Manifestants ou émeutiers ?

Dans Le vertige de l’émeute, Romain Hüet, chercheur en sciences de la communication, témoigne de son immersion dans les « cortèges de tête » des manifestations en France. Ce court ouvrage, qui s’inscrit dans le sillage des nombreuses parutions consacrées au mouvement des Gilets jaunes, est annoncé comme une partie d’un travail plus général sur la violence. Romain Hüet s’intéresse d’abord à la figure de « l’émeutier », à son corps et à ses sensations.


Romain Hüet, Le vertige de l’émeute. Des Zad aux Gilets jaunes. PUF, 176 p., 14 €


« Qu’est-ce que la violence émeutière ? Que savons-nous de sa phénoménalité ? » : Romain Hüet tente de répondre à ces questions à partir de sa propre expérience, d’abord au sein de brigades rebelles syriennes entre 2012 et 2018, puis dans les manifestations en France entre 2012 et 2019 contre la loi Travail, le « Parcoursup », avec les Gilets jaunes ou les zadistes de Notre-Dame-des-Landes.

Tissé pour l’essentiel de notes de son journal de terrain français, d’analyses sur le vif qui répondent à un « sentiment d’urgence » et empruntent à la fois à la phénoménologie, à l’ethnographie, à la sociologie et à la psychanalyse, Le vertige de l’émeute tente par cette hybridité assumée et cette spontanéité revendiquée de « faire sentir » la complexité et le caractère insaisissable de la figure de « l’émeutier », terme employé tout au long de l’ouvrage et qui pose un certain nombre de questions laissées sans réponse. L’essai, écrit à une distance minimale de son objet, les manifestations des Gilets jaunes étant toujours en cours, parvient cependant à transmettre les sensations et les émotions de l’émeute, le « vertige » éprouvé au creux des corps, au plus fort d’instants précis, situés dans un espace-temps bouleversé.

Romain Hüet n’hésite pas à transmettre des détails et à découper les scènes pour les analyser au plus près. Dans les notes de son journal, qui ne donne que quelques bribes de paroles des manifestants, il décrit par exemple avec précision les cagoules et masques qui recouvrent les corps, mais aussi la dimension théâtrale du moment où l’on se change, avant la formation de l’émeute. Les termes de « travestissement », de « fiction » ou de « petite scène », empruntés à Jacques Rancière, ouvrent de nouvelles perspectives d’analyse de ces moments pensés comme « cristallisation d’intensités ». Ils ne sont pas tant analysés comme le signe d’une faible politisation des actes dits émeutiers, mais apparaissent comme nécessaires afin de « produire un corps opaque et résonnant, c’est-à-dire capable d’incorporer collectivement la colère et la détermination tout en préservant la capacité d’initiative et la puissance d’action ». L’émeute apparaît ainsi, d’abord, comme une expérience corporelle du politique.

Romain Hüet, Le vertige de l’émeute. Des Zad aux Gilets jaunes

Lima (2000) © Jean-Luc Bertini

Loin des fantasmes suscités par certaines analyses médiatiques hâtives et enclines à provoquer l’effroi, Romain Hüet dédramatise l’émeute, dont il souligne la dimension périphérique : « Elle n’est d’ailleurs aucunement la “scène” principale du politique. Elle est plutôt son bord en même temps qu’elle constitue son débordement ». Dépassionnant ainsi les imaginaires préconçus sur ces « professionnels du débordement » (terme rappelé à dessein par l’auteur), Romain Hüet souligne tout autant la violence que la fragilité et la maladresse des actes commis. Les passages qui décrivent les jeux du chat et de la souris entre manifestants et policiers ou les jets maladroits de pierres et de bouteilles, l’analyse de la place de la poubelle dans la constitution de barricades de fortune, sont à cet égard particulièrement éloquents. Les scènes décrites sont ainsi toutes animées par une tension entre force et faiblesse que le terme de « vertige » (emprunté notamment à l’ouvrage d’Hervé Mazurel, Vertiges de la guerre, 2013) exprime avec justesse. L’auteur souligne aussi combien, loin de toute sauvagerie, les actes violents s’inscrivent dans une forme de « domestication de la violence » et une improvisation savamment organisée. Toutes ces analyses, appuyées sur des exemples précis, permettent à l’auteur de s’affranchir de toute visée morale de légitimation ou de délégitimation de la violence, sujet d’étude sur un second terrain, la Syrie, mais qu’il ne fait que mentionner, sans faire de comparaison.

