À la trappe, l’épidémie !

René Girard se plaisait à le rappeler : la peste, bien plus ancienne que la littérature, y est partout comme à la maison [1]. Du roman (Giono) au théâtre (Sophocle), en passant par l’épopée (Homère), le poème philosophique (Lucrèce), la fable (La Fontaine), le conte (Boccace), aucun genre n’est à l’abri. La puissance de contamination du virus est telle qu’elle s’infiltre partout, suscitant le besoin de rendre compte de sa propagation galopante au moyen d’une forme adaptée à la nature du propos. C’est la brièveté de la nouvelle qui aura retenu Edgar Allan Poe, en un temps où la peste était encore active sur la côte Est des États-Unis.


Edgar Allan Poe, Nouvelles intégrales. Tome 1 (1831-1849), tome 2 (1840-1844) et tome 3 (1844-1849). Trad. de l’anglais par Christian Garcin et Thierry Gillyboeuf. Phébus, 3 vol., 432, 384 et 432 p., 27, 26 et 27 € (éditions publiées en 2018-2019)

Edgar Allan Poe, Poe’s Tales of Mystery and Imagination. Illustrated by Arthur Rackham. George G Harrap & Co. Ltd, London (édition publiée en 1935)


Autant « Le masque de la mort rouge » bénéficie d’une large notoriété, grâce à la traduction de Baudelaire ainsi qu’à l’adaptation cinématographique de Roger Corman en 1964 (dans un film qui multiplie par ailleurs les clins d’œil au Bergman du Septième Sceau), autant « Le Roi Peste » est loin de faire l’unanimité parmi les spécialistes de Poe, tout en restant peu connu du grand public. Son caractère scabreux, joint à sa bâtardise générique, entre grotesque, humour (très) noir et satire, y est pour beaucoup. Rire de la peste ne serait-il donc pas bienvenu ? Il est permis, voire salutaire, de penser le contraire. Arthur Rackham, qui illustra la nouvelle de Poe en 1935, ne s’y était pas trompé.

Paru une première fois en 1835, dans le Southern Literary Messenger, « King Pest the First. A Tale Containing an Allegory » place l’allégorie sur le devant de la scène. Le récit s’avance précédé d’une citation savante, empruntée au dramaturge élisabéthain Thomas Sackville (lord Buckhurst), à propos des dieux qui supportent chez les « rois » bien des choses qu’ils abhorrent de la part des « vauriens ». La tragédie ouvre le bal, avant que la farce ne ferme la marche.

Le roi peste, une nouvelle d'Edgar Allan Poe

« Le Roi Peste », par Arthur Rackham

Nous sommes au XIVe siècle, sous le règne d’Edouard III, et la peste fait rage à Londres. Surtout dans les venelles empuanties et crasseuses attenantes au port, en bordure de la Tamise, là où le fléau a pris naissance à en croire la rumeur. Deux marins en goguette, Tarpaulin et Legs, le second aussi sec et dégingandé que le premier est boulot et court sur pattes, viennent de s’enfuir du débit de boisson où ils ont bu tout leur soûl, sans rien régler. Pressés par les propriétaires lancés à leurs trousses, les voilà réduits à pénétrer dans un quartier mal famé et mis « sous ban ».

Se jeter dans la gueule du loup, au cœur du « bastion de la peste », ne fait manifestement pas peur à nos gredins. Dans ce no man’s land peuplé d’entrepôts régulièrement dépouillés de leurs marchandises, ils vont tomber nez à nez sur un banquet donné en sous-sol par le Roi Peste en personne, qui se présente comme le bras armé de la mort souveraine. Allégorie ultime, donc. L’intrusion des matelots jette le trouble dans l’ordonnancement d’une cérémonie par ailleurs très arrosée. Sous le masque royal, ils reconnaissent l’acteur Tim Hurlygurly (« tohu-bohu », en anglais), reconverti dans la cambriole depuis que la fermeture des théâtres pour cause d’épidémie l’a réduit au chômage. Et de lever précipitamment le camp, envoyant bouler tout ce (vilain) beau monde, dans une débauche de barriques renversées et d’alcool répandu sur le sol.

