804, au chevalier de Rossi. Cette arche, s’il en reconnaît avant tout le trait dans la figure de sa famille, il lui paraît également en discerner quelque chose dans les lettres que lui adresse, en 1820, Félicité de Lamennais, alors pourfendeur de l’indifférence en matière religieuse. « Et vive le nouvel astre ! », lui répond Joseph de Maistre. Qu’importe que ce nouvel astre prenne par la suite un éclat social et républicain, et s’éloigne de l’Église. « La force terrible des mots » de Lamennais s’est mise en route. Joseph de Maistre l’a vu et compris. La question n’est pas de savoir s’il eût approuvé l’évolution de Lamennais : la politique ne sera jamais qu’une écume et d’ailleurs Joseph de Maistre, au moment de son échange avec Lamennais, s’en détache, se traînant, comme il l’écrit au comte de Blacas (27 décembre 1814, 8 janvier 1815 nouveau style), « vers le terme ».

Faudrait-il s’étonner qu’à ses yeux, non plus seulement la révolution, mais tout devienne « miraculeusement mauvais », dans un monde qu’il juge par ailleurs « en état d’enfantement » ? Quelques gouttes d’encre de Maistre ou de Lamennais en dissolvent encore aujourd’hui les poisons. « Votre lettre finit par une terrible prophétie, la destruction de la société. Je comprends vos raisons » (À M. l’abbé de Lamennais, 1er mai 1820). Inattendu, sous la plume d’un défenseur de la société et de ses boisages, mais pas sous celle d’un homme dont le doute s’étend. Quel superbe passage de témoin !


  1. Gaston Bachelard, La flamme d’une chandelle.
  2. « Notre ennemi passager, accidentel, notre ennemi de passion et de circonstance est à Paris ; mais notre ennemi naturel et par conséquent éternel est à Vienne. » (À M. le comte de Front, ibid.)

Christian Mouze

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