États de l’enquête dans le roman policier

En 1928, S. S. Van Dine, créateur du célèbre détective Philo Vance, énonçait vingt règles qu’un auteur de romans policiers digne de ce nom devait respecter. La première concernait l’enquête, pour laquelle il formulait l’exigence suivante : « Le lecteur doit avoir les mêmes chances que le détective de résoudre le mystère. Tous les indices doivent être clairement présentés et décrits. » Cette règle, qui n’était en pratique jamais observée, pas même par Van Dine, signalait plutôt un idéal d’époque. En effet, pendant ce qu’on appelle « l’âge d’or » du roman policier (les années 1920 et 1930), la forme d’intrigue qui prévalait était celle de l’énigme : le texte proposait un problème à résoudre par « un mécanisme purement intellectuel » fondé sur une « suite de déductions logiques » (toujours selon les termes de Van Dine). Le reste de ses recommandations se lit comme les règles d’un jeu de (bonne) société et concerne le niveau de langue à respecter, l’agencement des événements, la place de l’assassin et du détective dans l’intrigue, les  astuces grossières à éviter (jumeaux, fausses empreintes digitales…), etc.

Van Dine, attaché à sa première règle, la reprend et la développe plus loin dans une quinzième : « Le fin mot de l’énigme doit être apparent tout au long du roman, à condition, bien sûr, que le lecteur soit assez perspicace pour le saisir. […] Si le lecteur relisait le livre une fois le mystère dévoilé, il verrait que, dans un sens, la solution sautait aux yeux dès le début, que tous les indices permettaient de conclure à l’identité du coupable […] Je vais jusqu’à affirmer qu’il est impossible de garder secrète jusqu’au bout et devant tous les lecteurs la solution d’un roman policier bien et loyalement construit. […] C’est là, précisément, que réside la valeur du jeu ».

Cela dit, le père de Philo Vance ne fut pas le seul à énoncer des règles : les associations d’auteurs, comme « The Detection Club » dont Agatha Christie, Dorothy Sayers ou G. K. Chesterton étaient membres, en avaient au même moment établi de semblables. Ainsi, un de leurs collègues, Ronald Knox, en rédigea dix, connues sous le nom du « décalogue de Knox » – ce dernier était aussi prêtre catholique. Ces commandements cherchent à prévenir contre des péchés alors fréquents dans le roman policier : l’abus des invraisemblances, le recours à des situations éculées et à des procédés narratifs déficients. Dans son huitième commandement, Knox, comme Van Dine, exigeait un jeu à égalité avec le lecteur et, donc, que « le détective […] ne trouve pas d’indices qui ne soient immédiatement présentés à l’attention scrupuleuse [du lecteur] ».

Mais c’était bien sûr présumer des forces intellectuelles du lecteur autant que de la possibilité de mettre en place sans tricherie un jeu littéraire de détection. Quelques tentatives extrémistes furent cependant lancées. En 1936, Dennis Wheatley, écrivain de « thrillers », publia en collaboration avec J. C. Links un « murder dossier », Murder Off Miami. Le « livre » présentait une série de documents, rassemblés sous une couverture beige  nouée d’un ruban rouge ;  à l’intérieur, des télégrammes, des lettres, des rapports de police… et, dans des pochettes de cellophane, des cheveux, une allumette, une pilule, un morceau de tissu taché de sang, etc.

La solution du crime était révélée à la fin dans une enveloppe scellée. L‘accueil fut enthousiaste, ce d’autant plus que le prix de vente de l’ouvrage, coûteux à confectionner, était très bas. Murder Off Miami faisait donc du lecteur un détective, une puissance raisonnante à l’égal d’un Sherlock Holmes ou d’un Hercule Poirot, en tout cas en apparence.