On peut pourtant regretter les nombreuses répétitions qui scandent l’ouvrage et qui font perdre au propos son acuité initiale. Elles soulignent aussi une difficulté manifeste de l’auteur à restituer son discours avec rigueur et dans toute sa complexité. Romain Hüet, en prenant pour exemples à la fois les manifestations contre Parcoursup ou celles des Gilets jaunes, en les associant aux expériences de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, tend à lisser la figure de ceux dont il fait des « émeutiers ». Est-elle tout à fait la même depuis 2012 ? Les manifestants de la loi Travail sont-ils tout à fait assimilables aux Gilets jaunes ? On comprend bien la volonté originale de l’auteur de s’intéresser avant tout aux corps de ces manifestants et à la dimension charnelle de leur geste politique. Mais les corps, les sensations et les chairs sont-ils tous tout à fait les mêmes depuis 2012 et entre tous les groupes sociologiques qui composent les mouvements des participant-e-s aux émeutes ?

Par exemple, si Romain Hüet justifie dans son avant-propos sa difficulté à parler « d’émeutière » et de distinguer le genre dans son écriture, on regrette une justification quelque peu hâtive et naïve : « L’utilisation de l’écriture inclusive aurait été maladroite. Je crois à la grande importance des mots. Mais on ne doit pas s’intéresser aux mots plus qu’aux idées qu’ils expriment. Je n’ai pas voulu donner à croire que cette analyse est genrée ». La charge sensible de l’émeute est-elle pourtant tout à fait la même pour une femme et pour un homme ? Le mot au féminin aurait sans nul doute permis de saisir davantage l’idée de la complexité de la figure de l’émeutier dans son ensemble et durant les manifestations des Gilets jaunes, par exemple, où les femmes sont sorties en nombre dans la rue. Pourquoi, aussi, ne pas rappeler les travaux consacrés à cette question [1] ?

Romain Hüet, Le vertige de l’émeute. Des Zad aux Gilets jaunes

De même, le choix d’utiliser le terme d’« émeutier » n’est pas neutre d’un point de vue idéologique et historique. Romain Hüet questionne le terme sans souligner le choix d’un mot souvent utilisé dans les médias pour délégitimer les contestations. Se réfère-t-il sinon à une histoire de long terme, dans la lignée des révoltes frumentaires ? Plus gênant encore, la figure du policier contre laquelle les « émeutiers » font « corps » n’est que peu analysée. Romain Huët souligne bien que ces manifestants s’opposent au pouvoir qu’ils cherchent à « dépotentialiser » et « objectiver ». Mais la charge sensible de l’émeute n’est-elle pas encore plus intense et vertigineuse depuis la mise au jour de la multiplication des cas de violences policières ? Ne se construit-elle pas avec une plus grande intensité et de manière plus polarisée aujourd’hui contre la répression policière ? La définition de l’émeute, par sa seule dimension sensible, semble gommer les spécificités sociologiques ou politiques des différentes émeutes survenues en France depuis 2012 et s’avère à certains égards limitée.

Cet impensé du livre va de pair avec l’insistance sur la dimension théâtrale du geste dit « émeutier » qui tend à gommer les cas de blessés graves durant les charges policières. Si l’on comprend que Romain Hüet ne les nie pas, on s’étonne pourtant de ne pas les voir analysés ici, ni même seulement mentionnés, au regard par exemple de l’évocation des sensations d’ivresse éprouvées par les manifestants. La multiplication et la médiatisation de ces blessures graves ont sans nul doute bouleversé le vertige éprouvé par tous et toutes durant les manifestations des Gilets jaunes, où soudain la violence du pouvoir policier s’impose et se réalise dans la durée, au creux des corps et des vies.

L’emploi de certaines expressions (« émeutier » au masculin, « théâtre », « simulation » « spectacle ») plutôt que d’autres n’est pas neutre et souligne combien Le vertige de l’émeute s’inscrit dans une tendance intellectuelle qui esthétise le geste de soulèvement ou d’émeute, au risque de le vider de sa dimension politique : si l’émeute n’est plus qu’un « geste absurde » (titre surprenant de la conclusion), quelles sont les possibilités politiques hors des appareils et des jeux électoraux ? Que reste-t-il aux mouvements sociaux ? L’enquête sur le vif de Romain Hüet les pense avec force dans leur dimension sensible mais ne leur laisse qu’une impasse politique qui ne satisfera pas entièrement celles et ceux qui luttent, en corps ou en mots.


  1. On peut penser par exemple au travail des historiennes Fanny Gallot (« Les femmes Gilets jaunes : révolte de classe, transgression de genre, histoire longue », Manuel indocile de sciences sociales. Pour des savoirs résistants, La Découverte, 2019) et Arlette Farge, « Évidentes émeutières », dans Natalie Zemon Davis, Arlette Farge (dir.), Histoire des femmes XVIe-XVIIIe siècles, Plon, vol. III, 1991. Ou encore à l’épisode du podcast de Victoire Tuaillon (« Les Couilles sur la table », Binge Audio) consacré aux masculinités, « Où sont les casseuses ? », avec la philosophe Elsa Dorlin.

Tous les articles du n° 93 d’En attendant Nadeau

;