Le moine bleu

Médecin, neurologue, pianiste et écrivain, Jacques Ponzio est déjà l’auteur de deux ouvrages sur Thelonious Monk – Blue Monk, avec François Postif (Actes Sud, 1995), et Abécédaire Thelonious Monk (Lenka Lente, 2015) – lorsqu’il décide de faire le point sur l’insistante rumeur selon laquelle le génial pianiste aurait été fou. Ce sera pour Ponzio l’une des raisons d’écrire le présent livre. 


Jacques Ponzio, Monk encore. Avec des contributions de Thieri Foulc, Jean Pelle, Jean Merlin, Marcel Fleiss. Lenka Lente, 175 p., 15 €


Avant d’entrer dans le vif du sujet, le lecteur voudra bien accepter que j’opère un retour sur ma propre rencontre avec Monk, retour parfaitement en accord avec la présence dans le livre du portfolio de 19 clichés du pianiste pris par le tout jeune Marcel Fleiss (le créateur de la galerie d’art moderne 1900-2000, toujours active), en juin 1954, lors du premier concert de Monk à Paris, salle Pleyel ; j’étais là, moi aussi, avec mes 18 ans en bandoulière !

À cette époque, Monk passait en France pour un aimable excentrique, et les critiques pleuvaient sur lui de la part de nombre de musiciens de jazz et d’amateurs moutonniers. Or, il se trouve que Gérard Legrand avait publié, en 1953, Puissances du jazz (Arcanes/Losfeld), le seul livre jamais écrit par un membre du Groupe surréaliste à propos d’une musique qui, pourtant, concernait un certain nombre d’entre eux. Passionné moi-même, ce livre m’avait ouvert le chemin vers Thelonious Monk, quand la mode était à son dénigrement. Voici ce qu’écrivait Legrand : « Sa lucidité ne conclut pas à la froideur, mais à une sorte de perfection à rebrousse-poil, exaspérante, qui n’a même pas l’excuse d’être lyrique ou mécanique, et qui me permet de situer Monk sur un plan éthique […] Je veux dire qu’avec Thelonious Monk, la valeur esthétique des éléments constitutifs du piano-jazz est immédiatement érigée en valeur autonome et participe de cette catégorie unique de la relation universelle où la dialectique nous contraint de situer l’Absolu ».

Jacques Ponzio, Monk encore

Thelonius Monk, par Jan Persson. Extrait de « Jazz en 150 figures » de Guillaume Belhomme © Lenka Lente

Fort de ces considérations, le 1er juin 1954 je me rendis salle Pleyel pour assister à un concert en deux parties proposant, en vedette, le quartette de Gerry Mulligan (Bob Brookmeyer, Red Mitchell, Frank Isola et Mulligan au saxo baryton) et, en première partie, cet étrange pianiste dont on se gaussait volontiers. Évidemment, la plus grande partie du public était venue pour Mulligan, très en vogue à l’époque, ce qui n’affecta guère Thelonious. Succès fatalement mitigé pour une prestation déstabilisante, mais géniale à mes oreilles, car « dans cette musique transparaît la provocante sécheresse du sourire de la Sphinx, tandis que les éclats de bois et d’acier qui l’environnent ont la détente des serpents et ses harmonies l’acidité tonique de l’éclair », disait encore Legrand. Fin du flashback, vrai début de l’évocation du livre de Jacques Ponzio, sachant que c’est néanmoins de Monk qu’il a toujours été question jusqu’ici, n’est-ce pas ?

Monk encore, donc. L’auteur va décortiquer finement les différents angles d’approche les plus souvent utilisés pour critiquer – ou approuver – le comportement et la musique d’un artiste qu’il faut bien appeler un génie. Ponzio donne sa définition : « Un génie […] c’est celui qui réussit ce qu’il entreprend alors que tous (et tout) lui prédisent l’échec. C’est encore celui dont on reconnaît immédiatement le style, la production, quel qu’en soit le domaine, artistique, scientifique, humain. C’est au final, celui qui aura insisté ». Une citation de Victor Hugo souligne la chose : « Le génie n’est pas fait pour les génies, il est fait pour les hommes ».

Un génie, par essence, se doit d’avoir une façon d’être et de créer échappant à la norme. Monk est physiquement un colosse, affublé de petites mains dodues, plus petites que celles de la plupart des pianistes, ce qui l’a poussé à développer une façon de jouer singulière : au lieu d’attaquer les touches avec les doigts « en crochet », c’est-à-dire par l’extrémité de la dernière phalange, selon l’usage, il pose ses doigts « à plat » sur le clavier, dans toute leur longueur ; de plus, en écartant les doigts au maximum, son auriculaire frappe souvent deux touches à la fois, créant ainsi une curieuse dissonance qui va devenir un élément essentiel de son jeu. De ce qui relève de l’accidentel, il va faire une véritable signature qui lui vaudra, un temps, une totale incompréhension des autres pianistes.

