Joies de l’âme

Disques (29)

La pianiste Claire-Marie Le Guay consacre un nouveau disque à Franz Liszt, compositeur dont elle est une fidèle interprète. Il n’est pas question, cette fois, de cycle intégral d’études ou de grande sonate mais plutôt d’un récital de pièces : redoutables de virtuosité pour les unes, beaucoup plus introspectives pour les autres. Par ailleurs, un petit livre d’Emmanuelle Pireyre et Anna Katharina Scheidegger met en récit la fascination de Liszt pour la musique tsigane.


Franz Liszt, Joies de l’âme. Claire-Marie Le Guay, piano. Mirare, 20 €

Emmanuelle Pireyre et Anna Katharina Scheidegger, Franz Liszt. Philharmonie de Paris, coll. « Supersoniques », 64 p., 13 €


« Élevez-vous, voix de mon âme, / Avec l’aurore, avec la nuit ! / Élancez-vous comme la flamme, / Répandez-vous comme le bruit ! » Ces vers de Lamartine auraient pu guider l’élaboration du programme du nouveau disque de Claire-Marie Le Guay. Et ce d’autant plus qu’ils sont issus du poème qui ouvre les Harmonies poétiques et religieuses, « Invocation », poème qui a inspiré la première des pièces pour piano du cycle de Franz Liszt qui porte le même titre. Mais non, laissant de côté ces vers inspirants et la musique qui a été composée à leur suite, la pianiste ne choisit que deux des harmonies du compositeur, celles qui sont sans doute les moins religieuses mais peut-être, en contrepartie, les plus poétiques. Et plutôt qu’au poète, c’est à Liszt lui-même qu’elle emprunte la formule « joies de l’âme » pour en faire le titre de son nouveau disque.

Disques (29) : Franz Liszt par la pianiste Claire-Marie Le Guay

Liszt écrivait à un destinataire : « ce n’est point par les surfaces, c’est par les profondeurs que se mesurent les joies de l’âme ». Les deux pièces retenues confirment bien ce propos. Ainsi, « Cantique d’amour », initialement langoureux, révèle une tension au fur et à mesure que s’enrichissent les accords accompagnant la mélodie ; cela mène à de puissantes notes graves et sonores, à la fin du morceau, qui semblent sortir des entrailles du piano. On reste dans les mêmes profondeurs musicales lorsque sonne le glas au début du morceau suivant, « Funérailles », lui aussi extrait des Harmonies poétiques et religieuses.

La musique pour piano de Liszt, c’est bien connu, exige de l’interprète une virtuosité « transcendante ». L’adjectif est promu par le compositeur lui-même dans le titre de son livre d’études (Études d’exécution transcendante). Une nouvelle fois, Claire-Marie Le Guay, qui a déjà enregistré ces études, fait montre d’une telle virtuosité en commençant son programme avec la redoutable Mephisto Valse. Le tempo initial choisi par la pianiste y est vif ; il le serait trop si le but en était une seule démonstration de virtuosité. Au lieu de cela, on est époustouflé par les folles libertés que ce tempo endiablé n’interdit pas à l’interprète. Les syncopes et les effets de contraste ne nuisent jamais à une fluidité du discours musical hors norme : on a vraiment l’impression d’entendre une lecture du Faust, ein Gedicht (Faust, un poème) de Nikolaus Lenau (1802-1850) dont Liszt s’inspire ici et dont le livret du disque donne quelques extraits. Cette valse monumentale alterne les passages véloces, volontiers espiègles sous les doigts de Claire-Marie Le Guay, et des moments très oniriques, ponctués d’envolées lyriques. Ce n’est que pour mieux nous emmener dans le final, féroce et tragique, qu’une courte interruption de pure poésie vient seule suspendre avant l’ultime tourbillon ensorcelé. Il faut bel et bien une virtuosité transcendante pour dévoiler aussi nettement tout ce qui se cache à l’auditeur derrière ces innombrables notes de musique, lequel auditeur, grâce à cela, n’est jamais perdu et suit avec un plaisir certain la ligne mélodique retracée par l’interprète.

Disques (29) : Franz Liszt par la pianiste Claire-Marie Le Guay

À l’écoute du programme complet du disque, qui contient également les très méditatives Consolations, on ne peut que citer les mots de la virtuose Clara Wieck dans une lettre du 23 mars 1840 à son futur mari, Robert Schumann : « la première fois que j’ai entendu Liszt à Vienne, je n’ai plus eu de contrôle et je me suis mise à sangloter (c’était chez Graff), j’étais bouleversée. N’as-tu pas l’impression quelquefois qu’il ne fait qu’un avec le piano ? Et puis soudain, il joue si délicatement, c’est divin. Son jeu est si vivant ! Mon âme en a été frappée et s’en souvient ».

Une autre publication lisztienne vient de sortir : un livre qui explore ce que doit le compositeur au folklore tsigane. Ses autrices y accompagnent le pianiste voyageur dans la quête des musiques populaires de son pays d’origine dont sont sorties les fameuses Rhapsodies hongroises. Leur propos est efficace pour expliquer comment Liszt a fait sienne la manière tsigane de fabriquer la musique. Le livre est également riche d’éléments biographiques et historiques.


  1. Robert et Clara Schumann, Lettres d’amour, traduction de l’allemand par Marguerite et Jean Alley, préface de Michel Schneider, Buchet-Chastel, 2015, p. 276.
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