Claude Régy et le fond du théâtre

En 1978, Claude Régy monte une pièce de Peter Handke, Les gens déraisonnables sont en voie de disparition, suivie de Par les villages en 1983. Leur traducteur en français, Georges-Arthur Goldschmidt, se souvient du travail avec le metteur en scène décédé le 26 décembre dernier.

Claude Régy avait, sans égale, cette intuition du verbe, comme soudaine, pourtant longuement vécue et mise en pratique. Elle faisait voir ce que le texte recelait. Les foudroiements ralentis du texte, dans La chevauchée sur le lac de Constance comme dans Les gens déraisonnables sont en voie de disparition de Peter Handke, donnent lieu à des genèses de niveaux de sensibilité, à la fois inattendues et évidentes. Le travail du verbe, c’est-à-dire l’acte de traduire, mis au service de la mise en corps au théâtre, prend dans le travail avec Claude Régy une puissance qui surgit comme à l’insu de l’un et de l’autre.

Tout à coup, le « sens » s’établit, sans discussion possible ; lui, le metteur en scène, se fait découvreur de textes qu’il ne restitue pas seulement, mais qu’il prend par en dessous, dévoilant leur pas-encore, leur proximité à eux-mêmes, les faisant apparaître tels quels. « J’entends alors Grégor, l’écrivain de Par les villages – Peter Handke –, dire cette phrase à la vieille femme slovène : ‟repasse le linceul de nos spectateurs ironiques et, à leur dernière heure, fais leur entendre leur rire d’aujourd’hui” », écrit Régy dans son livre Espaces perdus (Plon, 1991).

Les spectateurs étaient parfois désemparés de se reconnaître grâce à lui tels qu’ils ne se connaissaient pas, surpris par eux-mêmes. Les mises en scène de Claude Régy se mettent en place là où la signification assignée se défait.

Le travail de mise en scène des Gens déraisonnables sont en voie de disparition, en 1977-1978, ne pouvait se faire qu’à partir de la traduction et celle-ci devint d’emblée orale. Ce fut pour l’une et l’autre pièce de Handke un long travail de plusieurs mois consécutifs ; cela se passait dans le quartier des Halles, au bout d’un escalier souvent emprunté par Jean-Jacques Rousseau et était interrompu par un excellent déjeuner dans un petit restaurant de la rue du Jour, une condition de base.

Quand Claude Régy mettait en scène Peter Handke

La traduction se faisait au magnétophone avec de fréquentes interruptions pour parvenir, dans la rigoureuse fidélité au texte, à sa sonorité théâtrale ; cela n’allait pas sans contestations réciproques, sans petites disputes, au bout desquelles la raison théâtrale et la traduction parlaient d’une même voix. Un tel accord supposait, à tout le moins, une évidente complicité érotique fondée sur des récits d’adolescence de l’un et de l’autre. Sans une sensibilité commune, sans une manière semblable de se situer dans l’imaginaire du monde réel, la correspondance entre le texte écrit et sa mise en voix aurait peut-être été condamnée à l’échec. Elle fut, de plus, aidée par les maintes copies dactylographiées, sans cesse reprises par l’assistant de Claude Régy, Armando Llamas, auteur doué d’un théâtre fécond et prolixe.

Le travail à haute voix – il y en eut une lecture préalable en présence de Gérard Depardieu, à l’atelier de Claude  Régy – n’avait pas pour rôle de mettre les acteurs en valeur, comme il l’écrit dans le même livre : « Les acteurs n’incarnent pas, et pas plus que la mise en scène ils ne doivent se prendre pour l’objet du spectacle. Le spectacle n’a pas lieu sur la scène, mais dans la tête des spectateurs ».

Ce que visait Claude Régy, c’était d’aller par-delà, si ce n’est en deçà de l’apparence des mots, comme s’il s’agissait de saisir l’entre-langues, ce qui échappe dans la traduction. Comment la langue se déborde elle-même, comment elle ne contient pas ce qu’elle dit, mais l’indique, comment le sens n’en est que la surface. C’est là-dessus que porte, peut-être, tout l’effort de Régy, faire apparaître cet avant de parler dont la parole est issue.

En 1983 commença la mise en place du grand poème dramatique de Peter Handke Par les villages et l’attention de Régy s’attacha particulièrement au grand monologue final dont la mise en langue se fit dans la passion de le dire tel quel. Il fallait faire entendre, le rythme du texte reposant sur un temps plus long, autrement situé dans le corps, sur une respiration plus accentuée en allemand.

Mais, dans l’œuvre théâtrale de Claude Régy, Peter Handke n’occupe que quelques années. Tous les textes que Régy a mis en scène, dès 1952, près d’une cinquantaine, touchent tous une frontière très précise, mais d’autant plus difficile à fixer où le langage s’inverse dans le moment qui l’a fait naître. Ce que tel drame ou tel personnage voulait dire ne disparaît pas pour autant, mais reste en suspens, inentamé. C’est cet imprononcé qui est peut-être au fond du travail de Claude Régy.