Un premier détour, par la politique du temps, nous aidera à voir plus clair dans cet embrouillamini. Ce roi de pacotille et la tablée qu’il « préside » constituent autant de références transparentes pour les contemporains de Poe, plus opaques pour nous, à la présidence d’Andrew Jackson. Un président controversé, notons-le au passage, homme de guerre avant tout et dont les politiques anti Native Americans sont restées tristement célèbres, entre autres choses. Mais Donald Trump (Donald Ier ?), lui, n’a pas hésité un instant à faire de Jackson son modèle en matière de « démocratie ». Les historiens ne sont pas tous d’accord sur la nature de la « démocratie jacksonienne », mais son caractère « populiste » semble à peu près acquis. Chez Poe, peu suspect de sympathies jacksoniennes, ce sont deux hommes du peuple, avec leur redoutable bon sens doublé de filouterie, qui révèlent en un tour de main combien le roi est nu. Et si la satire tourne court, elle n’en est pas moins portée de bout en bout par ce que Wolfgang Iser nomme le « Kipp-Phänomen » (« phénomène de gîte »), à l’origine de bien des mécanismes de basculement et de « dessalage » du navire de l’État inhérents au rire politique.

La sémantique nous apporte un deuxième éclairage. Les jeux de mots, plus mauvais les uns que les autres, sont légion dans la nouvelle, à commencer par le vocable qui sert à désigner les deux marins. Seamen est proche de semen, le mot qui désigne le sperme en anglais – le James Joyce d’Ulysse ne le savait que trop, lui aussi. Il est vrai que la course à perdre haleine de Legs, le grand escogriffe, et de Tarpaulin, son pataud comparse, s’apparente à une frénétique montée aux extrêmes, suivie d’une très lamentable retombée post-orgasmique. La licence triomphe, au nez et à la barbe des ligues de tempérance…  Dans l’anatomie monstrueuse des six convives qui se pressent à la table de Peste Ier, se lit encore une série d’allusions à des stigmates d’une pathologie d’origine davantage vénérienne, sexuellement transmissible, que bubonique.

Le roi peste, une nouvelle d'Edgar Allan Poe

Mais le bouquet, ce sont les noms des « dignitaires » qui secondent leur monarque-président : Sa Grâce l’archiduc Pest-Iféré, Sa Grâce le duc Pest-Ilentiel, Sa Grâce le duc Em-Peste, et, last but not least, Sa Sérénissime Altesse l’archiduchesse Ana-Peste (sic), vestiges d’un Vieux Monde aristocratique et vermoulu, que d’autres écrivains du XIXe siècle américain, comme Mark Twain, ont également stigmatisé. Mais comment oublier que Poe est poète avant d’être nouvelliste ? Qu’on le veuille ou non, l’écriture demeure affaire de rythme, de prosodie. De l’anapeste comme anti-peste ou antidote au virus, il fallait l’oser !

Dans sa déclinaison américaine, le grotesque, entre burlesque façon slapstick et jeu de massacre pour monstres de foire, fournit la clef ultime d’un texte dont la ligne de pente, de la cave sombre à la lumière du jour, procède tout droit de la grotte, et des mystères bachiques qu’on y célèbre. C’est du reste ce que retient Arthur Rackham, à savoir la sortie de crise. Cela tombe bien, nous l’attendons aussi. Le moment de la résolution, quand les deux compères prennent encore une fois la poudre d’escampette, leurs (coquettes ?) conquêtes féminines sous le bras. Le sexisme de la chute passe mal, sans doute, mais gardons en mémoire que c’est en toute impunité qu’ils « se lèvent et se cassent » (!).

Ainsi, c’est sans coup férir qu’on peut tromper la mort, ou du moins dévoiler l’imposture de ceux qui s’en prévalent. Donc la Mort qui règne par la terreur peut être nommée (« dont le nom est : Mort »), démasquée même, sans dommage. Voilà qu’il existe une pulsion, en lien avec la libido, qui fait voler en éclats l’arsenal tragico-macabre de la peste, ravalé ici au rang d’accessoires théâtraux de bas étage (crâne, fémur, squelettes).

Plus le rire est gras et gros, plus il sauve, superlativement. Un rire inextinguible, canaille et subversif, iconoclaste et irrévérencieux en diable. Carnavalesque, il met cul par-dessus tête les hiérarchies en place. Tel une puissance d’affranchissement et d’affirmation, il emporte l’image de Rackham et la nouvelle de Poe dans un joyeux tourbillon de vie, de tumulte et de désordre, auquel rien ni personne ne saurait résister. À la trappe, la peste !


  1. Dans un article de 1974, « The Plague in Literature and Myth ».

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