La fabrique de la « Vendée »

« La Vendée », lieu de la guerre civile française qui fit probablement 200 000 morts, est un sujet toujours controversé vu l’extrême complexité de l’événement. Croix, monuments et plaques commémoratives quadrillent le territoire ; les œuvres d’art, les représentations scéniques, les films et les ouvrages prolifèrent. La région a même connu un développement économique particulier « pour garder sur place les descendants des contre-révolutionnaires ». Un historien et une historienne explorent le déroulement et les échos de l’histoire vendéenne. Jean-Clément Martin s’applique à suivre les chemins sinueux de cette « mémoire » restée si vivante, tandis qu’Anne Rolland-Boulestreau étudie le processus militaire et politique de la « pacification ».


Jean-Clément Martin, La Vendée de la mémoire, 1800-2018. Perrin, 350 p., 24 €

Anne Rolland-Boulestreau, Guerre et paix en Vendée. Fayard, 350 p., 21,50 €


En Vendée, annexions, constructions, revendications et contestations ne manquent pas, servant des intérêts successifs, religieux et politiques. Rarement un fait historique relativement bref – il se déroule principalement de mars 1793 à avril 1794 – aura autant contribué à façonner des identités, des enthousiasmes et des rejets, du Premier Empire au spectacle du Puy-du-Fou aujourd’hui, quitte à rendre illisible la réalité historique revendiquée.

Géographiquement, ce que l’on entend par « Vendée » déborde les limites du département actuel en mordant sur le sud de la Loire-Atlantique et du Maine-et-Loire, ainsi que sur l’ouest des Deux-Sèvres. Une mémoire qui entretient les souvenirs des combattants et des « martyrs » va très vite s’instaurer. Dès 1794 apparaissent les traces commémoratives ; un peu plus tard, les écrits des mémorialistes vont se multiplier dans une intention précise. Jean-Clément Martin explique : « L’histoire de la guerre de Vendée était ainsi le contrepoint quasi constant de l’histoire de la nation, ce qui se vérifia encore dans les années 1940 ».

La région se forge ainsi une identité historique, politique et religieuse. Alors que les émigrés rentrés en France se tiennent cois et que les chefs rescapés ainsi que leurs descendants s’agitent peu, la population rurale reste hostile à la Révolution. Une véritable communauté s’est constituée. En l’absence de prêtres, les laïcs ont pris en charge la transmission d’une religion qui n’est pas dénuée de pratiques populaires « superstitieuses ». Cette « religion de contrebande » ne peut qu’être reconnue par l’Église. Cette ardeur religieuse paraît à Martin plus une conséquence de la guerre qu’une cause.

Jean-Clément Martin, La Vendée de la mémoire, 1800-2018 Anne Rolland-Boulestreau, Guerre et paix en Vendée

Perçus comme d’éternels rebelles, la Restauration tient « les Vendéens » à distance. « L’égoïsme olympien » du roi provoque même parfois des cris hostiles aux Bourbons. Les paysans acceptent mal la domination des bourgeois, acquéreurs de biens nationaux, et ralliés à Louis XVIII. Au moment des Cent-Jours, une partie des anciens paysans « vendéens » se soulèvent mais, lors de l’invasion des Prussiens et des Autrichiens, ils sont prêts à se ranger sous les ordres du général Lamarque qui commande les troupes de Napoléon !

La paix revenue, c’est toujours le scénario de « 1793 » qui s’impose : la chasse aux Bleus est lancée. Les unités vendéennes ne désarment pas, l’armée royale de Vendée existe toujours. Le baron Ménard prend même Noirmoutier alors que l’île arbore le drapeau royal. Les préfets se plaignent de ces Vendéens « extravagants » qui ne veulent « souffrir ni douaniers ni gendarmerie, ni droits réunis, ni administration d’aucune espèce ». Certains vont jusqu’à dire que « le roi ne leur convient pas plus que Bonaparte ». La région devient l’exemple paradoxal de l’ultra-royalisme et de la tradition défendue, « au besoin contre le roi ». « La pugnacité vendéenne n’est plus un exemple à suivre mais une bizarrerie politique. »

Si la Restauration montre « plus d’incompréhension que de véritable ingratitude », il est certain que « la Vendée » est tenue « dans un mépris général », en particulier par les ultras, et neutralisée par les royalistes constitutionnels qui, la craignant, « l’enserrent dans des réseaux de la commémoration ». Ainsi, des honneurs posthumes sont rendus. David d’Angers – républicain – réalise la célèbre statue de Bonchamps mourant et graciant tous les prisonniers bleus car son propre père dut la vie à cette mansuétude. Les élites imposent leur vision et arraisonnent « la Vendée » en lui retirant sa complexité. La guerre des paysans est devenue la guerre des généraux, quitte à faire passer Charrette, « dont la vie fut agitée » – il était accompagné de belles et nobles amazones –, pour un « héros chrétien ». Martin fait remarquer que c’est la première fois que le souvenir de la guerre « s’articule à la charnière des croyances personnelles et des enracinements familiaux sous la haute protection de l’Église ».

Jean-Clément Martin, La Vendée de la mémoire, 1800-2018 Anne Rolland-Boulestreau, Guerre et paix en Vendée

L’incendie de Granville par les Vendéens, par Jean-François Hue (1800)

Toutefois, les acteurs et les témoins de la guerre jouent un rôle marginal face aux médiateurs qui diffusent plaquettes, lithographies, gravures et objets. Les réalités de 1793 s’effacent devant la leçon morale et politique destinée aux populations du XIXe siècle. Les morts de « la Vendée » deviennent les martyrs de la foi, en lutte contre les fausses valeurs de la Révolution. Ils incarnent l’une des « deux France », mais les villes qui regroupent des populations républicaines n’accordent plus guère de place au souvenir. Les mémoires de Mme de La Rochejaquelein fixent alors la doxa : la révolte populaire, servant le bien royaliste, combat le mal révolutionnaire.