Les autres dossiers de Wheatley et Links eurent moins de succès ; le lecteur moyen de romans policiers, une fois le plaisir de la nouveauté émoussé, avait du mal à se passer de récit, d’action, de personnages et à s’employer pour de bon à la résolution d’une énigme. L’effort pour transformer le lecteur en enquêteur ne fut cependant jamais abandonné, il prit d’autres formes comme celle, commercialement habile, de l’auteur américain Kid Williams avec son Who Killed the Robins Family (1983). Ce « murder mystery », de forme « classique »,  au lieu de révéler à la fin le nom du coupable, ses méthodes et ses motifs, proposait 10 000 dollars à qui découvrirait la vérité et répondrait aux quarante questions posées en dernière page. Quatre couples de Denver, qui s’étaient attelés en commun à la tâche, remportèrent le prix. Le livre fut ensuite publié en une version « poche » qui contenait, quant à elle, la solution. L’entreprise, sans doute modérément rémunératrice pour l’éditeur, ne fut pas renouvelée. Les artefacts de ce type (sans récompense à la clef et avec réponse différée) existent pourtant encore de nos jours mais essentiellement en tant que divertissements pour enfants ou pour adultes (Cluedo, soirées de détection…).

Mais les jeux sont une chose, la littérature policière en est une autre ; et nous, lecteurs, ne sommes plus aujourd’hui tenus de jouer, ou faire semblant de jouer, les détectives. Le roman noir de Hammett, Chandler et Cie est passé par là, transformant la nature et la fonction de l’enquête. Le détective de l’âge d’or toujours au-dessus de la mêlée, pur esprit de rationalité (malgré les tics et bizarreries dont ses auteurs l’ont toujours affublé), a été remplacé par le privé, homme faillible (malgré son machisme cool), aussi impliqué dans notre monde de désordre que les assassins ou gangsters qu’il traque. D’un côté, un univers où l’on parvient toujours à la vérité sans émotion ni égratignure et où l’ordre se voit toujours rétabli, de l’autre un univers chaotique où la vérité s’obtient au prix de blessures physiques, psychiques et morales, et où le retour au calme ne saurait être que provisoire. Soit deux conceptions du processus herméneutique, nous ont fait savoir plusieurs critiques du genre policier, qui voient l’une comme optimiste et mettant l’accent sur le résultat toujours assuré de la quête, l’autre comme pessimiste et mettant l’accent sur la difficulté et l’incertitude de la recherche de la vérité.

États de l'enquête dans le roman policier

© Jean-Luc Bertini

Mais, quoi qu’il en soit, aujourd’hui l’enquête, le plus souvent donc sur un mode empreint de mélancolie, est toujours présente dans le roman policier contemporain, ne serait-ce qu’a minima, sauf bien sûr dans des romans qu’on dit « policiers » mais qui appartiennent plutôt en réalité à la catégorie des « thrillers », fondés sur le suspense, la course-poursuite… et où la question qui se pose concerne l’avenir : que va-t-il se passer ? qui l’assassin va-t-il frapper ? Ces procédés qui créent une attente chez le lecteur ne sont évidemment pas étrangers au roman policier, mais ils cohabitent avec l’enquête. Celle-ci, entreprise d’élucidation d’un mystère, continue à s’effectuer suivant ses deux modalités habituelles : la collecte d’indices matériels et celle de témoignages. Le chevalier Auguste Dupin de Poe ne procédait pas différemment. Mais, à présent, les indices sont plutôt recueillis par des experts et soumis à des examens sophistiqués chargés de les faire « parler » et d’en découvrir d’autres, inaccessibles aux sens humains normaux. L’enquête est donc devenue scientifique, professionnelle, parcellisée. La balistique, la médecine thanatologique, la chimie, l’entomologie médico-légale, les techniques laser, y jouent un rôle important, et leurs cérémonials (littéraires) sont construits pour fasciner (voir les romans de Patricia Cornwell). L’autopsie devient une grande scène dont le protocole (ouverture du corps, dépôt, examen et pesée des organes…) est soigneusement décrit. Si le cadavre va pouvoir dire des choses sur les circonstances de son décès, il suscite surtout chez le lecteur l’habituelle fascination-répulsion que provoque un corps sans vie, augmentée ici par la seconde violence, légale cette fois-ci, qu’exercent contre lui les scies et autres bistouris du légiste détruisant la frontière quasi sacrée intérieur/ extérieur.

