Partir ou rester

Après Karen Köhler en 2017, la traductrice Isabelle Liber nous fait découvrir le premier roman de Rasha Khayat, Notre ailleurs, histoire d’un frère et d’une sœur entre l’Arabie saoudite et l’Allemagne, entre l’arabe, l’allemand et l’anglais.


Rasha Khayat, Notre ailleurs. Trad. de l’allemand par Isabelle Liber. Actes Sud, 208 p., 20 €


Née à Dortmund, Rasha Khayat a passé une partie de son enfance à Djeddah, ville saoudienne où elle situe l’action de son roman, avant de revenir vivre avec sa famille en Allemagne. Les héros de Notre ailleurs, Basil et sa sœur Layla, suivent un chemin semblable, qui va de l’Arabie saoudite, pays de leur père et terre de leur enfance, à l’Allemagne de leur mère. Ils séjournent provisoirement en Allemagne avec leurs parents quand la mort inopinée du père change brusquement la donne : ils resteront désormais dans la Ruhr avec leur mère et leurs grands-parents allemands, « rempotés » dans ce pays comme de vulgaires plantes vertes, tandis que la lointaine Arabie s’estompe dans leurs souvenirs.

La langue allemande remplace l’arabe, seuls leurs papiers d’identité ou leur apparence physique trahissent encore leur origine étrangère : Layla surtout, dont la beauté orientale (accordée à son prénom) épanouie au fil des années n’est pas pour déplaire aux Allemands. Jusqu’à ce que les attentats du 11 septembre 2001 inaugurent une nouvelle époque : les parfums d’Arabie fleurent désormais la poudre, et un soupçon inavoué plane sur la jolie princesse des Mille et Une Nuits dont le pays cesse tout à coup d’enchanter les rêveries de l’Occident.

Basil et Layla vivent à Hambourg leur vie d’étudiants. Leur relation est si fusionnelle qu’ils partagent le même logement à Sankt Pauli, ex-quartier chaud devenu quartier branché. Mais, en dépit des apparences, ils sont loin d’en être quittes avec leur identité hésitante, leur sentiment d’habiter un espace intermédiaire, un  « entre-deux » où rien de stable ne se construit. Alors que Basil peine à entrevoir un avenir avec son amie Juli et que la relation amoureuse entre Layla et leur colocataire Alex s’enlise peu à peu, leur rapport à la société allemande tourne au malaise permanent. C’est Layla, jeune femme au caractère affirmé, qui en souffre le plus et qui le formule plus tard explicitement : « “Ah, formidable, deux cultures’’. En vérité, personne ne veut rien savoir de tout ça. […] Les gens te trouvent intéressante, mais les fractures, ils ne les comprennent pas ».

Rasha Khayat, Notre ailleurs

Layla prend alors l’initiative d’une rupture qui met l’intrigue en mouvement : « Quand elle ne supporte pas quelque chose, elle s’en va », et elle part en effet, pour Le Caire d’abord où elle réapprend l’arabe, puis pour Djeddah où elle retrouve son autre famille et se prépare à un mariage traditionnel, arrangé certes mais consenti.

Barbara, la mère allemande qui, selon sa fille, « s’est désabonnée de la vie depuis longtemps », ne comprend pas que Layla choisisse d’« épouser un parfait inconnu dans un pays où tout lui est interdit ». Elle-même avait pourtant fait jadis un choix analogue, mais c’était par amour pour le jeune médecin Tarek.  Elle n’assistera donc pas au mariage, et c’est Basil qui entreprend seul le voyage en Arabie saoudite.

Il s’embarque avec appréhension pour ce retour aux sources qu’il n’a pas souhaité, mais le désir de revoir une sœur qui lui manque et la curiosité de se confronter à son propre passé l’emportent. À Djeddah, ville censée abriter la tombe d’Ève et promue « berceau de la civilisation, de l’humanité », Basil retrouve une famille qu’il avait en grande partie oubliée – comme il avait oublié la langue de son enfance resurgie tout à coup. Pour donner de la vérité à ces personnages saoudiens qui ne s’expriment évidemment pas en allemand, Rasha Khayat recourt volontiers à la pratique déjà bien rodée qui consiste à mêler d’autres langues à son récit : l’arabe et l’anglais, en l’occurrence, quitte à aider le lecteur en lui fournissant une traduction.