En 1830, « la Vendée » ne bouge guère. Louis-Philippe, qui partage cette vision, attend l’affrontement avec des paysans naïfs conduits par les légitimistes et les prêtres. Certes, des escarmouches se produisent quand des drapeaux tricolores sont apposés sur les églises. Cependant, seules quelques bandes sillonnent la campagne, et l’épopée de la duchesse de Berry tourne au fiasco. Pourtant, si « la Vendée » perd définitivement tout rôle politique, son souvenir s’en trouve revivifié. L’ombre de 93 plane toujours, et la région subit l’état de siège jusqu’en 1833. Les procédures judiciaires sont souvent très sévères. Il est même question de détruire le tombeau de Bonchamps qui n’échappe au marteau que parce qu’il rappelle « une action sublime ». Cette répression renforce l’unité au grand désespoir des préfets. « La Vendée » devient même l’incarnation de l’esprit légitimiste international. Un page de la duchesse de Berry se réfugie en Russie où il est surnommé « le Vendéen ». Des Vendéens participent aux guerres du Portugal et d’Espagne contre les libéraux. Toutefois, dans la population, les tensions politiques décroissent et la mémoire se fait souterraine.

Jean-Clément Martin, La Vendée de la mémoire, 1800-2018 Anne Rolland-Boulestreau, Guerre et paix en Vendée

Aux élections de 1848, les cortèges religieux qui se rendent aux urnes donnent la majorité aux légitimistes, mais commencent à apparaître des prêtres qui soutiennent des candidats chrétiens socialistes… Napoléon III, à son tour, craint une révolte à propos de la défense des États pontificaux qu’organise le pape. Des descendants des chefs chouans s’engagent dans la troupe internationale des zouaves pontificaux (2 964 Français sur 10 000 soldats). Il n’y a pas, cependant, d’embrasement populaire. Comme jadis lors de l’invasion prussienne, une partie des zouaves devient les Volontaires de l’Ouest sous le commandement d’un descendant de Charrette… confirmé par Gambetta !

Avec la Troisième République, « le bocage blanc est troué par des communes bleues ». En certains lieux, il est difficile de fêter le 14 juillet. Toutefois, les élites libérales, qui parfois engagent des actions sociales, se séparent des légitimistes intransigeants, d’autant que Léon X pousse au ralliement à la République. L’exaltation militaire qui saisit la France remet « la Vendée » à l’honneur : elle est déclarée fille de l’église et patriote car elle a défendu le territoire en 1870. Le culte de Jeanne d’Arc réunit, comme dans toute la France, catholiques et républicains (et même socialistes). Pas de doute : « Le Christ aime les Francs ».

Le flux historico-littéraire ne fléchit pas, ce qui fait dire à Martin : « La Vendée est devenue un mythe partagé, reste à savoir comment les Vendéens ont réussi à s’identifier à cette image ». Il ajoute que ce mythe « n’a plus besoin de vérité pour durer ». De fait, « la Vendée » était devenue un prétexte : Michelet en avait fait « un repoussoir à la Révolution » et, Hugo, entre autres, une tentative de résolution des « contradictions de la Commune » dans Quatrevingt-treize. La guerre de Vendée, confondue souvent avec la chouannerie bretonne, devint un objet de curiosité exotique, dans la peinture notamment.

Jean-Clément Martin, La Vendée de la mémoire, 1800-2018 Anne Rolland-Boulestreau, Guerre et paix en Vendée

La bataille du Mans, par Jean Sorieul (1852)

En 1985, apparaît la thèse du « génocide » qui provoque une « nouvelle guerre de Vendée ». Est avancé le chiffre de 600 000 victimes ! Déjà, par le passé, un parallèle avait été dressé entre la Convention et… Hitler. Les médias s’emparent de la question posée par des historiens anti-jacobins, un peu avant le bicentenaire de la Révolution. Le projet commémoratif est si brouillé que l’historien Roger Dupuy se demande si l’on ne va pas célébrer la Contre-Révolution car, de plus en plus, 1789 se décline alors en fonction de 1793 !

Le comble est atteint avec le spectacle du Puy-du-Fou, créé en 1989, qui diffuse l’image d’un âge d’or unissant les paysans – considérés d’un seul bloc – et leurs bons nobles. Les bornes sont parfois rompues lorsque « la Vendée » est comparée au Cambodge de Pol Pot. C’est ici qu’un autre ouvrage, Guerre et paix en Vendée d’Anne Rolland-Boulestreau, montre à quel point cette idée est fausse. Il traite dans le détail des longues tractations entre Républicains et Vendéens qui aboutirent à deux « traités » de paix en 1795, ceux de La Jaunaye et de Saint-Florent. Une incontestable volonté de négocier pointe pour établir « un modus vivendi acceptable temporairement par les deux partis ».

Reste qu’une communauté soudée de familles élargies, travailleuse et industrieuse, tournée à sa manière vers une certaine modernité, ayant un langage commun avec ses notables et ses clercs, aura résisté plus longtemps que les autres à l’exode rural grâce à – ou à cause de – ce « souvenir vendéen » fabriqué et refabriqué.

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