La seconde modalité du processus d’enquête est la réunion d’indices « oraux » : il faut faire parler les voisins et les familiers du mort en les interrogeant chez eux ou dans des lieux institutionnels. Les informations ainsi obtenues font avancer la recherche de la vérité tout en fournissant les divers éléments de sociologie, de psychologie, et éventuellement de brutalité, que le livre peut souhaiter mettre en scène.

La dernière modalité de l’enquête, qui n’est pas à proprement parler la dernière puisqu’elle l’accompagne tout du long, est l’interprétation logique du matériel recueilli. En effet, au fil des événements, le détective élabore des hypothèses, rejette celles qui se révèlent insatisfaisantes ou que l’action romanesque a démenties, en construit de nouvelles… Il a terminé sa tâche lorsque, dans son esprit, un schéma parvient à répondre à toutes les questions posées par le mystère. Dans tout cela, un élément essentiel, déjà repéré par Poe, joue également son rôle : l’intuition, qu’on n’aura pas la possibilité d’évoquer ici.

Généralement, à la fin du roman policier, la justesse du récit explicatif imaginé par l’enquêteur est confirmée par les aveux du coupable, obtenus ou arrachés de manières diverses suivant les conventions qui ont la faveur du moment. Cela va du doigt pointé par Miss Marple vers l’assassin au cours d’un dîner de famille à la chasse haletante du tueur en série des romans contemporains qui, avant de sauter dans le vide ou de mourir sous les balles, défie ses poursuivants en se vantant de ses crimes.

Ainsi, les esthétiques du roman policier d’aujourd’hui doutent de la toute-puissance de la raison, mais continuent bien sûr à lui accorder un rôle dans l’enquête. Celle-ci, plus diffuse, est soumise à la fois aux lois de la science et aux hasards de l’aventure. Elle se fait accompagner de deux humeurs, éloignées de celles qui président au travail de la rationalité, et qu’on peut trouver séparément ou ensemble : la frénésie, parfois horrifiante, qui fonctionne à la surprise, au contraste, à l’accumulation ; et l’interrogation mélancolique qui médite sur le crime et la punition, la justice et l’injustice, le témoignage et le jugement.

Mais pourtant le roman policier à énigme n’est pas tout à fait mort. Ressuscité dans certains romans anglo-saxons récents (A. Horowitz, F. Yap, S. Schmidt…), il s’est trouvé depuis un temps « glamourisé » par la contre-enquête. Le super-détective Pierre Bayard, par exemple, dans La vérité sur « Dix petits nègres » (2019), a jeté le doute sur la solution d’Agatha Christie, tandis que le projet Intercripol, lui emboîtant le pas, a rouvert le dossier de l’île du Nègre et propose sur Internet dix solutions alternatives. Chacun d’entre nous est d’ailleurs invité à y aller de « sa » solution, et l’auteur de « l’hypothèse la plus convaincante », informe le site Web, « gagnera un exemplaire dûment dédicacé du livre de Pierre Bayard, et se verra offrir le statut hautement convoité de membre d’honneur de [l’]organisation ». Pas 10 000 dollars ?

Nous nous en passerons. Mais nous aurons plaisir à imaginer un autre type de contre-enquêtes, qui porterait sur les détections-prouesses d’investigateurs casse-cou du XXIe siècle comme Harry Hole, Harry Bosch… Elles pourraient être menées, réalité virtuelle aidant, par vous et par moi, qui « re » vivrions leurs expériences avec frissons et délices en utilisant notre forme physique (virtuelle) plus que nos « petites cellules grises » réelles pour mettre la main sur le(s) vrai (s) coupable(s).

Claude Grimal