Basil retrouve donc sa sœur, dont le corps s’est étoffé, métamorphosé, « comme une version plus forte et plus courageuse d’elle-même ». Il fait la connaissance de son futur beau-frère, un ingénieur qui a étudié à l’étranger et semble réunir en lui modernité et tradition, comme les villes elles-mêmes et le pays tout entier où Basil peine à humer l’air de jadis. L’occasion pour lui de participer à un étrange enterrement de vie de garçon en plein désert. L’occasion aussi pour Rasha Khayat de décrire l’Arabie d’aujourd’hui, et d’esquisser une saisissante description de La Mecque, des pèlerins qui affluent dans ce haut lieu de la religion et de la culture musulmanes, où la Grande Mosquée voisine avec une « Clock Tower » haute de six cents mètres « dont l’horloge elle-même est sponsorisée par Rolex ».

« Je pars pour un pays dont je condamne la politique dans des pétitions en ligne que je signe toutes les deux ou trois semaines », avait dit Basil avant de monter dans l’avion. Mais n’est-ce pas en voyageant qu’on se débarrasse des a priori et des idées toutes faites ? Sa famille saoudienne ne néglige pas les prières et les coutumes, mais elle pratique une religion tranquille, et les plus jeunes ne se privent ni de fumer ni de boire, même s’il leur faut souvent ruser avec une police religieuse plus ou moins tatillonne : ils semblent s’en tenir au simple respect des convenances et à celui qu’ils doivent aux anciens. Nul ne manifeste la moindre hostilité envers la partie allemande de la famille, et Layla et Basil sont accueillis à bras ouverts, comme l’avait été jadis leur mère. Ce qui n’empêche nullement la parentèle de juger la vie bien plus agréable à Djeddah que dans les brumes du Nord…

Rasha Khayat, Notre ailleurs

Rasha Khayat © Anna-Maria Thiemann

Basil, marqué par son éducation allemande, ne reprend pas sans difficultés des habitudes perdues qu’il redécouvre peu à peu. Sans doute, sa part saoudienne trouverait aussi son compte dans sa nouvelle-ancienne famille, mais trop de choses le heurtent. Comment accepter aussi que ce pays lui prenne sa sœur pour toujours ? Comment comprendre que cette dernière troque son statut de femme occidentale « libérée » contre celui d’épouse soumise à son mari ? Layla pourtant pense avoir fait la part des choses avant de réveiller l’Arabie qui somnolait en elle, et c’est de son plein gré qu’elle a opté pour une vie qu’elle estime plus authentique : « Ici, on me laisse tout simplement faire. On me laisse être. Peu importe ce qui manque ici, peu importe ce qui ne me convient pas. » Loin d’avoir jeté inconsidérément son ancienne liberté aux orties, les sacrifices qu’elle consent devraient lui permettre de ne plus rester « à mi-chemin », de trouver enfin sa place au point d’affirmer – comme si elle voulait encore s’en convaincre : « Je suis heureuse ici, ça ne suffit pas ? »

Les enjeux politiques ou géostratégiques actuels sont absents de ce duel à fleurets mouchetés entre deux cultures, un duel qui se livre en champ clos, dans le cœur de Basil et de Layla, représentants d’une mixité culturelle souvent vantée mais qui ne va pas de soi, héritiers involontaires d’une histoire familiale qui les laisse désemparés, alors même que semblait s’ouvrir devant eux la voie d’une « intégration » plutôt réussie. C’est Layla qui ressent le plus et verbalise le mieux cette déchirure quasi ontologique : « La trajectoire de mes ancêtres, la frénésie de leurs déplacements, sous-tend le dilemme de ma propre existence – partir ou rester. “Haraka baraka”, affirme un dicton arabe. Le mouvement est une bénédiction. Il faut croire que ça n’est pas toujours vrai. »

Basil, lui, ne fait pas le même saut que sa sœur. Il repart vers l’Allemagne, laissant Layla à une nouvelle vie qu’il ne partagera pas, seul face à un terrible constat : « Mon temps à moi s’arrête, gît à terre, en miettes. »

Ancré dans la géographie personnelle de son autrice, le roman apporte un éclairage nouveau sur le monde d’aujourd’hui, loin des approches convenues. Car, au-delà du cas particulier, Rasha Khayat parvient à traduire en langage littéraire le malaise de tous ceux que les hasards de la vie ont dotés d’une double culture, et à persuader le lecteur que ce n’est pas toujours pour leur plus grand bonheur : une façon originale de placer au centre du roman la question de l’identité, trop souvent dévoyée de nos jours par le discours politique. Il faut souhaiter que ce premier roman qui se lit d’une traite ne reste pas sans postérité.

Jean-Luc Tiesset

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