Ce n’est pas tout. Lorsqu’il joue au sein d’un orchestre, au plus fort de l’improvisation générale, il choisit parfois d’enfoncer de l’avant-bras droit « une quantité de touches noires d’un seul mouvement », ce qui donne « un véritable coup de fouet » aux autres musiciens, divertit l’assistance, et fait « froncer les sourcils des pianistes classiques », déclare Ponzio ! Ne l’oublions pas, le moine bleu est aussi un showman, comme en témoignent les lourdes bagues qui ornent ses doigts, la montre qu’il porte au poignet droit, ses couvre-chefs divers et variés, ou le verre de whisky qu’il place ostensiblement sur le piano ; ces accessoires entrent finement dans l’élaboration de son être de jazzman, ce sont en somme « des marqueurs d’identité » selon l’auteur. Bien d’accord !

Monk, ne l’oublions pas, est encore l’un des compositeurs les plus étonnants du monde du jazz ; parmi les 75 thèmes qu’on lui doit, ‘Round Midnight, Misterioso, Blue Monk, Straight No Chaser, Bemsha Swing ou Ruby My Dear  sont d’une richesse évidente, « sans jamais que l’on puisse y repérer de complaisance envers le joli », note Ponzio.

Thelonius Monk en appartement, par Marcel Fleiss (1954). Extrait de « Monk Encore » © Lenka Lente

Longtemps, ses confrères pianistes avancèrent l’idée que, si Monk se montrait si « différent », c’est parce qu’il ne possédait pas la « technique » de l’instrument ; ainsi de Martial Solal qui déclara un jour, à propos de Monk, qu’il ne fallait pas « se laisser avoir par des artifices ou des effets faciles à faire ». Cet excellent pianiste français n’avait pas compris que là où bien des musiciens en rajoutent dans la virtuosité, Monk, lui, en enlève. Pour preuve, ce passage d’une déclaration de Johnny Griffin, cité in extenso ou presque : « Un jour, j’étais chez lui, il m’a regardé et m’a dit : Tu sais, je peux jouer comme Tatum […] Alors il s’est assis au piano et a joué un trait rapide comme Art Tatum, je ne pouvais pas y croire. Puis il m’a dit : Ce n’est pas moi, ça. Regarde, je prends deux notes ici, trois là… Il a rejoué le même trait et, là, c’était du Monk ». Savoir élaguer subtilement l’inessentiel devient, chez Monk, une véritable leçon de création, donc de vie. D’après la femme de Jacques Ponzio, spécialiste du mandarin, les caractères chinois pour écrire « Thelonious Monk » donneraient, une fois traduits en français : Les mains et les pieds dansants du guerrier qui marche seul.

Il faut bien en passer maintenant par les origines de certains dérèglements gestuels qui venaient renforcer l’idée d’une folie qu’on lui attribuait volontiers. Ponzio rappelle que l’alcool et la drogue jouèrent un rôle capital en la circonstance, mais on voudra bien considérer que c’était plutôt monnaie courante alors dans les milieux du jazz ; peut-être la façon dont Monk, en vrai showman, mettait en scène ses comportements spectaculaires attirait-elle sur lui un regard appuyé dont les autres musiciens n’étaient pas l’objet. Et puis Ponzio, après des recherches très poussées, avance une hypothèse intéressante : comme Vincent van Gogh et Salvador Dalí, Thelonious porterait le même prénom qu’un frère décédé au bout de neuf mois d’existence, « ce qui pourrait bien ne pas avoir été sans conséquence ».

En conclusion d’un chapitre tout particulièrement consacré à l’analyse de ce qui, chez Monk, pouvait conduire à le considérer comme fou au sens populaire, ce qui correspond en gros à la schizophrénie, Jacques Ponzio écrit : « Certainement pas né fou, Monk a mené une existence dont les paramètres d’origine, d’époque, de culture, ont peu à peu fait apparaître des comportements suffisamment déviants par rapport à une norme socialement acceptée pour qu’on la taxe de folie ». Et puisqu’il a été question de Dalí, rappelons la déclaration définitive qu’il fit, du temps où il ne s’était pas encore compromis avec Franco ou le pape : « La seule différence entre un fou et moi, c’est que moi, je ne suis pas fou ! ». C’est sans doute ce qu’aurait pu affirmer aussi le moine bleu, pour clore toute discussion à ce sujet !

Thelonious donnera son dernier concert  en 1976, à l’âge de 59 ans. « En se réfugiant chez la Baronne Pannonica de Koenigswarter, où il meurt six ans plus tard, il crée un manque ininterprétable et nous laisse seuls avec son œuvre », déclare Ponzio. L’un des contributeurs de ce livre, Jean Merlin, propose une approche légèrement différente : « Monk n’était pas fou, il était en dehors. Il a répondu aux questions qu’il se posait sur les harmonies, et quand on l’a laissé tranquille vers la fin, je crois qu’il ne jouait même plus de piano, car il n’en avait plus besoin : il avait trouvé les bonnes réponses ». Pour ma part, j’oserai un rapprochement avec Rimbaud qui a choisi de ne plus écrire de poèmes pour devenir, dans sa chair, l’incarnation du poète, comme Monk, consciemment ou non, a pu choisir de devenir l’incarnation du pianiste aux bonnes réponses. Il nous reste à l’écouter jouer pour l’éternité…

Alain Joubert