L’anthropologue sentinelle

Dans Les sentinelles des pandémies, un ouvrage fascinant dont la publication a été retardée par le confinement, Frédéric Keck analyse les techniques de gestion des épidémies à la fois comme forme d’anticipation du futur et comme héritage de pratiques cynégétiques traditionnelles. Voyageant autant dans le monde des microbiologistes, des administrations de la santé publique et des musées que dans celui des ornithologues amateurs, l’anthropologue allie description ethnographique de trois terrains asiatiques (Hong Kong, Taïwan et Singapour), élaboration théorique et nouvelle exploration de l’anthropologie sociale. Plaidant pour un nouveau modèle, celui de la « préparation », qui permet d’imaginer l’émergence de crises sanitaires, il redéfinit la place de l’homme et sa perspective à la lumière de ses interactions avec les oiseaux et les virus.


Frédéric Keck, Les sentinelles des pandémies. Chasseurs de virus et observateurs d’oiseaux aux frontières de la Chine. Préface de Vinciane Despret. Zones sensibles, 240 p., 20 € (à paraître en juin 2020)


C’est une anthropologie à parts égales que nous invite à pratiquer Frédéric Keck, qui met sur un pied d’égalité les sciences biologiques, les différents savoirs ordinaires ou vernaculaires des observateurs (ornithologues amateurs, agriculteurs) et ceux des anthropologues. Comme sont également à parts égales les perspectives animales et humaines, mais également pathogènes : les ornithologues s’identifient aux oiseaux qu’ils observent ; les virologues s’identifient aux virus qu’ils poursuivent.

L’anticipation d’une pandémie ne s’inscrit donc pas dans les schèmes d’une pensée partitive, mais repose sur une série d’identifications entre processus naturels et humains, si tant est qu’une telle distinction ait ici un sens. Équivalence aussi des horizons géographiques : perspective occidentale (Europe et Amérique du Nord), d’abord, qui montre comment la problématisation des épidémies a changé en repensant la transmission des agents pathogènes des animaux aux humains ; perspective asiatique, ensuite, pour décrire comment Hong Kong, Taïwan et Singapour se sont constituées en sentinelles (de la grippe aviaire) selon des stratégies différentes.

Frédéric Keck, Les sentinelles des pandémies. Chasseurs de virus et observateurs d’oiseaux aux frontières de la Chine

Le marché aux oiseaux d’ornement de Mong Kong, à Hong Kong (2009) © Frédéric Keck

La notion est au cœur du livre et recouvre différentes échelles. Ce sont évidemment les animaux d’élevage : « Cette centaine de poulets sentinelles qui étaient morts à la ferme de Wang Yichuan n’avaient pas été vaccinés contre le H5N1. Leur mort signifiait donc que la ferme avait été infectée par le virus de la grippe aviaire, transmissible aux hommes. Les poulets apparaissent ici comme les alliés des hommes dans la guerre contre les virus de la grippe, en mourant les premiers sur la ligne du front. » Mais l’analogie concerne d’autres artefacts, puisque les employés d’une ferme frontière ou les citoyens d’une ville (Hong Kong) située à l’interface de la Chine et du Monde sont aussi pensés comme des indicateurs d’épidémie.

Fréderic Keck s’attache particulièrement à la constitution de sociétés de birdwatchers (observateurs d’oiseaux) en sentinelles. L’ethnographie comparative des différentes stratégies poursuivies par ces dernières à Hong Kong et Taïwan permet de questionner l’efficience de ces dispositifs, à savoir la qualité du signal d’alerte émis. Précisément, les birdwatchers de Hong Kong réussirent à conserver un territoire sentinelle – une zone humide menacée par un projet de construction – alors que plusieurs mobilisations à Taïwan échouèrent, faute d’avoir su ou pu élaborer des signaux d’alerte proportionnés.

Plus largement, l’anthropologue suit les différentes formes de continuité et de discontinuité entre humains, virus et animaux en distinguant plusieurs techniques de contrôle ou de pistage du vivant : d’une part, des « techniques cynégétiques » – celles des microbiologistes et des observateurs d’oiseaux qui prennent la perspective des pathogènes et des animaux ; d’autre part, des « techniques pastorales », celles des autorités sanitaires qui stockent des vaccins pour prévenir les menaces pandémiques. Les premières s’inscrivent dans un paradigme de la « préparation » d’une épidémie, les secondes dans celui de la « prévention ». De manière fondamentale, ces deux opérations constituent deux modes d’interaction avec le vivant radicalement différents : « Les premières calculent les risques par des statistiques pour abattre les animaux potentiellement infectés, les secondes imaginent les mouvements des animaux à travers des échantillons viraux, des logiciels informatiques, des bases de données, des cartes de description de symptômes, des mannequins imitant les patients… »

Frédéric Keck distingue enfin une technique transitoire, la précaution, qui maximise les risques pour justifier l’intervention de l’Etat. Ces interactions ne se réduisent nullement à des combinaisons seulement matérielles, mais comportent une dimension éminemment symbolique et signifiante. Ainsi, savoirs empiriques, interprétation des signes et imagination s’articulent avant et pendant les crises sanitaires. De même, la simulation des pandémies peut se comprendre comme un rituel, à l’instar de ceux des sociétés de chasseurs – les pages sur le rituel comme moment de tension entre dissimulation et simulation sont passionnantes.

Frédéric Keck, Les sentinelles des pandémies. Chasseurs de virus et observateurs d’oiseaux aux frontières de la Chine

Des vétérinaires prélèvent des volailles à la recherche du virus de grippe aviaire dans la région du Fujian (2006) © Vincent Martin

Un des grands intérêts de l’ouvrage réside également dans les multiples mondes savants parcourus par l’auteur dont il tire matière à ethnographie et à conceptualisation. Historien de l’anthropologie reconnu, avec une thèse consacrée à Lucien Lévy-Bruhl (Lévy-Bruhl. Entre philosophie et anthropologie, CNRS Éditions, 2008), Frédéric Keck propose dans Les sentinelles des pandémies une « généalogie parallèle de l’anthropologie sociale et de la médecine vétérinaire » qui sert de fondement à son travail d’enquête. Il analyse finement les positions de quatre sociologues et anthropologues face à des maladies animales – Herbert Spencer et la fièvre aphteuse ; William Robertson Smith et la tuberculose bovine ; Émile Durkheim et la variole ; Claude Lévi-Strauss et la maladie de la vache folle – afin de dégager différentes appréhensions de la rationalité du risque (prévention, précaution, préparation). Expert invité à l’Institut Pasteur de Paris, il nous offre ensuite une plongée dans le monde des acteurs de la virologie en restituant les discussions et controverses scientifiques, en particulier autour de la biosécurité et des travaux du virologue Ron Fouchier. Enfin, à partir notamment de son expérience au musée du quai Branly comme directeur du département de la Recherche, il montre que les musées sont des lieux qui appliquent ces différentes rationalités du risque. De lieux de conservation, les musées d’ornithologie sont ainsi devenus des lieux de prévision à la fin du XIXe siècle, afin d’anticiper l’évolution future du vivant à partir de leurs collections.

En cela, le discours de Frédéric Keck propose une appréhension symétrique de ses objets : il place les anthropologues sur « un pied d’égalité avec les microbiologistes et les ornithologues » dans le traitement d’une pandémie ; plus fondamentalement, il inscrit l’histoire de l’Homme – et des sciences humaines – dans un entrelacement perpétuel avec l’histoire naturelle et celle des sciences biologiques et il construit une généalogie symétrique des formes de connaissance que sont la virologie, l’ornithologie et l’anthropologie. Les musées qui collectent les artefacts culturels de ces différents savoirs, en les séparant de leurs habitats naturels, sont pensés dans une identité ontologique comme lieux de préparation et de simulation du risque avec la constitution d’espaces sentinelles.

Dans cette anthropologie – qui convoque régulièrement Lévi-Strauss –, l’imagination est partout présente, Vinciane Despret le souligne d’ailleurs très justement dans sa préface. Préparer une épidémie, c’est bien en effet imaginer, scénariser et figurer un risque, un évènement. À la suite de Lucien Lévy-Bruhl qui reconnaissait les puissances de l’imagination chez les « primitifs » et de Michel Leiris qui jugeait « la capacité imaginative [des sociétés traditionnelles] beaucoup plus libre »  que « la mentalité dite civilisée » (Miroir de l’Afrique, 1996, Gallimard, p. 879), Frédéric Keck promeut les potentialités imaginatives de ces nouveaux collectifs de chasseurs-cueilleurs dans l’anticipation d’une pandémie.

Acceptons donc l’augure que constitue ce livre. Tel un guetteur, l’auteur nous envoie des signaux depuis un poste avancé du front, là où se prévoit, se prépare et se joue la future pandémie, devenue aujourd’hui réalité.

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